Bulgarie, avant la visite du pape

Le pape se rendra en visite apostolique en Bulgarie du 5 au 7 mai 2019. Prière pour la paix, rencontres œcuméniques et interreligieuses, visite d’un camp de réfugiés, sont au menu de ce voyage. Présentation de la situation de la Bulgarie sous la plume de Ivan Karageorgiev, prêtre orthodoxe (patriarcat de Sofia) qui travaille à la CEF pour le service de l’unité des chrétiens.
Il faut se souvenir que la Bulgarie comme d’autres pays voisins ont su résister à cinq siècles de colonisation ottomane, puis à 40 ans d’athéisme marxiste, grâce à leur culture, leur langue et leur foi religieuse. Ce ne sont pas les armes ni les rapports de force qui ont libéré le pays, mais les dissidences culturelle et religieuse.
La Bulgarie a rejoint l’Union européenne en 2007, avec la plupart des autres pays d’Europe centrale, libérés après la chute du bloc soviétique en 1989-1991. Le pays fait partie des quatre pays à majorité orthodoxe, membres de l’Union européenne, avec la Grèce, Chypre et la Roumanie. Sur la dimension politique et œcuménique de la présence orthodoxe dans l’Union européenne : l’orthodoxie en Europe.

Antoine Sondag,
avril 2019

BulgarieLa Bulgarie

S’il y a un lien entre l’ordinateur, le yaourt et l’huile des roses, c’est bien sûr la Bulgarie : un pays de 111 000 km² (comme la Grèce ou la Hongrie) avec 7,1 millions d’habitants.
Cependant, l’objectif de ces quelques lignes n’est pas de présenter l’œuvre du bulgare Djon Atanasov (1903-1995), l’inventeur de l’ordinateur, ni de s’étaler sur les bienfaits des bactéries de type  Lactobacilicus bulgaricus, contenues dans le yaourt bulgare, encore moins sur « l’or liquide », essence des roses cueillies aux pieds de la chaîne montagnarde Stara Planina, qui traverse toute la Bulgarie avant de se jeter dans la mer Noire, mais de vous présenter un pays dont la richesse naturelle va de pair avec la grandeur de son histoire. Un pays, dont ni les cinq siècles de joug ottoman, ni les décennies de pouvoir athée, n’ont pu déraciner le Christ des cœurs de ceux qui ont parfois donné leurs vies pour Lui rester fidèles.

Survol historique

En 681 le khan Asparuh renverse l’armée de l’empereur Constantin IV Pognât, signant ainsi la naissance de la Bulgarie. L’état se consolide et s’étend.
À deux reprises dans son histoire, respectivement sous le règne des tsars Siméon Ier (927-983) et Ivan Asen II (1241-1257), ses frontières touchent trois mers : la mer Noire, la mer Égée et la mer Adriatique, avant de dessiner en 1944 la superficie que le pays occupe actuellement.
Situé au sud-est de l’Europe, il est entouré au nord par la Roumanie, dont la frontière naturelle est le fleuve Danube ; bordé par la mer Noire, au sud se trouvent la Turquie et la Grèce, au sud-ouest la Macédoine et la Serbie.
Sa capitale, ville fondée par les Thraces au nom de Serdika, puis au IXe siècle, Srédets, et Triaditsa au XIe siècle – devient Sophia, dès la fin du XIXe siècle.
Au cours de l’histoire, les capitales furent Pliska jusqu’à 893 ; Veliki Preslav de 893 à 972 ; puis Veliko Tarnovo, capitale du Deuxième État bulgare pendant 206 ans. La deuxième ville est celle de Plovdiv, nommée Philippopolis dans l’antiquité, puis Trimontium pour ses trois collines. Cette ville a été désignée capitale européenne de la culture pour 2019 par le Conseil des ministres de l’Union européenne, dont le pays fait partie depuis 2007.
La Bulgarie est une destination touristique de plus en plus prisée eu égard non seulement aux différentes chaînes montagnardes, qui la traversent et la côte de la mer Noire, mais aussi à son contexte économique, très abordable pour les touristes d’Europe : le SMIC s’y élève à 560 leva (la monnaie bulgare), soit environ 280 euros.

