Philippines : non à une dérive autoritaire

La conférence des évêques des Philippines, dans une lettre pastorale lue aux messes dominicales dans toutes les églises du pays, lance un cri d’alarme devant les signes de dérive du régime Duterte.

2020.07.21_Protestation_Philippines. Philippines : non à une dérive autoritaire.S’appuyant sur une lettre du président de la Fédération des Conférences épiscopales d’Asie demandant de prier pour Hong Kong après l’adoption par Pékin de la loi sur la Sécurité nationale, ils affirment que les Philippines se trouvent dans la même situation : une loi anti-terroriste vient également d’y être votée début juillet, passant à marche forcée alors que le pays fait face à la pandémie de Covid-19, et faisant fi de l’opposition d’un grand secteur de la société philippine. Alors même que cette loi menace les libertés fondamentales des Philippins et est en contradiction avec la Constitution.

Rappelant un certain nombre de faits qui pointent eux aussi vers une montée de l’autoritarisme, les évêques saluent tous les fonctionnaires et acteurs politiques « qui ne font que ce que leur dicte leur conscience ».

Rodrigo Duterte, président depuis 2016, a par exemple fait fermer la principale chaîne de télévision du pays, mis en place une loi contre la drogue qui a généré des milliers d’exécutions extra-judiciaires et manifesté une intransigeance extrême contre ceux qui ne respectaient pas le confinement imposé fin mars à Manille dans le cadre de la lutte contre la pandémie. Il a déclaré dans une allocution télévisée : « Cela empire. Alors, une nouvelle fois, je vous fais part de la gravité du problème et vous devez écouter. Mes ordres à la police et à l’armée […], s’il y a des troubles et qu’il y a une possibilité qu’ils ripostent, avec un risque pour vos vies : tuez-les par balle ».

Ce président qui ne fait pas dans la demi-mesure s’attaque régulièrement à l’Église et aux évêques, et n’a pas hésité non plus, il y a quelques années à insulter… Dieu lui-même. Relations tendues donc avec la conférence des évêques, dont cette lettre pastorale est un épisode de plus.

Annie Josse
Juillet 2020

Phillippines

LETTRE PASTORALE ET APPEL À LA PRIÈRE

Faites des semailles de justice, récoltez une moisson de fidélité, défrichez vos terres en friche.
Il est temps de chercher le Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne répandre sur vous une pluie de justice. (Osée, 10, 12)

Chers compatriotes philippins,

Il y a quelques jours, nous avons reçu une lettre de Son Éminence, le cardinal Charles Maung Bo, archevêque de Yangon au Myanmar et président de la Fédération des conférences épiscopales d’Asie. Il s’agissait d’une demande ardente de prières pour Hong Kong, en raison de la signature d’une nouvelle loi sur la sécurité nationale.  Il expliquait dans sa lettre comment cette nouvelle loi constitue une menace pour les libertés fondamentales et les droits de l’homme à Hong Kong, et comment elle risque de porter atteinte en particulier à la liberté d’expression.

Apparemment, le gouvernement chinois assure aux habitants de Hong Kong qu’ils n’ont rien à craindre, tant qu’ils « ne s’impliquent dans aucune activité qui menace la sécurité nationale ».   Pourquoi cela nous semble-t-il étrangement familier à nous, Philippins ? Parce que nous nous trouvons dans une situation analogue. Et donc, en répondant au cardinal Bo que nous nous joindrions à lui pour prier pour le peuple de Hong Kong, nous lui avons également demandé de prier pour les Philippines et lui avons expliqué pourquoi nous avons autant besoin de prières que la population de Hong Kong.  Comme eux, nous sommes également alarmés par la récente promulgation de la loi anti-terroriste de 2020.

Nous sommes toujours incrédules quant à la manière dont le projet controversé de loi anti-terroriste a été approuvé de manière accélérée par les deux chambres du Congrès alors que l’attention de tout le pays était concentrée sur la pandémie de Covid-19.   Ils ne semblaient même pas se soucier du fait qu’un grand nombre des personnes qu’ils représentent s’opposaient à cette loi – les associations d’avocats, les universités, le secteur des affaires, les syndicats, les organisations de jeunesse, les ONG, les mouvements politiques, les communautés religieuses et même le gouvernement de la région autonome Bangsamoro.

Bien que fortes, les voix contraires ont été ignorées. Aucune des graves préoccupations qu’elles ont exprimées au sujet de cette mesure législative n’a eu d’impact sur les législateurs. La pression politique d’en haut semblait hélas peser plus lourdement sur eux que les voix d’en bas. Elle n’a fait que rendre plus évidente la confusion entre les pouvoirs législatif et exécutif de notre gouvernement.

En particulier, les experts juridiques et les constitutionnalistes de notre pays sont sérieusement préoccupés par le fait que cette loi récemment signée comporte de nombreux éléments « oppressifs et incompatibles avec notre Constitution ».  Ils soulignent de manière convaincante à quel point cette nouvelle loi constitue une « menace sérieuse pour les libertés fondamentales de tous les Philippins pacifiques ».

