Colombie : construire la paix

Guy Aurenche a écrit ce texte au retour d’un voyage solidaire en Colombie ayant pour thématique : construire un art de la paix.

Entre la peur et l’Eldorado, la Colombie en pleine transformation ! Et nous ?

« Oiseau » de Fernando Botero. Musée Botero de Bogotá. Colombie

« Oiseau » de Fernando Botero. Musée Botero de Bogotá.

« Ici l’espérance revit », proclamèrent nos guides. Pourtant ce pays a vécu un vrai désastre : « Reconstruire le pays… C’est une question très spirituelle. Plus que religieuse, c’est une question d’humanité. Car le conflit a été avant tout le fracas de la dignité. C’est l’homme qui a été détruit. Le problème de la spiritualité commence en nous… (avec en plus) l’inclusion et la justice sociale. » (Francisco de Roux, président de la commission vérité).
L’espérance est bien là. Rien de magique dans cette conviction d’un avenir possible, mais des sourires, des couleurs, de la créativité, de la mémoire et surtout l’envie de construire « la vie bonne », autrement. Oui l’espérance est au rendez-vous ! Construire une culture de la paix consiste sans doute à vouloir transformer les capacités de violence en forces de vie. Ceci par un double mouvement : d’une part se connecter (aurait dit notre chère Victoria) avec les forces vitales bien présentes en nous. D’autre part et en même temps, accueillir les souffles vitaux proposés lors des rencontres avec d’autres, avec l’Autre. Notre aventure colombienne conviviale, colorée, joyeuse et riche nous a permis d’entrevoir ces mouvements de transformation, non seulement dans le cœur et dans la tête, mais aussi en envisageant les possibles transformations sociales, politiques, culturelles et économiques.

Quand la richesse devient don

L’or comme un merci. Pour la première fois, j’ai visité un musée de l’or (ou de bien d’autres trésors), non dans l’admiration de la valeur des objets, de la puissance qu’offre leur possession, ni dans le calcul des montants qu’ils représentent, mais en découvrant une généreuse « monnaie de reconnaissance ». Pour les indiens, l’or était à la fois précieux et rare ; il servait certes à parer leurs palais ou leurs chefs, mais il était d’abord destiné à être offert aux dieux pour leur exprimer « la reconnaissance pour la création ». Il ne s’agit donc pas de renoncer aux produits de la terre, mais de les recevoir sans appropriation exclusive, pour exprimer un merci. Féconde transformation de la possession violente en une attitude de remerciement !
Les murs dansent. Dans certains quartiers des grandes villes colombiennes, l’expression artistique était souvent considérée comme une source de profit pour les élites, ou bien au contraire ressentie comme une agression envers la propriété publique : « Défense d’afficher ». Ainsi pour le Street Art, les Tags et autres décorations. Leurs auteurs étaient punis. Aujourd’hui les autorités les invitent, la population les encourage à s’exprimer sur les murs. Ils le font souvent avec talent, originalité, nostalgie, violence et avec une touche d’espérance. Ils nous font cadeau de leur capacité artistique.
Dans un restaurant de la Comuna 13, les femmes afro colombiennes, réalisent avec leur association non seulement l’accueil et le ravitaillement des touristes, mais encore des formations, souvent suivies d’embauche, pour plus pauvres qu’elles.  Quand les compétences deviennent don !

