Pérou : parabole du Titanic

Tout en nous donnant des échos de Lima au temps de la Covid, Marcel Rineau nous partage cette parabole pour temps de pandémie, rédigée pour les agents pastoraux de sa paroisse.

2020.06.17_Pérou-Titanic. Pérou parabole du Titanic

Le 17 mai, j’écrivais à un ami que la Covid 19 avait fait 2400 morts au Pérou. Quinze jours plus tard, la macabre addition totalisait près de 5000… Les cadavres sont en file d’attente pour les crémations. Les fours travaillent jour et nuit…

En élève obéissant, je sors très peu, je porte le masque dès que je franchis ma porte. Dans la file des gens qui vont chercher leur pain chez le boulanger, je respecte le 1,5 mètre. Je lis beaucoup, je prie davantage. Chaque jour, je célèbre la messe masqué, comme les autres, dans une église vide, avec cinq personnes qui me filment pour transmettre l’office  par internet sur Facebook.  Pentecôte avec cinq personnes dans l’église : du jamais vu !

Mais à mon sens le problème le plus grave ce n’est pas la messe, car la foi s’est réfugiée en famille et on a réinventé les « églises domestiques ». Ce qui est très grave autour de moi, c’est que des gens ont faim. Il y a des réflexions qui te crèvent le cœur : « nous les adultes on peut se priver, mais comment dire à ce tout-petit qu’il n’y a rien à manger ! » Beaucoup, plusieurs millions au Pérou, vivaient au jour le jour, gagnant en travail informel ce qu’ils allaient manger le lendemain. Ces gens-là qui n’ont pas de compte en banque n’ont plus aucune ressource, car ils n’ont pas le droit de travailler. Ceux de nationalité péruvienne, pas tous, ont reçu du gouvernement deux fois un « bon » de 360 soles (95 euros), ou un panier de la mairie. Mais ceux qui ne sont enregistrés nulle part et spécialement les Vénézuéliens (10 % de mes paroissiens) n’ont rien reçu.

C’est pourquoi dans ma paroisse, nous faisons une à deux fois par semaine une distribution de vivres ; nous sommes aidés par des bienfaiteurs, merci, merci à eux, ainsi que par la Caritas diocésaine. J’ai un service social de choc qui connaît le terrain et sait qui sont les plus démunis. Sans l’Église, ces gens-là seraient déjà morts de faim.

Le gouvernement de Vizcarra, notre président qui est un bon leader pour temps de crise, ne peut pas l’avouer publiquement  pour ne pas démoraliser ses troupes, mais le système de santé est complètement  débordé, a explosé. On a un mot ici que j’ai du mal à  traduire en français : « ha colapsado ». Une amie médecin m’écrit par WhatsApp : « si tu as les symptômes, ne va pas à l’hôpital pour t’infecter dans les files d’attente. Reste chez toi. Mets-toi au chaud, car il n’y a plus de lits, plus de ballons d’oxygène, plus de ventilateurs, plus de soins intensifs. Attends que ça se passe en pensant très fort que la mortalité à Lima n’est que de 2% et que donc tu as 98% de chances de t’en sortir. »

Je dis avec les musulmans que Dieu est grand et qu’il nous sortira de ce cauchemar. En attendant, mes amis, priez très fort pour ce pays qui m’est cher et qui souffre plus que les autres de la pandémie ; et pourtant on n’a pas commis les imprudences du Brésil ou de Trump aux États-Unis. Dès le 15 mars nous étions confinés.

Mes loisirs forcés m’ont amené à revoir quelques films qui autrefois m’avaient plu. Sur mon petit écran d’ordinateur, j’ai revu le film Titanic, avec Leonardo Di Caprio. Et aussitôt J’ai rédigé ce papier en espagnol pour mes agents pastoraux, comme un conte de Perrault, pour sa symbolique. En voici la version française.

Dans les années insouciantes d’avant la première guerre mondiale, en 1912, l’ambiance était au progrès que rien n’arrêterait. Tout pouvait se résoudre par la science. Le monde autrefois religieux avait fait son temps.

Le bateau immense était extraordinaire de luxe et de technologie. On avait lancé le slogan à sa mise en mer « que même Dieu ne pouvait pas le couler ! ». Le Titanic était insubmersible.

Pourtant avant d’entreprendre son voyage inaugural en avril 1912, quelques voix s’étaient élevées disant que cette traversée était dangereuse, à cause d’une vitesse, qui à ce jour n’avait jamais été atteinte et  à cause de l’itinéraire par le nord où l’on pouvait faire de mauvaises rencontres  avec des icebergs… Les ingénieurs en rirent aux éclats : ces pauvres ignorants ne connaissent rien à la science moderne !

Quand se produisit le choc avec la montagne de glace, un des ingénieurs qui avait construit le bateau et qui en connaissait les faiblesses, dit au commandant Smith qu’il fallait sortir les canots de sauvetage. Pourquoi ? dit Smith, puisque le bateau  avec sa double coque  est insubmersible et  qu’il arriverait à bon port légèrement égratigné. Et il se mit à crier à l’orchestre : « Musique ! que la fête continue ! »

Des 2500 passagers, sept cents seulement purent monter à bord des canots de sauvetage, qui étaient en nombre insuffisant, toujours pour la même raison : le bateau était insubmersible. D’autres, comme dans le film, s’agrippèrent à des morceaux d’épaves. Le géant des mers se rompit en son milieu et s’enfonça avec encore mille personnes à son bord ; il repose aujourd’hui par 4000 mètres de fond.

Ce n’est pas l’iceberg qui a coulé le Titanic, c’est l’orgueil et la suffisance. Le navire allait trop vite, car il avait la prétention de traverser l’Atlantique en un temps record. Tous les marins savent que devant l’obstacle, on n’arrête pas un bolide de milliers de tonnes en trois minutes. La double coque était un leurre, les ingénieurs avaient menti. On n’écouta pas, on méprisa l’avis des personnes sensées.

Qui écoute aujourd’hui la petite Greta Thunberg et le pape Francisco ? Qui dénoncent la destruction des écosystèmes, qui disent qu’en continuant ainsi nous allons droit dans le mur, que le bateau qui nous porte, nous étions en train de le détruire ; et que nous pourrions tous couler avec lui.  Nous nous sommes bouché les oreilles, car beaucoup pensent que notre société-titanic, avec ses luxes et ses fêtes, est indestructible, insubmersible.

L’an 2020 aura été un grand choc, une sacrée secousse. Même les guerres n’avaient pas frappé aussi fort : l’économie, la politique, l’éducation nationale et même la religion. Le rite d’enterrer ses morts comme il se doit était sacré et universel, le virus l’a profané. Oh ! l’humanité ne va pas disparaître, nous avons quelques chaloupes de sauvetage, peut-être bientôt un vaccin. Mais la pire des erreurs serait de croire qu’après les confinements, tout allait recommencer comme avant. Comme si rien ne s’était passé. Nous considérions que la peste était un vieux truc du Moyen-âge. Cependant elle est revenue. Avouons que la vertu d’humilité n’a pas vraiment la cote, pourtant Covid 19 nous y oblige.

Le Titanic, une parabole pour temps de pandémie…

Marcel Rineau
Prêtre fidei donum (Paris) en mission au Pérou