Nos gouvernants et leurs alliés ont pourtant rejeté ces craintes comme étant non fondées.  L’assurance qu’ils donnent ressemble étrangement à celle que le gouvernement chinois a donnée aux habitants de Hong Kong :  « L’activisme n’est pas le terrorisme.  Vous n’avez aucune raison d’avoir peur si vous n’êtes pas des terroristes ».  Nous savons très bien que c’est une chose d’être réellement impliqué dans un crime et une autre d’être simplement suspecté ou accusé d’avoir commis un crime.

N’avons-nous pas entendu parler de personnes actives dans le domaine de la défense sociale qui sont accusées d’être communistes ?  Avons-nous oublié les évêques, les prêtres et les religieux parmi les personnes faussement accusées par la police nationale philippine de crimes de sédition et d’incitation à la sédition ?  N’avons-nous pas connaissance des milliers de personnes tuées lors d’opérations de police sur la base de simples soupçons d’implication dans la criminalité et les drogues illégales ?  N’avons-nous pas suivi les nouvelles concernant la sénatrice Leila de Lima qui continue de croupir en prison, également sur la base de simples allégations ?  N’avons-nous pas entendu parler de personnalités des médias frappées de quantité d’accusations criminelles ?  N’avons-nous pas ressenti l’effet paralysant de la fermeture du plus grand réseau de radiodiffusion du pays, l’ABS-CBN, après le refus de renouvellement de sa franchise ?  Ne nous semble-t-il pas évident que ce type d’intimidation crée une atmosphère préjudiciable à la liberté d’expression dans notre pays ?

Dans ce paysage politique sombre, nous trouvons une consolation dans les groupes d’avocats et de citoyens ordinaires qui ont déposé des pétitions devant la Cour suprême, mettant en doute la constitutionnalité de la nouvelle loi.  Le plus haut niveau de notre pouvoir judiciaire affirmera-t-il son indépendance ou succombera-t-il lui aussi aux pressions politiques ?

Le retour des « détentions sans mandat » grâce à cette nouvelle loi ne peut que nous rappeler les premières mesures prises en 1972 qui ont finalement conduit à la chute de la démocratie et à la montée du régime dictatorial qui a terrorisé le pays pendant quatorze ans.   Tout avait commencé lorsqu’un président élu a légalisé les « ASSO » (ordres d’arrestation, de perquisition et de saisie).  C’est à partir de là que nous avons progressivement sombré dans le bourbier du régime autoritaire.  Sachant que, dans un passé récent, la loi a trop souvent été utilisée comme une arme de répression de la dissidence et l’opposition légitimes, nous ne pouvons que partager les appréhensions exprimées par les avocats et les citoyens ordinaires qui ont déposé devant la Cour suprême un recours contre ladite loi infâme.

Alors qu’un semblant de démocratie est toujours en place et que nos institutions démocratiques continuent d’une certaine manière à fonctionner, nous ressemblons déjà à la grenouille du proverbe en train de nager dans une marmite d’eau qui commence à bouillir. Nous sommes encouragés par la conviction que, dans diverses agences gouvernementales, il y a encore de nombreuses personnes de bonne volonté aux intentions droites et qui gardent leur objectivité et leur indépendance d’esprit.  Nous n’avons qu’admiration pour ces fonctionnaires de toutes les branches du gouvernement qui ne font que ce que leur dicte leur conscience et que les intimidations ou pressions politiques n’empêchent pas d’exercer leurs fonctions prévues par la Constitution.  Nous ne pouvons que souhaiter qu’ils soient plus nombreux.  Ils constituent un élément important du renforcement de nos institutions gouvernementales et sont une clé essentielle d’un système démocratique stable et fonctionnel.

Permettez-nous de terminer cette lettre en vous invitant à prier avec nous :
« Reste auprès de nous, Seigneur notre Dieu, alors que nous continuons à faire face aux ravages de la pandémie de Covid 19, ainsi qu’aux récents développements politiques qui ont profondément divisé notre pays.  Tu sais à quel point nous avons besoin d’être unis pour combattre un ennemi commun invisible qui a causé beaucoup de souffrances et d’incertitudes, des infections généralisées, un système de santé débordé, des pertes d’emplois, la faim, d’immenses pertes économiques et en vies humaines.
Nous prions pour les fonctionnaires, pour notre gouvernement, en particulier ceux d’entre eux qui restent debout et continuent d’être motivés par un véritable sens du devoir et de l’amour du pays.  Protège-les, Seigneur, et donne-leur le courage de rester du côté de la vérité et de la justice.
Puisse la crise provoquée par la pandémie provoquer une conversion et un changement de cœur en chacun de nous.  Qu’elle nous apprenne à dépasser nos loyautés personnelles et politiques et à réorienter tous nos efforts vers le bien commun.  Puissions-nous être guidés par ton Esprit pour répondre avec miséricorde et compassion aux pauvres, aux défavorisés et aux secteurs les plus vulnérables de notre société. Car nous savons que ce que nous faisons pour le plus petit de nos frères et sœurs, c’est pour toi que nous le faisons. Amen. »

Pour la Conférence des évêques catholiques des Philippines :

signature

 

 

Pablo Virgilio S. David, D.D.
Évêque de Kalookan
Président par intérim de la Conférence épiscopale des Philippines
16 juillet 2020
Fête de Notre-Dame du Mont Carmel