Algérie : les protestations vont se poursuivre !

Les troubles en Algérie ne vont pas s’arrêter si rapidement. Le P. Hans Vöcking en est persuadé, lui qui a vécu 8 ans dans le pays. Les jeunes Algériens ne voient pas d’avenir avec le Président Abdelaziz Bouteflika. Le printemps arabe serait-il arrivé en Algérie avec retard ?
La France, aussi bien au niveau gouvernemental qu’au niveau de la société, est très réticente à s’exprimer sur le sujet de l’Algérie, de peur d’être accusée d’ingérence néocoloniale. Cela est vrai aussi des milieux d’Église, y compris de ceux qui se font entendre lorsqu’il s’agit de se féliciter de la bonne entente islamo-chrétienne. Sur les troubles en Algérie, c’est le silence de tous, y compris des chrétiens. Aussi, il est intéressant d’entendre ce que dit un Allemand de cette situation.
Le P. Hans Vöcking a longtemps animé le Centre de documentation et de rencontre islamo-chrétien pour l’Allemagne. Travail pour lequel il a obtenu l’Ordre du mérite de la République fédérale. Il vit à Cologne.

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Manifestations en Algérie contre la candidature du président Bouteflika à un cinquième mandat.

P. Vöcking, pendant le printemps arabe de 2011, il n’y a eu en Algérie que des protestations isolées. Tout autre chose qu’en Tunisie ou en Égypte où l’on a vu un changement de régime. Comment se fait-il que maintenant il y ait des protestations massives en Algérie ?
En Algérie, les hommes qui ont mené la guerre de libération contre le pouvoir colonial français sont toujours au pouvoir. L’armée est en Algérie la couche dominante, et en même temps, le mythe de l’indépendance et de la guerre de libération est quasiment exténué. Les gens, qui vivent en Algérie, sont tous né après la fin de la guerre d’Algérie en 1962. .. Il est étonnant que ce soient maintenant les jeunes étudiants qui marchent dans les rues. Ce groupe peut en arriver à articuler des revendications. Non pas à la manière de la Tunisie où le jeune marchand de rue Mohamed Bouazizi s’est auto immolé par le feu. Les jeunes étudiants en Algérie ne voient pas d’avenir pour eux dans le pays, parce que l’armée bloque tout.

Il existe en Algérie divers problèmes comme le chômage des jeunes, et depuis longtemps. Alors pourquoi la population s’est-elle tue pendant si longtemps, pourquoi y a-t-il justement maintenant des protestations ?
L’élection a été le déclencheur, qui a fait exploser la société. Le Président Bouteflika n’a été vu les dernières années que sur des photos. Il est très malade et se fait soigner actuellement dans un hôpital universitaire suisse. Cependant, il se présente pour la cinquième fois à une élection pour un mandat de 5 ans.

Suite aux protestations, le président a ouvert la perspective de ne pas vouloir aller à la fin de ce mandat. Cela va-t-il suffire ? Ou bien, y a-t-il un mouvement qui s’est mis en marche qu’on ne peut plus arrêter ?
Je crois que tout ce mécontentement s’est révélé parce que le groupe vieilli des combattants de la liberté pour l’indépendance a toujours le pouvoir entre ses mains. Les étudiants veulent voir de nouveaux visages dans la politique. Depuis 1962 nous avons la vieille garde au pouvoir et au parlement. C’est gelé. Dans les années 90, la guerre civile entre gouvernement et islamistes faisait rage, il s’est développé une économie étatique, qui s’est muée en société parallèle avec des intérêts économiques parfois éloignés de la population.

La guerre civile s’est imprimée profondément dans la conscience de la population. Avec les nouvelles protestations, il y a la crainte que la situation puisse se dégrader. On pense, par exemple, aux protestations de Syrie. Avez-vous cette crainte ou croyez-vous que les Algériens sont devenus plus prudents ?
La peur de la violence, comme cela était le cas durant la guerre civile des années 90, est profondément enracinée chez les Algériens. Mais on veut aussi avancer et avoir un avenir dans le pays. Cela est important pour les plus jeunes.

