Maroc : S’accorder pour servir

S’accorder pour servir

C’est la devise de l’Institut Al Mowafaqa, institut œcuménique de théologie basé à Rabat, qui accueille depuis 2013 des étudiants catholiques et protestants de toutes confessions.

Institut Al Mowafaqa. Le directeur de l’Institut, Jean Koulagna, entouré des étudiants de Licence 2

Le directeur de l’Institut Al Mowfaqa, Jean Koulagna, entouré des étudiants de Licence 2

À Rabat, l’Institut Al Mowafaqa (qui signifie en arabe : « accord ») a choisi cette devise sur la suggestion du Ministre des Habous et des Affaires islamiques, en charge des affaires religieuses. Al Mowafaqa est un rêve devenu réalité ; le rêve partagé de l’ancien archevêque de Rabat, Mgr Vincent Landel, et de l’ancien président de l’Église évangélique au Maroc (EEAM)1, le pasteur Samuel Amédro. Il s’agit d’un institut œcuménique de théologie, qui a été créé en 2012 et a ouvert ses portes à la première promotion d’étudiants en juillet 2013.

Le Maroc est lui-même une terre de rencontre, un carrefour géographique au confluent du monde arabe, de l’Europe et de l’Afrique. Une terre où les Églises, catholique et protestante, représentent moins de 0, 02% de la population (30 000 catholiques), avec la caractéristique d’être composées d’étrangers, majoritairement ressortissants de différents pays d’Afrique subsaharienne. Une deuxième caractéristique est la jeunesse de ces communautés chrétiennes : la moyenne d’âge y est de 35 ans, et plus de 70% de leurs membres ont moins de 30 ans et sont étudiants. Elles se caractérisent également par un grand renouvellement : beaucoup sont arrivés au Maroc pour étudier dans les différentes écoles et universités, en quête de diplômes mieux reconnus. Ils restent en général quelques années, mais certains se sont installés et ont fondé des familles. Une autre part est constituée de ceux qui sont arrivés au Maroc avec le rêve de passer en Europe, et qui après plusieurs tentatives infructueuses, restent sur place.

Former les membres des Églises au Maroc, et surtout leurs leaders, ainsi que les leaders de communautés d’autres pays africains, tel est l’objectif de l’Institut Al Mowafaqa. Il propose une formation théologique en français, ouverte à toutes les Églises chrétiennes, et dans le dialogue avec l’islam, « une manière originale et inédite de faire de la théologie : universitaire, internationale (plus de 20 nationalités sur tous les continents chaque année), œcuménique (catholiques et protestants ensemble), avec des cours à deux voix, contextuelle, et en dialogue avec l’islam et la culture marocaine », selon les mots de son directeur, Jean Koulagna. Et il ajoute : « Al Mowafaqa n’est donc pas juste une faculté de théologie parmi d’autres ». Deux professeurs – un catholique, un protestant – donnent le cours ensemble, originaires à part égale d’Europe et d’Afrique sub-saharienne, femmes et hommes, avec des étudiants venant d’Afrique et d’Europe. Une partie des cours est en lien avec le contexte : apprentissage de la langue arabe, islamologie, dialogue islamo-chrétien.

S’étalant sur quatre ans, la licence de théologie se réalise en alternance avec l’insertion pastorale dans une paroisse ou une communauté. Les étudiants reçoivent les diplômes de la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg et de l’Institut catholique de Paris. L’Institut propose aussi le « certificat Al Mowafaqa pour le dialogue des cultures et des religions », en quatre mois, et un séminaire d’islamologie de dix jours en été, ainsi qu’un cycle de conférences ouvertes au public.

Œcuménique, l’Institut Al Mowafaqa l’est aussi dans ses instances dirigeantes, puisqu’il est co-présidé par Mgr Cristobal Lopez, archevêque de Rabat, et la pasteure Karen Smith, présidente de l’Église évangélique au Maroc. Et ceci se passe au Maroc, pays où l’islam est religion d’État et où le prosélytisme est interdit aux non-musulmans. Il n’y a donc aucune intention de convertir qui que ce soit, seulement l’intention de se rencontrer, et de dialoguer pour apprendre à vivre ensemble.

Entrer dans les locaux d’Al Mowafaqa, c’est entrer, non pas tant dans un espace de cours, que dans un lieu de vie, où chacun se frotte à l’autre, malgré parfois un certain nombre de préjugés de départ sur les catholiques ou les protestants. Un jeune donnait son témoignage à la première rencontre internationale des partenaires d’Al Mowafaqa organisée les 12 et 13 décembre 2018, et qui a rassemblé des partenaires venus de nombreux pays d’Afrique sub-saharienne, d’Allemagne, de Suisse, des Pays-Bas, de France, dont le SNMUE. Il nous disait qu’en arrivant, il avait du mal à entrer en contact avec ses camarades catholiques, dont on lui avait plus ou moins dit que c’était le diable ! Et à l’inverse, des étudiant catholiques voient tous leurs camarades protestants comme des tenants d’une lecture fondamentaliste de la Bible. Dans le compagnonnage des semaines de cours, les murs tombent peu à peu, et les étudiants se parlent, s’écoutent, se comprennent et se respectent chacun dans sa tradition religieuse. Le même étudiant partageait sa surprise du chemin parcouru en nous disant qu’il n’aurait jamais pu imaginer avoir des amis catholiques et qu’il s’étonnait lui-même qu’aujourd’hui sa conseillère spirituelle soit une catholique ! Al Mowafaqa est bien la mise en œuvre du message du cardinal Tauran aux évêques de l’ACERAC2 réunis à Yaoundé en juillet 2017 :  la nécessité de passer « d’une culture du rejet à une culture de la rencontre et de l’accueil, d’une culture du soupçon à une culture de la confiance ».

Annie Josse
janvier 2019

France 2 a réalisé deux vidéos de présentation de l’Institut : Al Mowafaqa, l’œcuménisme en dialogue (1ère partie) et Al Mowafaqa, l’œcuménisme en dialogue (2ème partie)

1-  Cette dénomination rassemble toutes les familles du protestantisme, des églises historiques luthéro-réformées aux églises pentecôtistes et de Réveil en passant par toutes les tendances évangéliques et baptistes.
2- Association des conférences épiscopales de la région de l’Afrique centrale.