Abu Dhabi : une fraternité humaine en actes

Du 3 au 5 février 2019, le pape François s’est rendu dans les Émirats arabes unis pour participer à une Conférence sur la fraternité humaine et rencontrer les chrétiens vivant dans la péninsule arabique.

Abu Dhabi : une fraternité humaine en actes. Le pape et l'imam d'Al Azar, Ahmad Al-Tayyeb.

Le pape et l’imam d’Al Azar, Ahmad Al-Tayyeb.

Il y eut Casablanca avec la rencontre entre Jean-Paul II et les jeunes musulmans, le 19 août 1985… Il y eut Assise avec la Journée de prière pour la paix avec les représentants des Eglises chrétiennes, des communautés ecclésiales et des religions mondiales, le 27 octobre 1986… Il y aura dorénavant Abu Dhabi avec la signature du Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune par Sa sainteté le Pape François et le Grand Imam d’Al-Azhar, Ahmad Al-Tayyeb, le 4 février 2019.

Ainsi se construit, lentement mais surement, la « route de la rencontre » entre croyants de différentes traditions, route qui avait été marquée voici 800 ans, en 1219, par la rencontre étonnante entre François d’Assise et le sultan Al-Kâmil à Damiette (Égypte).

Rien ne laissait présager que le 27ème voyage papal à l’étranger serait d’une telle importance. Certes, tout le monde en mesurait l’aspect innovant puisque cela devait être la première fois qu’un pape allait fouler le sol de la péninsule arabique, à quelques centaines de kilomètres de l’Arabie saoudite, pays aux villes saintes de La Mekke et de Médine. Mais il s’inscrivait dans une continuité. Le pape n’avait-il pas déjà participé en avril 2017 à la précédente rencontre internationale organisée par le Conseil des sages musulmans, au Caire, sur le thème de la paix, la coexistence et le dialogue interreligieux ? De fait, en arrivant dans la grande salle de conférence d’Abu Dhabi, un observateur averti ne pouvait que remarquer ce climat « familial » qui réunissait des responsables religieux et acteurs du dialogue venus du monde entier. De conférence en conférence, ils tissent non seulement des liens d’amitié et de confiance, mais se confortent inlassablement dans une responsabilité commune à l’égard de l’humanité, à savoir témoigner de ce que les religions doivent agir pour le bien commun de la Maison commune que Dieu a confiée aux hommes. Le Pape venait donc poursuivre « en famille » un travail déjà initié. Sauf qu’il avait décidé avec le Grand imam d’Al-Azhar d’aller plus loin, plus vite !

En effet, dans l’avion qui le ramenait à Rome, le Pape lui-même donna des précisions sur le travail de préparation de son voyage, comme le rapporte Nicolas Senèze, l’envoyé spécial du quotidien La Croix.  Le pape montre ainsi toute l’importance qu’il y a à cultiver des liens de proximité avec autrui. Ce texte sur la fraternité, a dit le pape, est « né de la foi en Dieu qui est Père de tous et Père de la paix ». Il a été très réfléchi, faisant l’objet de nombreux allers et retours entre Rome et Le Caire. « Nous l’avons laissé mûrir de manière un peu confidentielle pour ne pas accoucher de l’enfant avant son terme », a-t-il expliqué, soulignant le rôle de la prière : « Tant le Grand imam que moi avons beaucoup prié pour ce texte ». Il a aussi souligné qu’il avait confié la relecture de ce document à plusieurs théologiens, dont le théologien de la Maison pontificale, « qui l’a approuvé ». « Il est dans l’esprit de Vatican II », a-t-il affirmé, tout en reconnaissant que sa mise en œuvre sera difficile. « Il est certain qu’il y aura des discordances, mais c’est un processus qui doit mûrir. Comme les fruits. Tous les processus débutent à un moment ou à un autre. Il faut toujours avancer, accompagner ces processus, quelle que soit leur couleur. Ce sont des pas en avant ».

Voilà pourquoi, il est écrit dans le texte : « A cette fin, l’Eglise catholique et Al-Azhar, par leur coopération commune, déclarent et promettent de porter ce Document aux Autorités, aux Leaders influents, aux hommes de religion du monde entier, aux organisations régionales et internationales compétentes, aux organisations de la société civile, aux institutions religieuses et aux Leaders de la pensée ; et de s’engager à la diffusion des principes de cette Déclaration à tous les niveaux régionaux et internationaux, en préconisant de les traduire en politiques, en décisions, en textes législatifs, en programmes d’étude et matériaux de communication. Al-Azhar et l’Eglise Catholique demandent que ce Document devienne objet de recherche et de réflexion dans toutes les écoles, dans les universités et dans les instituts d’éducation et de formation, afin de contribuer à créer de nouvelles générations qui portent le bien et la paix et défendent partout le droit des opprimés et des derniers ». Ainsi, dès le début du deuxième semestre de l’actuelle année universitaire, tous les Instituts dépendant de l’Université Al-Azhar sont invités à y consacrer leurs premiers cours.

