Philippines : surmonter le mal par le bien

Le régime du président Duterte aux Philippines a bien des traits d’un régime populiste : président populaire, critique des élites traditionnelles, utilisation des infox sur les réseaux sociaux, langage cru et violent, soutien de la population, propositions de solutions simplistes pour les problèmes du pays… Le drame des Philippines vient du fait que la violence ne se limite pas aux propos de café du commerce de son président, elle a gagné la pratique des forces de police qui ont déjà tué froidement quelques dizaines de milliers de citoyens, supposés trafiquants de drogue…
La Conférence des évêques du pays a tardé à prendre une position claire (sans doute à cause de la popularité du président, dans ce pays où 80% des habitants sont catholiques). Fin janvier 2019, au nom de la Conférence, son président l’archevêque de Davao, Mgr Romulo Valles, a publié une déclaration dont on trouvera des extraits ci-dessous. Il y aborde directement ou non les différents sujets qui sont à l’ordre du jour de la vie politique du pays.
On retiendra aussi (et c’est une première dans le genre littéraire des déclarations des Conférences épiscopales) que les évêques des Philippines s’excusent auprès des catholiques du pays pour ne pas les avoir guidés et conseillés à temps face aux défis que pose le président.

Antoine Sondag
8 février 2019

Lettre de la Conférence des Évêques des Philippines

Surmonter le mal par le bien

 

 « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien. » (Romains 12, 21)

 

Lettre de la Conférence des Évêques des Philippines : Surmonter le mal par le bien. Mgr Romulo Valles lit la déclaration des évêques !

Mgr Romulo Valles lit la déclaration des évêques !

Cher Peuple de Dieu,

Que la paix soit avec vous. Nous sommes conscients que beaucoup parmi vous se sont demandé pourquoi leurs évêques avaient gardé le silence sur de nombreuses questions préoccupantes au sujet desquelles vous aviez peut-être ressenti un besoin urgent de nos conseils spirituels et pastoraux. Pardonnez-nous le temps qu’il nous a fallu pour trouver une expression collective. Nous aussi avions besoin d’être correctement guidés dans la prière et le discernement avant de pouvoir vous guider.

Répondre par le silence

Ces derniers mois, nous avons constaté à quel point la culture de la violence s’est progressivement répandu dans notre pays (…)

La foi : source de force pour notre peuple

Nous respectons la liberté de conscience et de religion de tous, y compris celle d’anciens chrétiens catholiques ayant renoncé à leur foi[1]. Nous respectons également la liberté d’expression de nos concitoyens, y compris leurs opinions personnelles sur la foi et la religion. Mais, à notre connaissance, la liberté d’expression n’autorise pas à insulter la foi d’autres personnes, en particulier nos convictions les plus profondes (…).

Acceptons nos insuffisances

Comme tous dirigeants ou membres d’une institution humaine, il ne fait aucun doute que nous, vos prêtres et évêques, avons à reconnaitre nos échecs et nos limites[2]. Nous avons déjà mentionné dans notre précédente déclaration que «nous nous inclinons de honte lorsque nous entendons parler des abus commis par certains d’entre nous …», que «nous nous tenons collectivement pour responsables de leurs actes et acceptons notre obligation de mettre fin à ces agissements… ».

Nous ne sommes pas opposés à la lutte anti-drogue

Certaines personnes, sans doute par souci pour nous, nous ont mis en garde contre toute critique adressée à la lutte anti-drogue du gouvernement[3]. Peut-être devons-nous clarifier ce point. Nous ne sommes pas contre les efforts du gouvernement dans sa lutte anti-drogue. Le gouvernement a le devoir de maintenir l’ordre public et de protéger les citoyens contre les troubles à l’ordre public. Nous savons depuis longtemps que les drogues constituent une menace pour la société et que les premières victimes en sont les pauvres. Comme la plupart des Philippins, nous attendions du gouvernement qu’il fasse preuve de la volonté politique nécessaire pour appliquer la loi dans toute sa rigueur pour lutter contre ce terrible fléau. C’est lorsque nous avons commencé à entendre dire que la plupart de ceux qui se faisaient brutalement assassiner[4] étaient des pauvres soupçonnés d’être de petits toxicomanes ou dealers, alors que les gros trafiquants et seigneurs de la drogue n’étaient pas inquiétés, que nous nous sommes interrogés sur l’orientation prise par cette «guerre anti-drogue» (…)Par conséquent, aucune intimidation, aucune menace de mort ne nous fera abandonner notre rôle prophétique, en particulier celui de donner la parole aux sans-voix. Comme Paul l’a déjà dit : «Malheur à moi si je ne prêche pas l’Évangile !» (1 Co 9, 16).

