L’Eglise en Lettonie

Entretien avec le P. Andris Kravalis, vicaire général de l’archidiocèse de Riga, curé de l’église Sainte Marie-Madeleine de Riga.

 

Intérieur de la cathédrale luthérienne de Riga. Le pape y sera reçu pour une célébration œcuménique. C’est aussi l’église la plus grande de la ville. Le baptistère est au centre de l’église comme le baptême est le centre fondateur de la vie chrétienne, pour toutes les dénominations…

Intérieur de la cathédrale luthérienne de Riga. Le pape y sera reçu pour une célébration œcuménique. C’est aussi l’église la plus grande de la ville. Le baptistère est au centre de l’église comme le baptême est le centre fondateur de la vie chrétienne, pour toutes les dénominations…

 

 

 

La Lettonie est le pays situé au milieu des trois pays baltes, l’Estonie est au nord, et la Lituanie au sud. Le pays a une superficie égale à deux fois la Belgique. Peuplé de deux millions d’habitants. Dont 800 000 dans la capitale, Riga.

Avec l’Estonie et la Lituanie, la Lettonie partage un certain nombre de points communs. Il n’est pas illégitime de placer le pays dans l’ensemble géopolitique « pays baltes » car le pays a partagé avec ses deux voisins les vicissitudes d’une histoire souvent tragique.

Mais le pays a aussi ses spécificités. En commençant par sa culture et sa langue, qui n’a pas grand-chose de commun avec les deux voisins. Une minorité importante dans la population est constituée de Russes ou de russophones. Ce qui rapproche le pays de la situation de l’Estonie et différencie ces deux pays de la Lituanie.

D’un point de vue religieux, la Lettonie se caractérise par sa situation de pluralisme chrétien : environ un tiers de catholiques, de luthériens et d’orthodoxes (ces derniers se recrutent surtout parmi la population russophone). Et par une excellente ambiance œcuménique.

Comme ses voisins, le pays, nouvellement indépendant pour la seconde fois en 1991, est entré dans l’OTAN et l’Union européenne en 2004. Il est membre de la zone Schengen et de la zone Euro.

 

Il règne actuellement un climat d’inquiétude diffus dans le pays. La Lettonie perd ses habitants, par le double phénomène de la baisse de la fécondité et de l’émigration. La Lettonie va-t-elle descendre sous les deux millions d’habitants dès maintenant, et sous le million d’habitants à l’horizon de 2050 ?

L’Etat garde le contact avec la diaspora lettone. C’est que les gens cherchent le bien-être en partant travailler en Grande Bretagne, en Allemagne, en Espagne, aux USA, etc…

Pour notre pays, c’est une chance d’être membre de l’Union européenne. Cela nous permet de guérir des blessures historiques du communisme. Ce furent 50 ans très difficiles[1]. Traumatisantes même : environ 10% de la population a été déportée en Sibérie. Il reste de nombreuses personnes russophones dans le pays, peut-être 30% de la population, et à Riga même sans doute 50%. Ce sont les descendants des Russes qui se sont installés dans le pays au temps où la Lettonie faisait partie de l’Union soviétique (1940-1991). L’Etat ne donne pas la citoyenneté à tout le monde. Il faut un désir de s’intégrer et cela se manifeste par la disponibilité à apprendre la langue du pays.

 

Les points forts de l’Eglise catholique en Lettonie

L’ambiance œcuménique. La Lettonie est un laboratoire œcuménique. Le pays se trouve à la frontière entre l’Europe catholique, l’Europe de la Réforme et le monde orthodoxe, puisque nous sommes voisins de la Russie et de la Biélorussie. Notre Eglise orthodoxe appartient au patriarcat de Moscou. Personne ne demande l’autocéphalie dans cette Eglise qui est très liée à la Russie. Nous avons de bonnes relations avec cette Eglise orthodoxe.

Avec les luthériens et les baptistes, nous sommes dans un processus d’œcuménisme pratique, nous cherchons par exemple à prendre des positions communes sur des sujets de société.

Les statistiques officielles montrent une Eglise catholique avec 4 diocèses, 165 prêtres. Dans l’archidiocèse de Riga il y a 65 prêtres.

 

Les défis de notre Eglise

Les vocations. Un séminaire national pour les quatre diocèses, le nombre de séminaristes est en baisse rapide. Actuellement, nous n’avons que 14 séminaristes pour tout le pays, alors qu’ils étaient encore 80 ou 100 il y a quelques années.

La situation de l’Occident arrive ici. L’influence de l’ouest est importante par les jeux vidéo, la musique, la fascination pour le monde virtuel…

La famille est fragile. Les taux de divorce sont très élevés : 75%. Plus de 50% des enfants naissent hors mariage. Le système soviétique a changé les mentalités.

L’une de nos priorités pastorales concerne la famille. Il y a des centres de préparation au mariage. D’ailleurs ceux qui passent par nos centres connaissent un taux de divorce bien plus faible, c’est que la foi et la communauté chrétienne soutiennent ces couples.

Nous avons ouvert une maison de la famille pour héberger ces activités, y compris pour approfondir la vie de couple. Faire du conseil conjugal. Cela est nouveau en Lettonie. Même l’Etat s’inquiète de ces familles qui ne sont pas stables.

La démographie est aussi un sujet d’inquiétude. Le taux de fécondité dans le pays est très bas. En fait, tout se tient. La famille est faible, la fécondité basse, les nouvelles générations peu nombreuses, et au sein de celles-ci on ne trouve plus que peu de vocations. Le taux de divorce est élevé. Il y a l’incertitude face à l’avenir, la peur de s’engager, le climat général de la société. Nous avons passé et dépassé la phase post-soviétique. C’est un monde nouveau qui s’annonce.