Quand la mémoire devient a-venir

Après les ennuis, … l’oubli ! Ce n’est pas une maxime colombienne. La mémoire participe toujours du renouveau pour ceux et celles qui furent victimes des drames. Nous voici invités, au Centre de la mémoire de Bogota, à « descendre dans le sacré ». Tandis que les fenêtres des murs versent des larmes pour tant de détresses, une femme nous accoste et nous dit avec vigueur sa douleur et sa quête après la disparition de son mari. Alors que le nombre de leaders sociaux assassinés augmente (un par jour actuellement), leur souvenir fait surgir des initiatives nouvelles tant chez les communautés paysannes que dans les quartiers chauds de la ville.
La colombe est blessée. Souvenons-nous du bronze de la Colombe de la paix offerte aux habitants de Bogota par Botero. Un attentat détruisit partiellement cette œuvre. L’artiste en offrit une nouvelle, mais en exigeant que la colombe blessée reste exposée au public.
Ils ont vécu la violence. Le sourire de Cielo dans le quartier de Moravia, l’humour joyeux de notre guide rappeur de la Comuna 13, le travail sérieux des animatrices d’un « Raton » (bibliothèque familiale dans un quartier pauvre) de Medellín, ou de Graciella rentrant d’avoir animé des ateliers d’écriture pour les enfants d’Amazonie, l’engagement déterminé des amis du CINEP, de Censat Agua Viva, Vamos Mujer … autant de transformations de la violence en source de progrès.
La contestation sociale mais pas la guerre. Entre mémoire et progrès se nichent l’incertitude, l’impatience, le désir, les colères et les protestations. « L’humanité est enceinte et nul ne sait ce qui naîtra » (Proverbe turc cité par Edgar Morin). La Colombie est en attente de jours nouveaux. La délivrance peut arriver. Certains analysent les grandes manifestations sociales non-violentes qui parcourent les rues des grandes villes depuis plus d’un an, comme une protestation nouvelle contre l’engagement insuffisant des autorités dans la construction de la paix. Ces mouvements, non réservés à quelques guérillas, groupes sectaires, paramilitaires ou partisans politiciens, affirment que la guerre (près de 300 000 morts, plus de 7 millions de déplacés) n’a pas tué l’espérance. Ces mouvements sociaux qui rassemblent des personnes de différents statuts et d’origine ethnique diverse, peuvent transformer la mosaïque de communautés qui constitue la Colombie (les caprices du relief qui séparent ces peuples peuvent expliquer la méfiance et l’agressivité) …. en un souffle commun vers plus de justice. Ainsi l’indifférence qui caractériserait les rapports entre les divers groupes (selon nos amis colombiens), pourrait-elle se transformer, peu à peu, en élan solidaire.

Quand les regards et les systèmes doivent changer

Changez votre regard sur la Colombie ! Les rumeurs bruissent de dangers, de drogues et de disparitions. Si cette réalité demeure, elle ne paralyse plus le pays. L’accord de paix de 2016, certains renoncements de la guérilla, les projets de justice transitionnelle n’ont pas transformé la région en un Eldorado mythique, mais ils ouvrent les portes à l’espérance.
Certains Colombiens changent aussi de regard sur leur pays et leurs concitoyens. La peur n’a pas disparu, mais elle est vaincue. La société civile (les associations partenaires du CCFD-Terre solidaire), insistent sur les pas supplémentaires à accomplir pour instituer un peu plus de justice pour tous. Comment autorités et citoyens tiendront ils leur parole tandis que tous affirment vouloir la paix ?
Pays parmi les plus inégalitaires de l’Amérique latine, la Colombie a du mal à affronter le problème de la terre. Les restitutions prévues par l’accord de paix sont difficiles à réaliser en l’absence d’un cadastre généralisé et d’une volonté politique réelle. La dimension souvent communautaire de la propriété chez les indiens, s’accorde mal avec la conception « moderne » de la propriété privée. Faut-il changer leur système ou adapter le nôtre aux traditions locales ? La terre vaut toujours davantage que son prix à l’hectare. Elle est le lieu où parlent les ancêtres, où vit la Pacha Mama, la terre mère, où se célèbrent les temps forts de l’existence. Et la modernité blesse cette terre à travers la construction de grands barrages hydroélectriques, l’extraction minière, l’appropriation brutale d’immenses superficies, l’imposition de cultures nouvelles et intensives accélérant l’épuisement des sols. Certains puissants en Europe, suggèrent au contraire un « marché du CO2 ». Ils proposent aux indiens de « figer » leur forêt, de ne plus y toucher du tout, afin de racheter l’excès de pollution par le CO2 et la déforestation que ces mêmes puissances réalisent par ailleurs. Marché de dupes ! Les indiens eux-aussi sont appelés à une certaine modernité dans leur relation à la terre et à la production agricole.
Dans le domaine social et politique comment changer de regard envers les peuples autochtones et les reconnaître comme des acteurs également décisionnels ? Comment changer le regard des habitants des villes sur les ruraux et les considérer comme des Colombiens à part entière ?

