Élections à risque en RDC

Des élections présidentielles doivent se tenir en République Démocratique du Congo (RDC) le 23 décembre 2018, après des années de tergiversations, délais et autres obstacles mis sur le chemin d’une vraie démocratie et d’une vraie alternance politique. La campagne électorale qui s’ouvre le jeudi 22 novembre et les élections du 23 décembre sont à risque. En RDC, il n’est pas rare que des violences avec morts d’homme soient organisées, tolérées, suscitées ou mises en scène… pour empêcher un exercice normal et apaisé d’un processus électoral.
L’Église catholique tente de mettre son poids politique, qui est grand, au service d’élections libres, transparentes et équitables. Ce 20 novembre par exemple, la commission justice et paix (CJP) de la conférence épiscopale nationale du Congo CENCO encourage les autorités à « garantir et faire valoir la liberté de manifester et la liberté de mouvement de tous les candidats, tous les témoins des partis politiques, tous les observateurs électoraux, tous les agents électoraux, tous les journalistes, etc ».
Le jésuite Rigobert Minani, du Centre d’étude pour l’action sociale à Kinshasa CEPAS, nous présente ici la situation politique de son pays et souligne le rôle prophétique que l’Église du pays peut et doit jouer.

Élections à risque en RDC - Manifestation de catholiques

Manifestation de catholiques en RDC

Mission prophétique de l’église catholique face à la crise politique en RDC

 

La RDC avec ses 80 millions d’habitants est le plus grand pays francophone. Avec ses 35 millions de fidèles elle a aussi le plus grand nombre de catholiques en Afrique, suivie de très loin par les 18 millions du Nigeria, le pays le plus peuplé du continent[1]. Située au cœur de l’Afrique avec une superficie[2] aussi grande que toute l’Europe occidentale, elle héberge 58% de la forêt équatoriale. Elle a donc vocation à jouer un rôle dans la lutte contre le changement climatique.  Pour au moins ces trois raisons, ce pays pourrait intéresser les catholiques de France et l’opinion publique française.

Pourtant promis à un avenir radieux grâce entre autres à son potentiel en ressources minières et naturelles, aujourd’hui ce pays agonise.  Après avoir souffert entre 1996 et 2003 d’une succession de guerres atroces qui ont causé plus de 5 millions de morts, des millions de femmes violées et d’enfants soldats, il s’est installé depuis 2004 dans une instabilité chronique et peine à sortir de l’héritage de ces années sombres malgré l’organisation d’élections en 2006 et 2011.

Celle de 2011 était falsifiée. Le cardinal Monsengwo, alors archevêque de Kinshasa, dénoncera la tricherie en des termes forts : « les résultats des élections ne sont conformes ni à la vérité ni à la justice »[3].  Une position soutenue par toute la conférence épiscopale du Congo (CENCO) et ses 52 Evêques qui à leur tour déclareront : « … Le processus électoral s’est déroulé…dans un climat chaotique… défaillances, des cas de tricheries avérées et vraisemblablement planifiées, … des cafouillages… un climat de terreur entretenu… Eu égard à ce qui précède, nous estimons que le processus électoral a été entaché de graves irrégularités qui remettent en question la crédibilité des résultats publiés »[4].  Ainsi la contestation des résultats des élections depuis 2011 a plongé le pays dans une crise de légitimité de pouvoir qui se prolonge jusqu’aujourd’hui.

Par son engagement l’Église en RDC essaie de contribuer à briser ce cycle et rétablir la stabilité du pays, une des conditions de la paix.  C’est principalement pour cette raison qu’elle a accepté en 2016 de conduire les négociations entre acteurs politiques congolais. Celles-ci avaient comme objectif d’aboutir à la gestion consensuelle du pays sensée préparer la tenue, avant fin décembre 2017, d’élections libres, démocratiques, transparentes et inclusives.  Ces négociations ont permis en 2016 d’éviter une explosion de violence. Mais le régime politique finissant du président Joseph Kabila a refusé d’appliquer les dispositions de l’accord pourtant signées entre son camp et les autres acteurs politiques.

Les prochaines élections sont prévues le 23 décembre 2018.  Mais le pays est sur-militarisé, les manifestations publiques réprimées dans le sang et les leaders de l’opposition brutalisés. Tous les candidats à la présidence valables ont été injustement invalidés par une justice à la solde du pouvoir.  Et chaque jour le régime multiplie les entraves au processus lui-même.

