Une Église déconnectée ?

Il y a quelques semaines, lors d’une journée de formation dans un diocèse québécois, on posait cette question : si nos diocèses et nos paroisses n’avaient plus les finances nécessaires pour salarier des intervenants laïques, des prêtres et des diacres, que deviendrait l’offre de sens ? Le mois suivant, cette question rhétorique devenait soudainement réalité.

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Une Église déconnectée ?

Des diocèses et des paroisses ont fait ces derniers jours le choix déchirant de mettre à pied temporairement du personnel. Est-ce le bon choix ?

Tous promettent que c’est temporaire et que le personnel sera réembauché. Un diocèse ou l’autre se démarque en préférant appliquer des banques de temps supplémentaire ou des jours de congé, et en demandant quel message l’Église envoie si elle renvoie son personnel. Qu’en sera-t-il dans trois mois ?

Je crois malheureusement qu’il faudra faire face à la musique, si les finances sont dilapidées. Pourrons-nous enfin nous résoudre à fermer des temples vides qui siphonnent des sommes colossales ? Quelle philanthropie sera réellement possible, quand on compte des quêtes à 300$ ici et là ? Les diocèses s’entraideront-ils ? Et surtout… pour quelle mission de sens ?

Propositions connectées, vraiment ?

Qu’est-ce que l’Église peut proposer à un monde confiné, anxieux, déboussolé devant les incertitudes de cette crise? Que peut-elle dire aux personnes fragilisées par la perte d’emploi, aux personnes itinérantes doublement à risque, aux migrants incarcérés, aux femmes et aux enfants à risque de violence domestique ?

Bien sûr, il y a des œuvres de charité soutenues et animées par l’Église qui poursuivent leur travail tant bien que mal. Comptoirs alimentaires, maisons pour demandeurs d’asile, fonds d’aide pour les pays du Sud… Certes, les fidèles peuvent donner du temps en bénévolat. Mais qu’est-ce qui distinguerait l’Église, en cette crise, d’une ONG ou d’un OSBL[1] ?

L’enjeu n’est pas mince pour une Église fragilisée au Québec: comment habiter le point de jonction entre annonce de la foi et solidarité en action ?

Nous avons vu, ces derniers jours, une déferlante d’options virtuelles. Leur multiplication est inversement proportionnelle à leur originalité. Partout, le sacramentel se donne en spectacle. Majoritairement, des prêtres filment leur messe privée en l’offrant à leurs contacts sur Facebook. Cela remplit-il vraiment une demande, rend-il vraiment service ?

Les croyants sont déjà spectateurs dans les églises; doivent-ils l’être en plus dans l’espace numérique ? Cette situation donne à voir un cléricalisme-spectacle qui montre encore à quel point les fidèles sont passifs, non-participatifs et peu formés dans la foi. C’était pourtant ce que le concile Vatican II voulait transformer… il y a 60 ans.

Très peu de ressources encouragent les baptisés à se prendre en main et à animer eux-mêmes, en petits groupes virtuels, des échanges sur la Bible et des temps de prière (les Jésuites l’ont fait). Au final, ces propositions demeurent centrées sur les croyants déjà engagés. Ce n’est pas parce qu’on diffuse du contenu sur le web qu’on est nécessairement «aux périphéries», une expression maintes fois utilisée par le pape François au cours des dernières années.

Daniel Laliberté, professeur à la Luxembourg School of Religion and Society m’écrivait plus tôt : «Que dira-t-on de la façon dont l’Église a non seulement proposé du sens à travers tout cela, mais comment elle a témoigné par son engagement – et non par ses bondieuseries – de ce que ça signifie aujourd’hui d’être Église dans, avec, pour le monde ?»

Sens dessus dessous

D’autres initiatives religieuses et séculières, sans parler du télétravail, se font sur le même mode connecté, pour le meilleur et pour le pire. Yoga, méditation, offres culturelles gratuites, musées virtuels… Toute notre intimité est devenue virtuelle et le virtuel a envahi notre intimité. Les apéros en visioconférence, c’est alléchant pour la première semaine. C’est exténuant après un mois. On a envie de se toucher, de se serrer. Nous ne sommes pas désincarnés. Et c’est là que le bât blesse, pour les religions, car la dimension rituelle qui fait appel aux sens et au corps ne peut presque plus exister, et le risque de contagion pose un interdit que nous devons respecter. Si les services religieux ou spirituels ne sont pas jugés essentiels, c’est qu’elles ont échoué à le démontrer.

Chose certaine, un petit virus invisible nous bouleverse et est en train de révéler que nos modes institutionnels de services religieux ne sortiront pas indemnes de cette pandémie.

Il obligera à une révolution de sens et d’offre. Les institutions religieuses qui étaient au cœur de l’organisation sociétale – ici, le catholicisme en particulier – jusqu’aux années 1960 ont été reléguées à une offre spirituelle généralement désincarnée. Si l’Église catholique doit en renaître, ce sera en trouvant le moyen de réinvestir la présence au monde, par l’action solidaire, des célébrations et rituels moins hermétiques, de l’accompagnement axé sur la vie réelle et non sur la préparation à des sacrements de plus en plus désaffectés.

L’Église québécoise a besoin d’une révolution de sens si elle veut vivre une véritable résurrection. Et sortir transformée de ce passage.

Sabrina Di Matteo[2]
Texte d’opinion paru le 27 mars 2020 sur www.presence-info.ca
http://presence-info.ca/article/opinion/une-eglise-deconnectee-

 

[1] Organisme Sans But Lucratif
[2] Sabrina Di Matteo est présidente du média indépendant Présence - information religieuse et y tient une chronique. Elle travaille comme directrice adjointe pour la formation continue à la Conférence religieuse canadienne, située à Montréal (Québec).
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