Quand les plus pauvres invitent aux transformations

Plus profondément, il faut transformer certains de nos « systèmes ». Les pauvres nous indiquent des chemins nouveaux vers la vie partagée. Dans le domaine de l’éducation et de la formation, « il n’y a pas de mauvaise graine mais seulement de mauvais jardiniers », (Victor Hugo dans les Misérables). Les efforts de la Colombie dans le domaine scolaire sont remarquables et méritent d’être soutenus par la communauté internationale (cf. Le Rapport Colombie du Sénat Français, 2018).
Dans notre relation à la nature les communautés paysannes colombiennes nous rappellent que les jardiniers sont appelés non pas à dominer la terre mais à la cultiver avec patience et soin.
Comment changer le regard des hommes (riches ou pauvres) envers les femmes ? Nous avons mesuré leur courage et leur inventivité non-violente, ainsi que leurs difficultés à faire reconnaître un statut d’être humain pleinement digne et respectable.
L’accueil par la Colombie de plus d’un million de réfugiés vénézuéliens peut-il convertir les Français riches et effarés par l’arrivée de quelques dizaines de milliers d’étrangers fuyant la guerre ou la misère ?
Pour la gestion des grandes cités, nous apprenons beaucoup du désenclavement de grandes zones urbaines (Medellin), où la vie n’était plus vivable, parce que contrôlées par des voleurs et des terroristes en tout genre. Ainsi a-t-on prioritairement multiplié les moyens de transport, avec métros, téléphériques, escalators, bus reliant des parties entières de la ville à son centre et mettant fin, pour des milliers d’habitants, à l’esclavage des transports interminables. La société civile et les autorités rendent vivables des lieux où l’on ne se risquait pas il y a 10 ans. Les plus pauvres appellent à changer notre regard sur la collaboration entre les décideurs et une société civile courageuse et formée.
Comment amener l’Église catholique colombienne, puissance souvent alliée aux dominants, à se souvenir qu’en 1968, à Medellin une rencontre de tous les évêques latino-américains a officialisé la « théologie de la libération ». Celle-ci incite à une lecture des textes bibliques à travers la dynamique de la libération. Libération de l’enfer de l’injustice et de la misère. Elle donne la parole aux plus pauvres et révèle une bonne nouvelle à travers l’action des communautés de base : la solidarité au service de plus d’humanité. Dans la théologie de la libération (appelée aujourd’hui par le pape François « théologie du peuple »), le visage du Père aimant et libérateur prend les traits d’un compagnon de lutte pleinement présent, engagé dans les réalités terrestres, appelant au service des plus fragiles. Les accents de cette théologie se retrouvent dans le texte récent du pape François, après le synode sur l’Amazonie : « Chère Amazonie ». Transformer notre regard sur Dieu, tel est aussi le message que nous recevons de ceux que le monde riche oublie.

Quand l’espérance est partagée

Alors surgissent en notre mémoire les chants, l’agilité, les couleurs des colibris et des innombrables volatiles. Le sourire des habitants, tout spécialement des enfants. L’inscription prémonitoire selon laquelle « La vida es sagrada » : un projet partageable par tous, tout spécialement au regard de nos inventions modernes. Le désir de réconciliation entre ceux « qui ont voulu vivre et ceux qui ont voulu tuer », ne peut-il s’exporter dans d’autres contrées ? De même le souci de l’avenir des « enfants de la paix » qui ne vécurent pas la cruauté de la guerre et qui espèrent légitimement une vie heureuse.
La beauté particulière que Botero (pour lequel je n’avais qu’un gout distant) prête aux femmes colombiennes nous invite à revisiter les canons de la beauté et à chercher ce qui se cache derrière certains codes esthétiques « dictatoriaux ».
Notre groupe fut-il à son tour atteint par le goût latino-américain de la fête ? Nous, Français mal vus car contagieux potentiels, nous nous mîmes à danser en public à Carthagène, au coucher du soleil caribéen provoquant tout d’abord l’étonnement puis le ravissement du public colombien présent au bord de la mer.
Nous avons croisé des arbres splendides y compris celui aux puissantes racines, fait de milliers de feuilles de papier et planté dans une exposition photographique témoignant des pleurs et des souffrances de certaines communautés. Voyons la paix, certes comme une colombe mais aussi comme un arbre tourné vers l’avenir : pour assurer le développement de ses feuilles, il se doit d’entretenir des racines profondes. « Nous devons changer de culture et faire cesser le sprint, la course à l’argent et à la réussite individuelle. Je pense qu’après cette crise (la pandémie du Covid-19), toutes ces valeurs seront devenues obsolètes ». (Boris Cyrulnik, La Vie du 19.03.2020).

Guy Aurenche
Ancien président de l’ACAT et du CCFD-Terre solidaire
23 mars 2020