Comment les Pères blancs soutiennent-ils les gens et les jeunes gens en Algérie ?
Quand j’étais en Algérie, la grande partie des P. Blancs venaient encore d’Europe. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux viennent d’Afrique sub-saharienne. Ils ont ainsi modifié leurs centres d’intérêt. Ils se préoccupent plus des réfugiés africains, dont beaucoup arrivent en Algérie. Ainsi, le nombre de chrétiens augmente aussi en Algérie. De plus, dans les dernières années, quelques milliers d’Algériens, la plupart appartiennent aux groupes berbères de Kabylie, se sont fait baptiser. Cela montre que le contrôle social de la société a diminué. Jadis il fallait toujours vivre en société à la manière islamique. Quand on voulait devenir chrétien jadis, il fallait pratiquement émigrer : celui qui était devenu chrétien était socialement mort. Par les contacts étroits avec l’Europe, on a aujourd’hui en Algérie une autre vue de la religion. Quand on entend constamment : l’islam, c’est le djihad, la violence et la guerre, alors le message chrétien peut séduire quelques jeunes gens. Aujourd’hui, les chrétiens en Algérie peuvent vivre et y célébrer leur culte.

Vous êtes en contact avec vos confrères en Algérie. Comment réagissent-ils face à ces protestations ?
Évidemment mes confrères souhaitent un processus de démocratisation pour l’Algérie. Mais ils sont très réservés et manifestent de la retenue, car dans le pays, ils sont des étrangers. Les Algériens ont une fierté nationale, que les confrères ne veulent pas blesser. Les Pères doivent toujours évaluer exactement ce qu’ils peuvent faire, ce qu’ils ont le droit de faire. Le 8 décembre, on a proclamé la béatification des 19 martyrs… cela a été fêté à Oran d’une manière grandiose dans l’église de pèlerinage Notre-Dame qui date de l’époque coloniale. Des ministres y ont assisté, et beaucoup d’Algériens se sont réjoui de cette béatification. Mais dans les troubles actuels, il est difficile pour un étranger, et encore plus pour un chrétien de s’exprimer. On doit être prudent. Les évêques eux-mêmes hésitent pour une prise de position claire.

Y a-t-il aussi une crainte, dans une situation aussi tendue, que le courant migratoire pourrait s’intensifier ?
Si les frontières étaient ouvertes, la moitié des Algériens serait sans doute déjà en Europe, car les liens entre les deux régions sont étroits. A cause du passé colonial : la France a été durant 130 ans dans le pays. Beaucoup d’Algériens vivent et travaillent entre temps en France et en Belgique. Chaque famille algérienne a un parent en Europe. Il y a beaucoup de communication… et parfois de fausses images. Beaucoup d’Algériens voient l’Europe comme une terre de liberté et de richesses. On se fait beaucoup d’illusion. Les visites familiales peuvent relativiser ces images toutes faites. Car les parents vivant en Europe visitent la famille en Algérie et peuvent raconter comment cela se passe vraiment en France et en Belgique.

Pour exercer le pouvoir, voyez-vous un nom qui s’impose ?
Je ne peux pas faire de pronostic. Mais la couche dirigeante ne va laisser personne s’imposer par-dessus la tête des autres. Ceux qui ont le pouvoir aujourd’hui constitue le groupe qui s’est retrouvé durant la guerre civile. Ils n’ont laissé personne s’imposer durant les dernières 50 années. L’Algérie est une dictature.

Durant le printemps arabe, l’Europe a annoncé qu’elle voulait promouvoir la démocratie et la jeunesse. Que reste-t-il de ces promesses ?
L’Europe a modéré son langage ces dernières années. Dans les années 90, les Européens ont entamé un dialogue trans méditerranéen. Cela n’a débouché que dans le secteur économique. On soutient quelques industries au Maghreb. Ce qu’on a voulu démarrer dans le domaine culturel s’est perdu dans les sables (…)
Le calme a régné durant longtemps en Algérie. L’expérience de la guerre civile joue certainement un rôle là-dedans. Les jeunes gens aujourd’hui qui protestent étaient à l’époque de la guerre civile encore des enfants. Ils ont moins peur de la confrontation. Et ils le savent : avec le président Bouteflika, on ne peut façonner aucun avenir.

 

Interview par Claudia Zeisel pour le magazine en ligne katholisch.de
(traduction Antoine Sondag)