Philippines : une culture de la peur et du silence

Les scandales de la pédophilie au sein du clergé ont ébranlé successivement les États-Unis, l’Irlande, le Chili, d’autres pays et maintenant la France. A ce premier scandale s’ajoute désormais le scandale des cas d’agressions sexuelles contre des religieuses. Cela soulève la question d’une culture de l’impunité, du silence et d’un respect dévoyé du clergé… culture qui aurait facilité ces graves scandales et dérives.
Certains observateurs ou certains chrétiens se demandent légitimement : mais qu’en est-il en Asie et en Afrique ?
Pour le moment, ces dérives n’ont pas émergé dans ces pays au niveau d’un scandale ecclésial, public ou médiatique ou politique… A l’exception peut-être de l’Inde.
On trouvera ici un article sur les Philippines écrit par un prêtre irlandais qui y vit depuis bien longtemps. On s’aperçoit qu’une culture du silence et de la peur facilite l’existence de graves abus, sans que, pour le moment, cela ne débouche sur un « scandale public ou médiatique ». Le mal est en fait bien plus profond : la « culture de l’abus contre les enfants » explique une certaine complaisance de beaucoup (y compris les parents des enfants) vis-à-vis de ces graves violations des droits des enfants.

Antoine Sondag

Philippines : une culture de la peur et du silence

Une femme policière parle avec un enfant sauvé d’un réseau de trafic d’enfants dans le sud des Philippines

Philippines : Une culture de la peur et du silence

Le récent sauvetage de 20 jeunes filles, dont certaines âgées d’à peine 14 ans, dans un hôtel de la province de Pampanga, au nord de Manille, prouve que la prostitution des enfants est toujours une réalité aux Philippines. Apparemment, dans cette région, seules quelques rares personnes considèrent l’exploitation sexuelle des plus jeunes comme un crime. Peu pensent ou croient que cette exploitation est une aberration moralement répréhensible qui devrait les indigner et être systématiquement signalée à la police. Si les habitants étaient au courant, aucun n’a essayé d’y mettre fin.

C’est une organisation non gouvernementale qui a enquêté et fourni les informations à la police. Il semblerait que l’on ne puisse pas compter sur les habitants.

Ces lieux de traite et d’esclavage sexuel où l’on vend des enfants et des jeunes femmes comme des poulets sur le marché fonctionnent impunément au vu et au su de tous. Ceux qui exploitent les enfants savent qu’en cas d’arrestation, un procureur appréciera « les dons et la générosité » et se montrera particulièrement compréhensif à leur égard.

Marabella et Beth sont adolescentes. Quand leurs parents se séparent et partent avec de nouveaux compagnons, elles sont confiées à une tante. Cette dernière les offre à un trafiquant d’êtres humains qui les prostituent avec des touristes étrangers. L’affaire est conclue en pleine rue où elles sont vendues comme des animaux sur un marché. Amenées dans un hôtel voisin, dont le directeur et le personnel ferment les yeux, les adolescentes sont livrées aux touristes qui louent les chambres dans lesquelles ils violent et abusent sexuellement des adolescentes. Et cela quotidiennement.

Lorsque les proxénètes ne donnent aux adolescentes qu’une partie de ce que payent les touristes étrangers, les adolescentes se mettent en colère et se plaignent à un ami qui va voir la police. Le souteneur et le trafiquant sont arrêtés. Si les adolescentes ne s’étaient pas plaintes d’avoir été trompées, personne ne s’en serait soucié. L’exploitation sexuelle des enfants et la prostitution de rue – endémiques, flagrantes et tolérées si non encouragées par les autorités locales – ont lieu de jour comme de nuit. Personne ne semble s’en soucier.

Les touristes sexuels ne sont jamais inquiétés. Une grande partie de la société philippine ferme les yeux sur ce gâchis moral, ignorante, indifférente et égoïste, impassible face aux crimes commis contre les enfants et traitant les victimes comme des criminels.

De nombreux dirigeants politiques continuent de vivre dans l’ignorance et le déni. Certaines administrations locales sont même responsables de l’exploitation sexuelle d’enfants des rues. Les enfants sont enfermés dans des prisons sales, putrides et surpeuplées avec des barreaux d’acier aux fenêtres que les autorités osent appeler des « maisons de l’espoir ».

Une nation fière ne devrait pas permettre que de tels abus se poursuivent. La dignité humaine, les droits des enfants ne sont pas respectés. Une nation est jugée à la façon dont elle traite les enfants. Le gouvernement doit mettre fin à l’esclavage sexuel et au commerce des êtres humains.

Les abus se poursuivront tant que les Philippins ne reconnaîtront pas la dignité de chaque enfant. La lutte contre cette forme extrême de corruption sociale et de dégradation morale ne figure dans le programme d’aucun des politiciens qui font campagne pour les élections de cette année.

Kenneth Pius Hendricks, un prêtre catholique âgé de 77 ans, vit aux Philippines depuis 37 ans. Arrêté le 5 décembre 2018, il est accusé d’avoir abusé sexuellement de mineurs dans le centre des Philippines. Ce qui est étonnant, c’est qu’il aura fallu qu’un juge américain de l’Ohio lance le 11 novembre 2018 un mandat d’arrêt contre Hendricks, l’accusant de « relations sexuelles illicites avec un mineur dans un pays étranger ». Quelqu’un a osé briser le silence qui protégeait le prêtre et l’a dénoncé aux autorités américaines. La crainte et le respect des personnes vis à vis des prêtres, représentant de Dieu, est à la base de la croyance mensongère qu’ils ne peuvent faire aucun mal. Il en va de même pour les pères abusifs. Plus de 50 enfants victimes de Hendricks avaient été menacés et forcés au silence par celui-ci, et même si les enfants s’étaient plaints, ni leurs parents ni aucun adulte ne les auraient crus.

Les Philippines sont engluées dans une culture nauséabonde et persistante du silence qui a protégé ce présumé agresseur en série d’enfants ces 37 dernières années. Les pères, compagnons des mères ou beaux-pères sont d’ailleurs les agresseurs les plus fréquents des enfants. L’inceste est endémique.

Blâmer l’industrie du sexe d’avoir corrompu la morale familiale philippine ? Les pères, compagnons des mères ou beaux-pères sont également protégés par la culture du silence. C’est cette même culture qui permet l’incarcération d’enfants innocents et l’exploitation sexuelle des mineurs. C’est ce silence et cette inaction qui doivent être brisés. Nous avons besoin de personnes courageuses pour prendre la parole, dénoncer les agresseurs et sauver les enfants. C’est ainsi que nous pourrons changer le système.

Par Shay Cullen1
Manille, Philippines, 20 mars 2019
Article a été publié par UCA news
(traduction : Maria Mesquita Castro)

1   Shay Cullen, prêtre irlandais, a créé la fondation Preda à Olongfapo City en 1974 pour promouvoir les droits de l’Homme et les droits des enfants, surtout ceux victimes d’abus sexuels.