La Bulgarie chrétienne

C’est au IXe siècle que les saints frères Cyrille et Méthode, promus protecteurs de l’Europe par le pape Jean-Paul II, ont évangélisé la Bulgarie, en rédigeant à cet effet le premier alphabet glagolitique. Le dernier a été véhiculé et simplifiée par leurs disciples. Grâce, notamment à saint Clément d’Ohrid, il est devenu l’alphabet cyrillique : base de toutes les langues slaves (bulgare, russe, serbe, ukrainien…) et fondement du slavon, la langue liturgique de la plupart des chrétiens de ces peuples.
Le saint tsar Boris (852-889) reçoit le baptême avec toute sa famille en 865, des mains du patriarche de Constantinople Photius, après avoir échangé sur cette question trois ans durant également avec le pape Nicolas Ier. C’est ainsi que la Bulgarie devient le premier pays slave à embrasser la foi chrétienne.
En 870 à Constantinople, lors d’un synode, est créée une nouvelle juridiction : celle de la Bulgarie, dont le statut évolua tout au long de son histoire : diocèse, exarchat, archevêché, patriarcat. Ses changements ont été influencés par le contexte géopolitique des Balkans. Citons cet exemple, lorsque la Bulgarie tombe en 1396 sous le joug ottoman, elle redevient un diocèse du Patriarcat œcuménique. Son dernier patriarche – saint Euthyme de Tarnovo (1327-1402) – est exilé avant la libération de la ville, après avoir défendu la capitale, en l’absence du tsar. « À qui nous laisses-tu Père ? » demandait la foule sortie de la ville pour l’accompagner. « Je vous confie à la Sainte Trinité, maintenant et pour toujours », a-t-il répondu en larmes.
Les oppresseurs ont essayé, par tous les moyens, d’annihiler le peuple bulgare en l’éloignant de sa foi et de sa langue. Des centaines d’églises ont été soit détruites, soit converties en mosquées.  Plusieurs chrétiens sont morts martyrs en ne souhaitant pas renier ce qu’ils avaient de plus précieux : leur espérance en Christ. D’autres ont cédé à la pression. Ainsi sont apparus les pomaks, des bulgares converties à l’islam, qui ont parfois été utilisés par le pouvoir pour nuire à leurs compatriotes chrétiens. À titre d’exemple dans la métropole de Plovdiv : 218 églises et 33 monastères ont été détruits par eux. Un « tribut de sang » a été instauré, des garçons en bas âge ont été enlevés de leur famille et formés pour intégrer l’armée d’élite du sultan. Parfois, au sein de cette armée, ils revenaient dans leur village, voire dans leur propre maison pour… la détruire… Cinq siècles de ténèbres ont failli anéantir le peuple bulgare.

La renaissance bulgare

Cependant, la bénédiction du saint Euthyme n’était pas donnée en vain, car « la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point comprise » (Jn 1, 5). La lumière de la foi, ayant traversée les ténèbres pour allumer, entre autres, la chandelle d’un moine – saint Paisij de Hilendar. Ce dernier a rédigé, au XVIIIe siècle, l’Histoire slavo-bulgare. Il y interroge son lecteur « Ô insensé pourquoi as-tu honte de t’appeler bulgare ? » tout en présentant la riche histoire de ce peuple, qui était sur le point de s’auto-anéantir sous le fardeau des pressions. On peut difficilement expliquer sa résurrection sans se référer à sa foi, à ses écoles fondées en cachette par et dans les monastères où la foi chrétienne et la langue bulgare étaient transmises.
Croire en l’impossible, espérer lorsque tout le monde désespère est propre aux chrétiens. La contradiction est apparente lorsqu’on constate que le plus grand révolutionnaire bulgare – Vasil Levsky – a débuté son chemin dans… un monastère, avant d’offrir sa vie pour la libération de son peuple. Il est arrêté et étranglé, mais cinq ans après sa mort, en 1878, la Bulgarie est libérée.
Un peu plus d’un demi-siècle plus tard en 1944, un coup d’État installe le parti communiste au pouvoir jusqu’en 1989. Plusieurs évêques, prêtres et fidèles activement impliqués dans la vie de l’Église orthodoxe ont subitement été « portés disparus ». Les thèses de doctorat pour étudier les circonstances de leur martyre se multiplient. Leur canonisation est en cours. Les Églises catholique et protestantes présentes sur le territoire n’ont pas été épargnées.
Lors de sa visite en Bulgarie en 2002, le pape Jean-Paul II a déclaré bienheureux un évêque (Evgenij) et trois prêtres (Camen, Pavel et Yosafat) morts martyrs durant ces années. Sous le régime communiste, l’Église orthodoxe bulgare était entrée au Conseil œcuménique des Églises, pour finalement suspendre sa participation en 1998.
Faut-il chercher les raisons de ses réticences à l’égard du dialogue œcuménique, dans son histoire ou bien dans la volonté du parti communiste de l’époque de vouloir montrer sur la scène internationale une ouverture qui ne correspondait guère à la réalité ? Quoi qu’il en soit une chose est certaine, sans la foi chrétienne, le peuple bulgare n’aurait pas pu entrer dans le XXIe siècle.
Le pape François se rendra du 5 au 7 mai 2019, dix-sept ans après son prédécesseur, dans un pays à majorité orthodoxe (76 % de la population1), où l’Islam est confessé par 10 % de peuple (dont 9,5 % de sunnites). L’Église catholique regroupe 0,8 % des Bulgares, alors que les chrétiens protestants représentent 1,1 %. Il rencontrera un pays où finalement la mixité interreligieuse est mieux prononcée que la mixité confessionnelle. Il va sans dire que cette visite permettra à la Bulgarie de mieux progresser sur ce chemin. L’ensemble des croyants y vivent en paix : une banalité ou une réalité précieuse eu égard au contexte historique ? À vous de choisir.

P. Ivan Karageorgiev

[1]  Les chiffres sont celles de l’Institut national de statistique obtenue d’une recension en 2011, consulté le 3.04.2019.
L’Église catholique en Bulgarie comprend moins de 1% de la population. Les groupes religieux les plus importants sont les orthodoxes (60 ou 70% de la population), les sans religion (20 ou 30%), les musulmans (minorité « turque », environ 10% de la population). Catholiques et protestants ne dépassent pas les 1 ou 2% de la population. L’Église catholique dispose de trois diocèses. Deux diocèses latins : Sofia-Plovdiv pour la partie sud du pays, et Russe pour la partie nord du pays, le nom de ce diocèse est l’ancien nom de la ville : Nicopole. Et un diocèse de rite grec-catholique ou byzantin : Sofia.