Mission prophétique au nom de la foi

L’Église catholique en RDC s’attaque à la crise au nom de sa mission prophétique. Elle rend régulièrement compte publiquement du rapport entre la foi qu’elle enseigne et professe et son engagement social.

Face à ceux qui s’activent à vouloir renvoyer et enfermer l’Église dans la sacristie, elle rappelle régulièrement que le christianisme a aussi comme mission d’indiquer à la lumière de l’évangile, les valeurs à promouvoir et à respecter, pour que l’organisation de la société soit au service de la dignité de la personne humaine.  L’Église de la RDC aligne comme valeurs à défendre « la reconstruction du pays, l’unité nationale, l’intégrité territoriale de la RDC, sa défense et sa souveraineté nationale, la non-violence, la protection et la circulation des biens et des personnes, la réconciliation nationale, le dialogue dans la liberté, la justice et la vérité, le consensus national, etc »[5].

À ceux qui l’accusent de faire de la politique, elle rappelle qu’elle n’a jamais cédé à la tentation d’exercer elle-même le pouvoir ni de soutenir un parti politique et moins encore un candidat d’un parti contre celui d’un autre.  Elle n’entretient cependant pas de dichotomie par rapport à la politique, car le citoyen dont s’occupe l’État, c’est la même personne dont l’Église prend soin sur le plan spirituel et humain.

Pour l’Église de la RDC s’engager en politique est noble car il s’agit de s’engager à servir.  C’est aussi une des plus hautes formes de charité. D’où l’obligation pour les laïcs catholiques d’y prendre part car déserter ce lieu serait une démission de l’exigence de témoignage.

Cet engagement est le meilleur gage de promouvoir la paix. « La politique retrouve ses titres de noblesse dans l’instauration des conditions institutionnelles pour la coexistence pacifique et féconde entre les hommes à l’intérieur d’une vie démocratique et de liberté publique »[6].  Il vise aussi à mettre l’homme au cœur des choix politiques, protéger le plus faible et appliquer le principe de l’option préférentielle pour les pauvres : « les retombées sociales pour les plus démunis constituent l’étalon ou la mesure invariable et irremplaçable de toute action politique »[7].

À la veille d’élections déjà compromises et l’imposition de l’utilisation d’une machine à voter, qualifiée par l’opinion de « machine à tricher », l’Église de la RDC Congo se prépare une fois de plus à dénoncer dans des termes encore forts le dérapage annoncé et à vivre le calvaire. Elle aura besoin de solidarités multiples.

Rigobert Minani s.j
Centre d’études pour l’action sociale (CEPAS)

Sur le sujet du Congo RD, on lira aussi Le Peuple congolais, debout, attend et Congo RD : s’engager pour la transition démocratique !…….

[1]  162 millions d’habitants en 2011
[2] La RD Congo a une superficie de 2,345 millions km². La France a 643 801 km² soit 4 fois moins que la RDC.
[3] Le cardinal Laurent Monsengwo a affirmé qu’à l’analyse des résultats publiés par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) vendredi 9 décembre, «il y a lieu de conclure qu’ils ne sont pas conformes à la vérité ni à la justice » dans /www.radiookapi.net/actualite/2011/12/12/presidentielle-rdc-les-resultats-provisoires, consulté le 19 octobre 2018.
[4] CENCO, Le peuple congolais a faim et soif de justice et de paix. Le courage de la vérité (cf 2 Cor 7, 14). Message de l'Assemblée plénière extraordinaire de la CENCO (l l  janvier 2012), n° 4-6.
[5] MAPWAR BASHUTH Faustin-Jovite, Le discours socio-politique des Evêques de la Conférence Nationale du Congo (CENCO) (1996-2006) et la transition politique, Textes de la Conférence Épiscopale, p. 15
[6] CENCO, « Ambassadeurs du Christ » (2 Co 5, 20) dans les milieux politiques, Lettre des Évêques catholiques de la RD Congo aux Acteurs politiques catholiques à l’occasion du jubilé d’or de l’indépendance du pays (1960-2010), 24 juin 2010, n° 13.
[7] Idem n°19.