Dialogue islamo-chrétien aux temps du populisme

En Allemagne, le service des relations avec les musulmans (pour la Conférence des Évêques) est assuré par un centre de documentation et de recherche, qui a la forme d’une association sans but lucratif : CIBEDO. On trouvera ici une interview de son responsable, Timo Güzelmansur, d’origine turque. On se souvient que le groupe le plus nombreux d’habitants musulmans en Allemagne est composé de Turcs ou de personnes d’origine turque (environ 3 millions sur une population totale de 82 millions).

Le dialogue islamo-chrétien aux temps du populisme. De gauche à droite : Timo Güzelmansur (CIBEDO), le Président de la République Frank-Walter Steinmeier, Handan Aksünger-Kizil, théologienne alévite de l’Université de Vienne (Autriche), le Cardinal  Reinhard Marx et le nonce Nikola Eterovic à l’occasion des 40 ans de CIBEDO à Berlin.

De gauche à droite : Timo Güzelmansur (CIBEDO), le Président de la République Frank-Walter Steinmeier, Handan Aksünger-Kizil, théologienne alévite de l’Université de Vienne (Autriche), le Cardinal Reinhard Marx et le nonce Nikola Eterovic à l’occasion des 40 ans de CIBEDO à Berlin.

 

Le dialogue islamo-chrétien aux temps du populisme

Le dialogue islamo-chrétien se doit d’être mené d’une manière ouverte et honnête, vu les débats passionnés autour de la migration et de l’islam. Toutefois, dans ce but, un style apaisé et le respect des faits aident beaucoup à la qualité des débats. C’est l’avis du responsable du Centre de documentation et de rencontre entre chrétiens et musulmans (association : CIBEDO), Timo Güzelmansur. On ne doit abandonner ces sujets de discussion ni aux populistes ni aux islamistes.

Q   M. Güzelmansur, les discussions autour de l’islam sont devenues ces dernières années en Allemagne, plus polémiques dans le débat public, on pense simplement ici aux prises de position du parti AfD. Est-ce que le dialogue islamo-chrétien s’est, par là-même, lui aussi transformé ?

Les évolutions de ces dernières années ont eu des conséquences sur le vivre ensemble des chrétiens et des musulmans, on pense ici aux printemps arabes, mais aussi à l’avènement de l’État islamique DAECH, aux attaques terroristes, la liste est longue… L’AfD[1], dans ses prises de position, évoque ces thèmes, comme la migration, l’intégration et l’islam, et met en avant les aspects problématiques, sans reconnaitre le positif des points évoqués, et dépeint un paysage uniquement en noir et blanc. Mais ce phénomène souligne aussi les insuffisances de la politique des dernières années, à savoir on n’a pas traité suffisamment les aspects négatifs de ces thèmes, parfois on se s’est pas attaqué aux évolutions négatives. Cette confrontation n’a pas laissé le dialogue islamo-chrétien intact. Il est nécessaire de ne pas laisser l’initiative d’aborder ces thèmes délicats à un groupe spécifique, mais on doit traiter tout cela d’une manière ouverte et honnête.

Q En même temps, l’Allemagne est devenue de plus en plus une société sécularisée, dans laquelle la religion joue dans la vie quotidienne à peine encore un rôle. Comment le dialogue islamo-chrétien peut-il contribuer à une meilleure compréhension entre divers groupes dans la société ?

Le second Concile du Vatican encourage les chrétiens et les musulmans « de s’efforcer mutuellement de mieux se connaitre et ensemble de s’engager pour la protection et la promotion de la justice sociale, du bien commun, et spécialement de la paix et de la liberté pour tout homme ». Si nous nous engageons ensemble pour ces buts et si nous pouvons atteindre quelques résultats, alors les divers groupes sociaux et la société dans son ensemble tireront profit de cet engagement commun.

Q    Le sujet de l’islam radical et du salafisme et devenu problématique en Allemagne. Francfort passe pour être un haut lieu de ces tendances. On y entend des prêches hostiles à la Constitution et parfois des appels au meurtre de juifs. Quelle réponse CEBEDO ou un dialogue islamo-chrétien peut-il apporter à ces prédicateurs de haine ?

S’il y a de tels prêches de haine et des tendances clairement en violation de la Constitution, alors ce sont en première ligne les différents organes de sécurité de l’État qui sont interpellés. Je pense que le dialogue islamo-chrétien ne peut atteindre que peu de résultats dans ces domaines, quand les lignes sont à ce point durcies. Selon mon expérience, de telles manifestations sont le fait d’une petite mais très sonore minorité parmi une majorité de musulmans pacifiques dans notre pays.

