Nouvelles d’Oran : Quelle Jérusalem retrouverons-nous ?

A Oran comme ailleurs, nous dit le père Jean-Louis Déclais, la « vraie vie » est à l’arrêt, mais jusqu’à quand ? Il nous partage sa réflexion sur la crise du Covid-19 à partir d’un texte que l’on pourrait croire écrit ces dernières semaines, alors qu’il n’en est rien…

Nouvelles d’ Oran : Quelle Jérusalem retrouverons-nous ?

La chapelle Notre-Dame de Santa Cruz et vue sur la baie d’ Oran.

Pour le moment, à Oran, c’est le quasi-confinement. Les communautés religieuses (entre 2 et 4/5 membres chacune) restent isolées les unes des autres, y compris pendant les fêtes pascales. Quelques isolés se sont réunis 3 ou 4 fois au Centre diocésain pour une prière avec distances de sécurité. Personnellement, je suis resté dans mon appartement au milieu des familles oranaises qui habitent le même immeuble. Le téléphone fonctionne. L’évêque assure la coordination et pense aux cinq « paroisses » hors Oran. Mais la vraie vie est à l’arrêt, aussi bien celle qui concerne la communauté chrétienne dans ses diverses composantes que celle qui amène beaucoup d’Algériens de tous âges à fréquenter les centres chrétiens pour des activités non confessionnelles. Quand et comment cela reprendra-t-il ? Qui le sait ?

Mais j’ai d’abord envie de vous donner à lire un texte que j’avais écrit pour moi-même au mois d’août dernier :