Comme le souligne le frère Adrien Candiard dans une interview au Point (5 février 2019), « on a un sentiment de continuité par rapport à la déclaration Nostra Aetate (1965) produite par le concile Vatican II, qui s’adressait déjà aux croyants des différentes religions pour travailler ensemble à un monde meilleur. La nouveauté est que ce texte est écrit à quatre mains. Il est imprégné de références à la fois chrétiennes et islamiques ; il puise dans les deux traditions. C’est ensemble que ces deux responsables religieux parlent de fraternité humaine. Il est facile d’appeler au dialogue quand on est tout seul ; là, ce sont deux voix, et deux voix puissantes qui s’expriment ensemble. Certains objecteront qu’il ne s’agit que de paroles, aussi belles soient-elles… Non, justement, ce n’est pas un texte naïf. On n’est pas dans le romantisme gentil, pas du tout. Qui a des frères et sœurs sait très bien que la fraternité n’est jamais un long fleuve tranquille ; elle recèle de l’amour, mais aussi des conflits. Ce texte le prend en compte. Le pape l’a très bien exprimé dans son discours en disant : « Ou bien nous construisons l’avenir ensemble, ou bien il n’y aura pas d’avenir. » On ne nie pas qu’il subsiste toujours de grands soucis dans ce dialogue islamo-chrétien. Mais on souligne qu’il est nécessaire, vital même, dans le contexte de « troisième guerre mondiale par morceaux » qu’évoque le texte ».

…construction de la « route de la rencontre » entre croyants de différentes traditions…

Autre paragraphe intéressant est celui qui évoque la liberté religieuse et le pluralisme religieux. Les deux hommes écrivent en effet : « La liberté est un droit de toute personne : chacune jouit de la liberté de croyance, de pensée, d’expression et d’action. Le pluralisme et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine, par laquelle Dieu a créé les êtres humains. Cette Sagesse divine est l’origine dont découle le droit à la liberté de croyance et à la liberté d’être différents. C’est pourquoi on condamne le fait de contraindre les gens à adhérer à une certaine religion ou à une certaine culture, comme aussi le fait d’imposer un style de civilisation que les autres n’acceptent pas ». Pluralisme religieux, diversité des cultures et liberté responsable de l’homme sont donc d’origine divine ou plus précisément d’ « une sage volonté divine » (in His wisdom en anglais, einem weisen göttlichen Willen en allemand).

Tout le monde tirera donc profit d’une lecture approfondie de ce texte. Il trace vraiment un chemin d’avenir et il faudra nécessairement et sans tarder traduire en actes comme l’ont bien souligné patriarches et évêques des Proche et Moyen Orient rencontrés à Abu Dhabi. De plus, ce texte a été signé par deux personnes qui n’ont pas nécessairement le même statut par rapport à leur communauté. En effet, comme le déclarait dans La Croix du 5 février 2019 Nayla Tabbara, théologienne libanaise, vice-présidente de la fondation Adyan et présente à la Conférence : « il n’y a pas de représentant de l’islam de la même manière que le pape est le représentant de l’Église catholique, mais le recteur d’al-Azhar représente la tendance théologique acharite, la plus répandue dans le monde sunnite. Cela en fait une autorité symbolique et morale, une figure centrale et rassembleuse. Tout le cérémonial autour de la rencontre avec le pape était d’ailleurs destiné à promouvoir le cheikh Ahmed Al Tayeb comme représentant de l’islam, en contrepoint d’une tendance salafiste minoritaire mais surmédiatisée ». Cela apparut aussi nettement le lundi soir quand, au Founder’s Memorial, le prince héritier d’Abou Dhabi, le cheikh Mohammed bin Zayed Al Nahyan, invita le Pape et le Grand imam à inaugurer le début des travaux de la future « Maison de la famille d’Abraham » à Abu Dhabi en posant leur signature sur la première pierre de l’édifice.

Ce voyage eut un autre moment d’exception, à savoir la célébration de la messe devant 180.000 fidèles dans un stade du Zayed Sports Center. Les médias du monde entier ne s’y sont pas trompés. Même CNN et des chaines arabes la retransmirent en direct ! Le Pape a pu ainsi rencontrer la communauté catholique du pays, entièrement composée de travailleurs immigrés. En effet, si les musulmans sont majoritaires aux Emirats arabes unis, la population des Émirats est composée à 85 % d’étrangers. Un million d’entre eux sont catholiques : des Européens, des Libanais, des Latino-Américains, et surtout de très nombreux Asiatiques originaires des Philippines, d’Inde ou du Sri Lanka. Notons que quelques 4.000 musulmans ont aussi assisté à cette messe.

Le Pape avait choisi le texte des Béatitudes qui, dans le contexte des Émirats arabes unis prend un tout autre relief. En effet « suivre la voie de Jésus ne signifie pas être toujours dans l’allégresse ». C’est vrai où que ce soit, pour celui « qui est affligé, qui subit des injustices, qui se dépense pour être un artisan de paix ». Mais c’est d’autant plus vrai à Abu Dhabi. « Ce n’est pas certes pas facile de vivre loin de la maison et de sentir bien sûr, en plus de l’absence de l’affection des personnes les plus chères, l’incertitude de l’avenir ». Le Pape a donc souligné que « le Seigneur est proche. Même s’il n’intervient pas tout de suite, il marche à nos côtés ». En final, le pape François a exhorté les fidèles en ces termes : « Que vos communautés soient des oasis de paix » et a demandé pour elles « la grâce de garder la paix, l’unité, de prendre ici soin les uns des autres, avec cette belle fraternité pour laquelle il n’y a pas de chrétiens de première et de seconde classe ».

Ce voyage, qualifié par le pape François lui-même de « surprise de Dieu » lors de l’Audience générale du 6 février 2019, manifeste donc bien que la fraternité humaine est vraiment d’actualité ! Elle se vit déjà. Elle est à mettre en œuvre de plus en plus par des actes ! Et par tous !

Vincent Feroldi
Directeur du Service pour les relations avec les musulmans (CEF)

Sur la visite du pape à Abu Dhabi, on lira avec profit : Abu Dhabi reçoit la visite du pape

La dernière page de la lettre de Justice et Paix de mars 2019 est consacré aux « enjeux de la visite du pape François aux Émirats Arabes Unis : Qu’en dit la presse arabe ? »