Q CIBEDO et éventuellement les débats de type universitaires ne devraient-ils pas se faire entendre un peu plus pour ne pas laisser la parole publique aux politiciens de droite ou aux prédicateurs de haine… tout ceci pour éviter une division de la société ?

Sans doute, on doit pouvoir aborder l’un ou l’autre aspect avec plus de force, pour augmenter l’efficacité de la prise de parole. Mais ce n’est pas celui qui parle fort qui a raison, mais celui qui expose ses vues avec une ouverture au dialogue et à la critique, de manière constructive. Nous nous efforçons d’entrer dans le débat avec un respect des faits. Et si je puis ajouter ceci : nous avons célébré ce 19 octobre le 40e anniversaire de CIBEDO. Le président de la république F.W. Steinmeier y a pris part et nous a incités à continuer dans ce style.

Q   Vous-même, vous vous êtes beaucoup intéressé et confronté à l’islam turc. On entend toujours en Allemagne le reproche que l’islam turc serait sous l’influence du gouvernement turc. Comment pourrait-il s’en libérer ?

En Allemagne vivent divers groupes de personnes, qui proviennent de Turquie, et de ce fait, elles ont une compréhension de l’islam influencée par la Turquie, et elles pratiquent leur religion de cette manière. Il y a en fait des compréhensions très diverses de l’islam turc. On pense à une organisation DITIB qui, à cause de divers liens avec l’État turc, attire l’attention. Mais il y a aussi d’autres organisations qui ont su refuser l’influence de l’État turc. Il y a une nécessité croissante de séparer religion et politique, et cela est perçu également par de nombreux musulmans. En Allemagne il y a la liberté de religion et une séparation entre la religion et l’État, avec une option ouverte de coopération. Ce qui signifie : les organisations musulmanes ont dans ce pays aussi la possibilité de se concentrer sur leur domaine spécifique et de tenir la politique au loin, y compris celle qui vient des pays d’origine.

Q Vous avez grandi en Turquie et vous êtes converti en 1997 au Christianisme. Comment cela s’est-il passé ?

A l’époque, j’ai appris par un ami à connaitre des chrétiens. A la suite de nombreuses discussions et débats, j’ai voulu me faire une idée par moi-même, de ce qui est écrit dans la Bible. La lecture du Nouveau testament et l’intérêt pour Jésus qui me fascinait, m’ont conduit en quelque sorte à la question : comment puis-je répondre à l’amour que Jésus manifeste, amour révélé sur la Croix ? Ma réponse a été de me faire baptiser et de m’engager à la suite de Jésus.

Q   Comment le débat avec la théologie catholique –en particulier durant vos études à Rome- a-t-il modifié votre vue sur votre propre foi ?

Mes parents appartiennent au groupe des alévites arabophones, on appelle ce petit groupe les Nusairiens. Durant mon temps d’étude à l’université pontificale de la Grégorienne, où des gens de presque tous les coins de la terre étudient, j’ai apprécié ce qu’est une Église mondialisée. L’universalité du message chrétien m’est apparue plus clairement.

Q Quel est votre souhait en ce qui concerne le vivre ensemble de chrétiens, de musulmans et aussi de personnes sécularisées en Allemagne ?

Je souhaite que nous nous considérions de plus en plus comme des partenaires et acteurs engagés pour une terre plus juste, dans laquelle nous reconnaissons que l’appartenance religieuse et ethnique ne constitue pas un obstacle pour vivre ensemble de manière pacifique.

 

Interview du Dr Timo Güzelmansur, Directeur du CIBEDO
pour le magazine en ligne : weltkirche.de 
(Traduction Antoine Sondag)

[1] AfD, Allianz für Deutschland, est un parti politique assez récent en Allemagne. Il a, à présent, obtenu des succès électoraux et est représenté dans les parlements régionaux de tous les 16 Etats fédérés allemands, ainsi que dans la délégation allemande au Parlement européen. Comme le gouvernement allemand actuel est composé d’une grande coalition entre les deux principaux partis, AfD est devenu le parti d’opposition le plus important. Il s’agit d’un parti populiste de droite, avec des tendances de droite extrême. Son idéologie est marquée par l’euroscepticisme, la xénophobie, l’islamophobie, le nationalisme… Au plan économique, l’idéologie hésite entre le libéralisme et un national-conservatisme protectionniste, ce qui entraine de nombreuses scissions au sein du parti…