Le train fou
Rempli de voyageurs, le train roule à grande vitesse. Chacun s’occupe. Les uns se servent de leur ordinateur pour travailler, regarder un film ou jouer. D’autres lisent, font des mots-croisés ou des sudoku. Des familles s’organisent pour que les enfants ne s’énervent pas. Des bébés pleurent, d’autres dorment. Certains ont réussi à faire de nouvelles connaissances et discutent. Le contrôleur vérifie les billets. Le haut-parleur rappelle que la voiture-bar attend les clients. Bref, tout va bien.
Dans la cabine de pilotage, l’ambiance est autre. Le conducteur vient de s’apercevoir que ses freins ne répondent plus. Impossible de les réparer. Or, on se trouve sur une pente qui descend régulièrement. Et dans quelques dizaines de kilomètres, il y a un virage assez prononcé, situé juste au bord d’un ravin. Le train ira trop vite, le déraillement et la chute sont inévitables. Faut-il avertir le public au risque de provoquer la panique ? Ne vaut-il pas mieux laisser les gens profiter en paix de leurs derniers instants ?
Un cauchemar ?
Non, c’est la réalité. Non pas celle de la planète Terre qui, en tout état de cause, continuera de tourner autour du soleil tant que celui-ci n’aura pas implosé et ne l’aura pas réduite en cendres. Mais celle de l’espèce humaine et de quelques autres espèces vivantes mises en danger par elle.
Inutile de reprendre tout ce qui se dit dans les médias en cet été de grande canicule. Je m’en tiens à deux données qui suffisent à indiquer que les freins ont lâché :
- en l’espace d’une vie d’homme (la mienne), la population humaine a plus que quadruplé ; cela n’était jamais arrivé. Et on en a un bel exemple en Algérie. Il suffit d’ouvrir les yeux pour constater la monstruosité de la chose.
- le 29 juillet dernier, nous avions déjà consommé tout ce que la terre peut nous fournir en une année !
Pas étonnant que les déséquilibres s’accentuent, provoquant des conflits entre les grands comme entre les petits (ainsi au Sahel, les éleveurs contre les agriculteurs).
Dès 1972, le Club de Rome publiait son fameux rapport sur les limites de la croissance. A l’époque, on en a parlé, on ne pouvait pas l’entendre. En France par exemple, c’était l’époque De Gaulle/Pompidou. L’un et l’autre croyaient ferme à la croissance, au progrès technique, etc.
A titre de curiosité, demandons-nous ce qu’en pensait le « Concile » de Rome (Vatican II) quelques années auparavant ? S’il y a un endroit où il pouvait en parler, c’est la Constitution pastorale Gaudium et Spes. On lit en effet à la fin de l’exposé préliminaire (10, § 2) : Sous la lumière du Christ, Image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature, le Concile se propose de s’adresser à tous, pour éclairer le mystère de l’homme et pour aider le genre humain à découvrir la solution des problèmes majeurs de notre temps. Tout ce qu’on trouve qui concernerait un peu notre question, c’est au n° 70, à propos des investissements et de la question monétaire, une invitation à tenir compte de « la génération qui vient » et au n° 87 un développement en trois paragraphes sur « la coopération internationale et la croissance démographique » ; le titre est significatif : on pense qu’une bonne coopération internationale permettrait de répartir les richesses entre tous ; on affirme par ailleurs que, si certaines nations décident de freiner la démographie, il faut que ce soit par des moyens qui respectent la loi morale et la liberté personnelle. La Constitution est traversée par un courant d’optimisme. Les techniques modernes permettent de créer plein de richesses. Les problèmes qu’il faut régler sont d’ordre social : mieux répartir ces richesses, car il y en a pour tous, mais certains les accaparent. – Bref, « sous la lumière du Christ », les Pères du Concile n’ont pas vu ce qui était en train de devenir un « problème majeur de notre temps ».
Pourquoi ces considérations banales ? Parce que le fait de prendre conscience d’une telle situation change en profondeur mon rapport au monde. Le 14 août 1901, Charles de Foucauld écrivait : « Aussitôt que je crus qu’il y avait un Dieu, je compris que je ne pouvais faire autrement que de ne vivre que pour lui… Il y a une telle différence entre Dieu et ce qui n’est pas Lui. » On pourra trouver prétentieux, voire blasphématoire, que je reprenne ici cette phrase dont on sait à quelle aventure personnelle elle correspondait. Mais il n’est pourtant pas absurde de dire : Quand on a réalisé ce qui est en train de se passer, on ne peut faire autrement que d’y penser en permanence et de relativiser tout le reste. Il y a une telle différence entre les activités des passagers du train, même les plus nobles, et ce qui les attend au virage…
Car il ne s’agit pas d’une affaire digne de nous occuper le temps d’une lecture ou d’une conférence. C’est la réalité qui relativise et déstabilise tous les projets. Politique, religion, recherche scientifique, grands conflits emblématiques, tout devient dérisoire. Et cela mine les bases elles-mêmes du message biblique, ce grand récit élaboré par des hommes qui connaissaient une situation tellement différente de la nôtre :
- il nous présente (Gn 1) une humanité chargée de maîtriser la création. Elle l’a fait, puis elle a abusé. Peut-on encore confesser : « Et Dieu vit que cela était bon » ?
- l’homme était au service du Jardin (Gn 2-3). Il est en train de le saccager.
- l’humanité avait reçu l’assurance qu’il n’y aurait plus de déluge, que les saisons suivraient leur cours fidèlement et que la météo serait clémente (Gn 8,22). Et c’est justement cette assurance qui vient de sauter.
- tant bien que mal, le récit biblique s’ouvrait sur une invitation à l’amour universel. Tous les hommes sont frères. Qu’en est-il quand la multitude non seulement court à sa perte, mais constitue la cause qui provoque cette perte ?
Que valent alors nos cantiques, nos annonces de salut, nos exhortations…
Et pourtant, le conducteur du train a raison de ne rien dire, le haut-parleur a raison d’inviter les voyageurs à venir passer un bon moment au bar. Que pourraient-ils faire d’autre ? à part casser les vitres et essayer de ralentir le train en agitant des mouchoirs dehors au bout de leurs bras… Greta Thunberg, la jeune militante suédoise, va parler à l’ONU à New-York. Pour marquer le coup, elle est partie sur un voilier qui n’émettra pas de CO². Bien. Mais tous ceux qui l’applaudiront seront venus en avion !
Et puis, devant des jeunes et des enfants qui, eux, devront passer toute leur vie dans ce monde devenu incertain, quoi dire de responsable et de sensé ?

