Biélorussie : la fraude de trop ?

Depuis les élections du début août 2020, la Biélorussie s’enfonce chaque jour un peu plus dans la contestation et la répression. Témoignage courageux d’un prêtre biélorusse.

2020.09.16_Biélorussie

Oblat de Marie Immaculée, prêtre, je suis originaire des terres biélorusses. Je suis recteur du sanctuaire Notre Dame de Fatima à Szumilin (diocèse de Vitebsk en Biélorussie).

Les manifestations sociales en Biélorussie ont commencé avant l’élection présidentielle du 9 août dernier. Il s’agissait de protester contre les arrestations et détentions en chaîne des candidats à la présidentielle. Ensuite, les manifestants ont protesté contre les élections injustes, frauduleuses et truquées dans chaque commission électorale, sur ordre d’en haut. Les membres des commissions qui rendaient public le véritable résultat étaient licenciés, devaient payer une amende ou étaient détenus pendant 15 jours. Le jour du scrutin, dans la soirée, les gens sont sortis dans les rues pour manifester. À ce moment-là déjà, les arrestations de manifestants ont commencé. Les manifestations ont cependant redoublé les 10, 11 et 12 août. Ces soirées et nuits ont été les plus terribles car on arrêtait tout le monde – chaque manifestant présent dans la rue, jeune, vieux, homme ou femme – peu importait. Ils étaient battus, maltraités, violés… Près de sept mille personnes ont été emprisonnées dans des conditions inhumaines. On est jusqu’à présent sans nouvelles de certains d’entre eux. Des cadavres ont été retrouvés dans la forêt, pendus dans le parc municipal ou dans les squares devant les immeubles. Les troupes de l’OMON (forces spéciales antiémeutes biélorusses) ont été vues au cimetière nord de Minsk où se trouve le crématorium. De là à imaginer que certaines familles ne verront plus leurs proches et ne sauront jamais où ils sont… Nous sommes témoins d’une tragédie qui se produit dans le centre qu’on croit « civilisé » de l’Europe. Les manifestations et les protestations en ces jours ressemblent à des « marches blanches » – les femmes habillées de blanc, des fleurs à la main, marchent ou se tiennent côte à côte le long des rues en signe de protestation contre le mensonge, la terreur et l’injustice. Aux femmes se joignent les entreprises publiques en grève. Chaque jour les gens sortent dans les rues pour protester. Le weekend, il y a plusieurs centaines de milliers de personnes dans les rues. Le régime fait de son mieux pour intimider et réprimer.

Face à cette situation de troubles, l’Église appelle avant tout à la prière. La première rencontre de prière interreligieuse et œcuménique, organisée à l’initiative de Monseigneur Tadeusz Kondrusiewicz, archevêque de Minsk, a eu lieu le 18 août, dans l’église des saints Simon et Hélène, au centre de la ville de Minsk. C’était une prière de supplication pour obtenir la paix dans le pays et l’unité entre les citoyens. D’autres temps de prière œcuménique ont suivi (photos de ces prières).

Un événement important fut la « chaîne de pénitence », chaîne humaine de plusieurs kilomètres, formée de croyants de différentes confessions unis dans une prière de pénitence. Cette chaîne allait du cimetière de Kourapaty à la prison d’Akrescina où sont actuellement torturés et exécutés les opposants au régime en place. Kourapaty est le lieu d’un génocide non reconnu, où des membres des élites polonaise, juive et biélorusse ont été éliminés entre 1937 et 1941 par le NKVD, Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, ou police politique.

Les personnes consacrées de tous les diocèses se sont réunies avec leurs évêques le 7 septembre pour prier à genoux pour les victimes injustement jugées et tous les disparus, et pour demander la paix et la justice, tandis que dans presque toutes les cathédrales les chanoines ont prié et célébré la messe pour la paix et la justice dans le pays.

En septembre, Mgr Tadeusz Kondrusiewicz, président de la Conférence des Évêques Catholiques de Biélorussie, a initié la pérégrination de la statue de saint Michel Archange, protecteur du pays. La statue sera exposée dans la cathédrale de chaque diocèse et des veillées de prières seront organisées, afin que chaque fidèle puisse personnellement prier pour la fin des tensions et du conflit et la sortie de la crise sociale et politique.

Il faut signaler que lors d’une célébration œcuménique à Minsk, les troupes de l’OMON cherchaient à intimider les fidèles en hurlant dans les haut-parleurs, devant la porte de l’église des saints Simon et Hélène, que cette célébration était un meeting non autorisé et que les participants devaient immédiatement rentrer chez eux. Pour étouffer la prière, ils ont ensuite diffusé de la musique de l’époque soviétique. Ce soir-là, l’église était remplie de fidèles de différentes confessions et les catholiques n’étaient peut-être même pas majoritaires.

Les veillées de prière, chemins de croix et autres célébrations s’organisent de façon spontanée. Les gens ne font plus attention aux normes sanitaires imposées par la pandémie de la covid-19.

Un chemin de croix organisé par Mgr Juryj Kasabucki, évêque auxiliaire de l’archidiocèse de Minsk-Moguilev aura lieu le dimanche 13 septembre à Miadziole.

Quant à Monseigneur Kondrusiewicz, il est en exil, bien qu’il soit citoyen biélorusse, né en Biélorussie. Personne n’a jamais expliqué en quoi il serait ennemi du régime et pourquoi il doit rester à l’étranger. Toute la nation prie pour lui. Non pas seulement les catholiques mais aussi les orthodoxes (qui montrent officieusement leur soutien) et les protestants. On prie pour lui lors de chaque célébration. Le pays n’ayant actuellement pas de nonce, l’archevêque Kondrusiewicz est une icône pour l’Église biélorusse. En ce temps marqué par le conflit et la tension, il ne peut malheureusement s’exprimer que par ses lettres pastorales ou le téléphone.

Les évêques de Biélorussie ont condamné la tension, le conflit et le sang versé lors de la répression dès le début des protestations. Mgr Kondrusiewicz a rencontré à ce sujet le ministre des Affaires intérieures pour exiger la fin des exactions et la libération de toutes les personnes arrêtées. Il a hélas été déclaré persona non grata et se trouve actuellement en Pologne. D’autres évêques portent également plainte chaque fois qu’ils sont témoins d’une exaction. Plusieurs prêtres polonais se voient privés de leur autorisation à exercer leur ministère. La Biélorussie est le seul pays en Europe où les prêtres et les religieux étrangers ont besoin d’une autorisation spéciale de l’État (справка) pour exercer leur ministère. Si cette autorisation n’est pas accordée, ils ne peuvent vivre dans le pays qu’en tant que laïcs. Depuis plusieurs années, aucune справка n’a été accordée. Les évêques biélorusses voient cela comme une répression envers l’Église.

Nous prions pour que le conflit, la tension sociale et la violence contre les protestataires cessent ; que Mgr Kondrusiewicz puisse revenir au pays et que le sang ne soit plus versé.

Vive la Biélorussie !

Andrzej Juchniewicz, OMI
Traduction Krzysztof Zielenda, OMI
11 septembre 2020

Nous sommes conscients que la majorité de nos lecteurs ont des connaissances limitées en langue polonaise ou biélorusse mais nous avons conservé les renvois vers les différents sites voulus par l'auteur pour les photos et vidéos.