A l’image et à la ressemblance de Dieu

Notre foi nous enseigne qu’aucun être humain ne mérite d’être traité comme un «non-humain», pas même les malades mentaux ou les personnes handicapées. Nous défendons le droit à la vie même pour les enfants à naître, car nous croyons que tout être humain est une créature faite à l’image de Dieu, imprégnée d’une dignité innée. Nous devons garantir le droit à la vie des personnes brutalement assassinées parce que soupçonnées d’être des opposants politiques, ou de celles sommairement exécutées par des groupes armés. La communauté des nations reconnait que même ceux qui ont commis des infractions pénales doivent être traités avec humanité, alors même que la justice exige qu’ils soient tenus pour responsables de leurs actes.

Sauvons les enfants

Nous ne pouvons pas nous considérer comme une société civilisée si des enfants sont criminalisés par la loi[5]. Les enfants impliqués dans des crimes, comme ceux utilisés comme coursiers par les revendeurs de drogue, ne méritent pas d’être traités en criminels ; ce sont des victimes qui doivent être protégées. La plupart des enfants en infraction avec la loi sont issus de familles très pauvres, sont nés et ont grandi dans un environnement de maltraitance. Nous demandons aux législateurs de notre pays de remettre en question les projets de loi en cours de rédaction et de penser aux conséquences négatives qu’une telle criminalisation aurait sur les jeunes de notre pays. Nous saluons les initiatives visant à améliorer les refuges Bahay-Pag-asa pour la protection d’enfants en infraction avec la loi.

Le point de vue de la miséricorde

Être civilisé, ce n’est pas seulement bénéficier de technologies et d’infrastructures modernes, c’est être plus humain envers les pauvres, les faibles, les défavorisés, les personnes âgées, les enfants, les personnes ayant des besoins spéciaux et tous ceux qui sont laissés pour compte par la société (…)

Vaincre le mal par le bien

(…) Que ce moment présent soit un moment de prière pour nous fortifier, nous assagir et nous engager. Que ce soit un moment d’apprentissage pour nous tous, un moment pour réapprendre les contenus essentiels de notre foi, les principes et les valeurs de notre foi et ce que signifie être un chrétien catholique aujourd’hui.

Pour la Conférence des évêques catholiques des Philippines
+ Romulo G. VALLES, D.D.
Archevêque de Davao
Président de la Conférence des évêques catholiques des Philippines
28 janvier 2019

(Traduction : Maria Mesquita Castro
Notes de bas de page : Antoine Sondag)

Intégralité de la lettre de la conférence des Évêques des Philippines (en anglais)

[1] Allusion aux propos du président Duterte qui s’en est pris à « Dieu qui est stupide ». Et qui a dit également qu’il ne voyait pas l’intérêt d’avoir des funérailles catholiques.(NdT)
[2] Aux Philippines, pour le moment, il n’y a pas eu de vague de scandales publics et médiatiques autour de la question de prêtres pédophiles. Mais les actualités internationales arrivent bien sûr aussi aux Philippines… Cela n’a pas empêché le président Duterte de généraliser et de stigmatiser les « prêtres et évêques pédophiles, corrompus et avides d’argent… ».(NdT)
[3] Le président Duterte s’est fait élire sur un programme de lutte contre la drogue, véritable fléau du pays. Il a été longtemps populaire à cause de cette thématique.(NdT)
[4] La méthode principale de lutte contre la drogue a consisté pour le président Duterte de donner carte blanche aux forces de police pour tuer les trafiquants. Du point de vue d’un État de droit, il s’agit là d’exécutions extra-judiciaires. Le nombre des victimes se monte pour le moment à plusieurs dizaines de milliers. Ces exécutions font en général des victimes plutôt parmi les consommateurs de drogue, et aussi parmi des gens simplement suspectés, ou ayant la malchance de se trouver dans l’axe des tirs de la police. Et évidemment, la plupart des victimes sont des pauvres (qui vivent plus que les riches dans la rue !).(NdT)
[5] Allusion à un projet de loi du gouvernement qui voulait ramener la majorité pénale à l’âge de 9 ans. Entouré d’une rhétorique sur l’élimination des éléments nuisibles… actuellement on discute autour d’une majorité pénale à 12 ans. Les organisations des droits de l’Homme, des Philippines et internationales, sont vent debout contre ce projet.(NdT)