L’Église en Allemagne

Le secrétariat de la Conférence des Évêques d’Allemagne publie chaque année un recueil de données chiffrées, des statistiques si l’on veut. Cela constitue une brochure de 80 pages, et une mine d’informations intéressantes pour ceux qui connaissent l’Allemagne et son Église catholique, et plus encore pour ceux qui ne la connaissent pas. Malheureusement, il n’y a pas d’édition en anglais ou en français de cet intéressant recueil. Version allemande

Des chiffres et des faits 2018-2019

Église Allemagne. Adolescents allemands à Rome

Adolescents allemands à Rome

Des chiffres

On sait qu’en Allemagne, on indique son appartenance (ou non appartenance) religieuse sur … sa feuille d’impôts. Cela permet de prélever l’impôt ecclésiastique. Il y a donc en Allemagne, pour 83 millions d’habitants, 23 millions de catholiques, 21,1 millions de membres de l’Église Évangélique Unie en Allemagne (les « protestants »), environ 100 000 juifs (cette population augmente à nouveau après être tombée à moins de 10 000 à la fin de la période nazie, et ce à cause de l’immigration de l’ancien bloc soviétique) et de 4,4 à 4,7 millions de musulmans (plus nombreux chez les étrangers résidant en Allemagne que chez les Allemands de souche). Cela confirme notre savoir spontané sur l’Allemagne : un pays divisé religieusement entre catholiques et protestants, une forte minorité musulmane à cause de l’immigration turque, et un nombre appréciable de personnes sans affiliation religieuse, environ 30 millions. En simplifiant : des catholiques dans l’ouest et le sud du pays, des protestants dans le nord, et des non-affiliés dans les anciens Länder d’Allemagne de l’est. Évidemment, dans les grandes villes, on trouve un mélange de ces composantes.

Les sorties de l’Église ont longtemps oscillé autour de 100 000 par an pour l’Église catholique. En 2018, ce chiffre a bondi au-delà de 200 000, sans doute à cause des scandales autour des prêtres pédophiles. On a beaucoup parlé de ce phénomène en France. Curieusement, cette diminution du nombre (officiel) de catholiques n’a pas eu de conséquences sur les rentrées financières de l’Église catholique… car durant les années récentes, les Allemands se sont beaucoup enrichis. Donc l’impôt ecclésiastique rapporte lui aussi plus d’argent : 6,6 milliards d’euros pour l’Église catholique en 2018. L’impôt ecclésiastique est calculé à partir d’un (petit) pourcentage de l’impôt sur le revenu des personnes physiques.

Ces chiffres confortent les stéréotypes des Français sur l’Église d’Allemagne, à savoir qu’il s’agit d’une Église riche. Lorsque l’on visite les églises-bâtiments du pays, c’est effectivement l’impression qu’on en retire.

L’Église d’Allemagne est très présente dans l’action sociale : gestion de structures sociales (pour handicapés, pour personnes âgées appelées ici seniors…), aide à domicile pour personnes handicapées ou âgées, soutien à des groupes défavorisés de la population en commençant par les migrants et demandeurs d’asile… la Caritas du pays (équivalent du Secours catholique) est très active sur ces créneaux, et pour réaliser ces tâches dispose d’un personnel salarié extrêmement nombreux. Caritas a plus de salariés que le constructeur automobile Daimler-Benz !

Il y a en Allemagne 27 diocèses, dont 7 archidiocèses (donc 7 « provinces » seulement). 10 000 paroisses. Il y a 13 000 prêtres en Allemagne, dont 2400 prêtres étrangers (1400 fidei donum et 1000 religieux). Et environ 7700 LEME, qu’on appelle plutôt assistants pastoraux, ou « référents pastoraux ». Ces LEME sont rémunérés, et disposent d’un diplôme de théologie ou de catéchèse qui les habilite à exercer leurs fonctions. On peut ajouter 2000 diacres permanents.