J’écrivais cela en pensant à un avenir qui s’annonçait… pour le moyen terme, et que, vu mon âge, je ne verrais guère. Et voilà que nous arrive un truc incroyable, innommable, mais universel. Le temps d’après ? Qui peut l’envisager si les déplacements deviennent des activités suspectes ?

Wikipédia nous apprend qu’après la Grande Peste du 14e siècle (disparition de près de la moitié de la population européenne), les seigneurs avaient du mal à trouver de la main d’œuvre pour cultiver leurs terres. Et ceux qui acceptèrent dirent : D’accord, mais fini le servage, nous travaillerons en hommes libres. Et ce fut le début du monde paysan que nous avons connu et qui disparaît sous nos yeux depuis quelques décennies. Il y eut naissance d’un monde nouveau, certes. Mais après combien de temps ?

Qu’en sera-t-il maintenant si les autoroutes, les TGV, les aéroports et les avions, les monstrueux navires de croisière, etc. deviennent obsolètes ? Car on nous dit qu’il va falloir s’habituer à vivre avec le virus… donc limiter les déplacements.

Cet après-midi, après avoir reçu votre message, j’allumais la télé. TV5monde diffusait une émission sur les différents moyens (avions à prix réduits, trains, bus, blablacar, etc.) qui permettent d’aller pour pas cher d’un bout à l’autre de l’Europe. Or la veille, on nous annonçait : « Vous pourrez vous déplacer, mais pas plus de 100 km. » Bref, les maîtres de la parole n’ont vraiment pas encore trouvé les mots de la situation.

Quand quelqu’un meurt, ses amis versent quelques larmes, évoquent des souvenirs, puis se réunissent à sa mémoire pour boire un verre en disant : « La vie continue. » Et de fait, combien de fois l’avons-nous vu, la vie a continué, éventuellement avec une belle béatification ! Mais là, impossible de dire que la vie va continuer puisqu’on ne sait pas laquelle. S’il faut vivre avec la chose, devra-t-on venir masqués dans une salle de concert où instrumentistes et choristes joueront la 9e Symphonie de Beethoven à 1m50 les uns des autres ?

Faut-il imaginer un monde où on viderait enfin les villes ? où on redonnerait à l’agriculture les surfaces abusivement dévorées par les hypermarchés ? où aucun sportif ou bateleur télévisuel ne serait payé plus cher qu’un instituteur ou une infirmière ? Je déménage certes, mais je n’oublie pas que j’ai vécu mon enfance dans un monde où la vitesse normale était celle du cheval ou du vélo (la voiture était exceptionnelle) et où il semblait incongru d’aller au marché pour avoir des fruits et légumes, puisque tout le monde avait son jardin (certes, aurait dit Fernand Reynaud, il fallait quand même payer le sel !)

Mauvais rêve… Cauchemar… ? Vu mon âge, il ne sera pas trop long, quoique je pouvais espérer vivre encore quelques années avec une liberté raisonnable d’aller et venir. C’est peut-être l’occasion de méditer sur la signification « jérémienne » du célibat (voir Jr 16). Mais je ne peux pas ne pas penser aux gens (famille, amis d’ici et de là-bas) qui ont des enfants et des petits-enfants. Et pour finir avec le même Jérémie, je n’oublie pas qu’il avait dit à son public : Vous quittez une Jérusalem que vous connaissiez bien, vous la retrouverez renouvelée, mais… pas avant 70 ans ! Alors bon courage.

Jean-Louis Déclais
Exégète et islamologue
Prêtre dans le diocèse d’Oran (Algérie)