L’Eglise cherche son style. Nous devons dépasser cette période historique où on se contentait de critiquer la période soviétique.

Par exemple, le patriotisme est mal vu. Certes il y a les dérives du chauvinisme. Mais il faut être fier de sa terre, de sa patrie…

En ce qui concerne les migrants, il faut travailler avec eux. La plupart des migrants[2] ne veulent pas rester dans le pays. Ils préfèrent repartir ailleurs.

La langue lettone. Beaucoup de russophones se trouvent dans le pays[3] . Ainsi la langue lettone est parfois menacée. Beaucoup de gens écoutent la radio et la télévision russe. Il n’y a pas le désir d’apprendre le letton, le désir de s’intégrer dans cette société.

Or la Lettonie appartient à l’Europe. Nous ne partageons pas le discours « russe » (chez les autorités politiques ou religieuses) que tout le mal vient de l’occident. Il y a dans notre pays un sentiment de méfiance vis-à-vis des russes, surtout de leur gouvernement.

Les statistiques montrent qu’il y a environ 450 000 catholiques, donc 23% de la population. Les orthodoxes sont 300 000, les luthériens 550 000. Les luthériens sont plus nombreux que les catholiques.

Riga la capitale regroupe 800 000 habitants, quasiment la moitié de la population du pays. Or il n’y a que 13 paroisses. C’est que les quartiers nouveaux construits durant la période soviétique n’ont pas d’église, cela n’était pas prévu dans les plans d’urbanisme. Notre défi consiste à construire de nouvelles églises, dans les banlieues, les nouveaux quartiers. Il y a des quartiers nouveaux, avec 30 000 habitants, sans église.

L’Etat reconnait quatre confessions. Pour l’Eglise catholique, il y a un accord avec le Saint Siège, un concordat. Mais les prêtres ne sont pas payés par l’Etat. Il y a un régime de séparation entre l’Etat et l’Eglise, mais une reconnaissance des confessions religieuses. Mais pas d’enseignement religieux à l’école publique.

Nous n’avons pas (ou plus) de grands ordres religieux. On vient de fonder un premier Carmel. Riga a huit congrégations féminines, nous avons aussi la présence de jésuites, dominicains, capucins…

Nous avons un Institut d’Etudes religieuses supérieurs, avec deux spécialités : théologie et pédagogie. Des liens avec l’université du Latran à Rome. Des diplômes reconnus par l’Etat. Mais ce n’est pas une université catholique.

La situation est difficile pour les séminaristes, comme je l’ai déjà évoqué.

Nous n’avons pas de tradition d’aumônerie universitaire. Nous sommes un peu démunis devant les étudiants universitaires.

Il y a la présence de quelques associations de fidèles, en général des fraternités séculières liées à des ordres religieux : les jésuites, l’Opus Dei… Quelques prêtres appartiennent à l’Institut Notre-Dame de Vie.

 

Quelles sont nos attentes à l’égard de la visite du pape ?

Nous sommes honorés par la visite du pape, par le fait qu’il a choisi notre pays (et ses voisins) pour faire une visite pastorale. Nous pensons que le pape va affirmer et confirmer notre foi, nous encourager. Nous, notre pays et tous les citoyens du pays.

La visite de Jean-Paul II en septembre 1993 était historique, le contexte était historique. La visite du pape François confirme notre Eglise. Cela nous incite à traduire ses écrits, en particulier les encycliques et la dernière exhortation sur l’appel à la sainteté. Il faut faire connaitre ces textes, faire connaitre la pensée du pape. Confirmer notre foi et notre identité. Rappeler les racines chrétiennes de l’Europe. Nous sommes un petit pays, le nombre de locuteurs du letton est petit. Il faut un certain temps pour que les textes catholiques soient traduits. Nous venons juste de terminer la traduction en letton du bréviaire.

C’est une nouvelle page d’Evangile que le pays va vivre. C’est le deuxième pape qui vient nous voir. C’est beaucoup pour un petit pays. Les gens sont fiers de cette visite. La préparation est intense. On prie pour cette visite à chaque messe. Il faut accueillir le pape et se convertir au message évangélique.

Le pape a aussi été invité par le gouvernement letton, évidemment. Le Saint Siège n’avait jamais reconnu l’annexion de la Lettonie par l’Union soviétique. Nous n’oublions pas cela.

Le pape vient en pèlerin. Nous sommes tous pèlerins sur notre chemin, pour nous convertir, pour progresser.

 

Interview réalisée par Antoine Sondag,
30 août 2018

Sur les pays baltes que le pape visite les 22-25 septembre 2018, on lira aussi la présentation de l’Église catholique en Estonie et celle de l’Église catholique en Lituanie.

[1] Comme ses deux voisins baltes, la Lettonie a proclamé son indépendance une première fois en 1919. En 1940, le pays est envahi par l’armée de l’Union soviétique et annexé par Moscou. Occupé par les armées nazies de 1941 à 1944, le pays reste intégré à l’Union soviétique jusqu’en 1991. Ces cinquante années de perte de la souveraineté nationale furent très difficiles (note d’A. Sondag).
[2] Il s’agit des demandeurs d’asile, affectés à la Lettonie par les accords européens, le quota pour ce pays. Ces migrants qui n’ont pas choisi la Lettonie, ne souhaitent en général pas rester dans le pays, et rêvent de ré-émigrer ailleurs (note d’Antoine Sondag).
[3] De 25 à 30% de la population lettone est composée de Russes ou de russophones. Après 1991, l’Etat letton a été réticent à leur accorder à tous la citoyenneté lettone. De peur d’être submergé ? Vu leur nombre, ces Russes sont très présents dans le pays. Certains Russes ont un passeport letton, d’autres ont un statut d’apatride (note d’A. Sondag).