Générosité de l’Église allemande

Si l’on répète que l’Église en Allemagne est riche, il faut ajouter immédiatement qu’elle est aussi très généreuse. A titre d’illustration, on fera ici la liste des « agences de développement ou d’aide humanitaire ou ecclésiale » de l’Église allemande, et on indiquera le montant des ressources dépensées par chaque agence. Lorsqu’il existe une agence semblable en France, on indiquera son nom, et pour ne pas être cruel, on ne dira pas quel est le montant des ressources du partenaire français. Il est clair qu’agences allemandes et agences françaises ne jouent pas dans la même division !

  • Misereor : l’équivalent du CCFD. Agence de développement. 232 millions d’euros.
  • Caritas international (il s’agit du département international de la Caritas). L’équivalent de la Direction internationale du Secours catholique. 89 millions d’euros.
  • Chanteurs à l’étoile. Pas d’équivalent en France.
  • Œuvre de St Boniface : pour aider les Églises catholiques (ultra minoritaires) en Europe du nord. Pas d’équivalent en France. 23 millions d’euros.
  • Missio. L’équivalent des OPM en France. Aide aux Églises, plus particulièrement à des projets pastoraux. 76 millions d’euros.
  • Renovabis. Pour aider les Églises de l’ancien bloc soviétique. Pas d’équivalent en France. 34 millions d’euros.
  • Adveniat. Pour aider l’Église en Amérique latine. Pas d’équivalent en France. 35 millions d’euros.

A ces « grandes » agences, il faut ajouter les œuvres de solidarité gérées par les ordres et congrégations religieuses. Comme en France.

Conclusion : certes, l’Église allemande est riche. Elle est aussi très généreuse. Tout l’argent ne provient pas de l’impôt ecclésiastique, il y a aussi la générosité volontaire des catholiques allemands.

Quelques points de commentaire

  1. Il y a les stéréotypes sur l’Église allemande. Et les réalités des chiffres. Ce recueil de statistiques est indispensable pour éviter de donner libre cours à nos fantasmes sur l’Église en Allemagne.
  2. Le secrétariat de la Conférence des évêques à Bonn estime que c’est son devoir de produire ces statistiques pour permettre à tous les catholiques du pays de parler en connaissance de cause de cette Église dont ils sont membres, dont ils sont responsables… et qu’ils financent. Les diocèses et les évêques du pays n’estiment pas que c’est une ingérence illégitime si le secrétariat de la Conférence des Évêques les interroge sur le nombre de baptêmes, de funérailles à l’église, le nombre de LEME (laïcs en mission ecclésiale, qui portent d’autres noms en Allemagne), la place des femmes parmi les responsables du diocèse…
  3. Il faut gérer ces sommes et ces personnels. Aussi l’Église allemande parait souvent aux yeux de l’observateur français un peu bureaucratique, formaliste, attachée à ses procédures, à son fonctionnement démocratique à base d’élections, etc… C’est en partie vrai, mais on ne gère pas une structure avec dix salariés comme on gère une structure qui fonctionne avec des bénévoles.
  4. L’Église d’Allemagne n’a pas peur des débats qui agitent la société. Dans l’édition 2019 de ces « faits et chiffres », on trouve un focus sur « les femmes dans l’Église ». Pas question de laisser ce thème à des groupes contestataires (qui existent aussi !), mais on traite ce sujet de manière très officielle… en nommant une commission, en élisant des représentants (tes), en élaborant un calendrier…
  5. Cela va sans dire, et cela va mieux en le disant, que l’Église d’Allemagne est très enracinée dans l’histoire et la société du pays. Pour comprendre ces faits et chiffres, il faut se souvenir de l’effondrement moral qu’a constitué la (bienheureuse) défaite du nazisme en 1945. On ne pouvait plus se rattacher à grand-chose durant cette catastrophe (dont certes les Allemands étaient eux-mêmes responsables !). Une institution qui paraissait surnager dans cette apocalypse a été l’Église. Et cela explique l’attachement, y compris constitutionnel, législatif, et plus encore dans les mentalités, à l’Église. Il faudrait dire : aux Églises.
  6. L’Église en Allemagne est souvent confrontée à des défis qui sont les mêmes qu’en France. Par exemple, l’inexorable croissance numérique de ceux qui ne sont affiliés à aucune religion.

 

Antoine Sondag,
août 2019