Haïti, un pays en voie d’être crucifié par ses propres fils

Depuis plusieurs mois, des manifestations, ayant causé la mort de plusieurs dizaines de personnes, se déroulent en Haïti pour appeler à la démission du Président Jovenel Moïse, accusé d’être impliqué dans des affaires de corruption. Jean-Hérick Jasmin, Oblat de Marie Immaculée haïtien, actuellement missionnaire en Colombie où il est curé dans la  banlieue de Bogota et théologien, collaborant à la Conférence des religieux et religieuses d’Amérique Latine, nous partage sa vision de ces évènements.

 

manifestations en Haïti.

manifestations en Haïti appelant à la démission du président Jovenel Moïse.

 

Analyse de la situation actuelle d’Haïti

Depuis plus de deux mois, la nation haïtienne dans les Caraïbes connait des vagues de protestations sans nombre ainsi que des actes de violence perpétrés par des manifestants dits de l’opposition. Ceux-ci réclament le départ du pouvoir du Président Jovenel Moïse, élu démocratiquement il y a deux ans et neuf mois. A cause des manifestations populaires, la situation d’insécurité ne cesse d’empirer dans la capitale et les villes de provinces. En plus, les routes nationales, déjà en très mauvais état, sont bloquées par des troncs d’arbres, et parfois coupées avec des piques par des individus furieux qui paralysent le trafic et sèment la peur.

Le 10 novembre dernier, au milieu de ce chaos, le bruit a couru que l’opposition plurielle – Mache Kontre, Forum Papay, Bloc Démocratique, etc. – avait trouvé un consensus pour remplacer le président Jovenel par un juge de la cour de cassation et malgré tout, les mobilisations se maintiennent dans les rues. Aussi, le 18 novembre 2019 rappelait les 216 ans de la bataille menée à Vertières pour l’indépendance haïtienne. Pour commémorer cette date significative pour tous les Haïtiens, le président a préféré ne pas se rendre sur le site historique à Vertières, au Cap-Haitien, et est resté à Port-au-Prince, par peur de représailles des manifestants mobilisés en la circonstance. Comme on l’écoute dans tous les médias haïtiens, le tableau politique haïtien, en ces derniers jours, est vraiment sombre et en décourage plus d’un.

A mon avis, pour comprendre un peu plus en profondeur ce qui se passe actuellement en Haïti, il faut lire entre les lignes et dépister l’existence d’une très mauvaise manière de faire de la politique en Haïti. Il s’agit d’un ethos politique vicieux venant d’un héritage de « retire-toi que je me mette ». Cette mauvaise pratique se révèle quotidiennement dans les rues à travers des propos irrévérencieux et les cris grotesques scandés par certains promoteurs de marches dites pacifiques qui se terminent toujours par des actes de vandalisme. En bref, ceux qui veulent cerner la situation actuelle d’Haïti, devraient constamment chercher à donner du sens au non-sens des déclarations publiques de certains porte-paroles de l’opposition haïtienne. A partir de là, on arriverait à comprendre la portée de cette expression populaire : « Peyi a lock », (i-e., le pays est bloqué). Cette stratégie de militance promue par l’opposition du pays, nous est présentée comme étant le début d’une lutte victorieuse visant la démission du Président Jovenel Moïse. « Peyi a lock » signifie que rien ne bouge dans le pays. C’est la fermeture indéfinie des portes des établissements scolaires du pays et la paralysie du commerce en général, pour ne citer que ceux-là. Ironiquement les adeptes de cette « Alternative Consensuelle » proclament fièrement que : « tout doit être bloqué pour débloquer le pays, y compris l’éducation des enfants d’Haïti ». Maintenant, nous nous demandons : comment peut-on comprendre que bloquer tout un pays, déjà si fragile, et kidnapper tout un peuple, peut être une solution au sous-développement ou un remède aux grands maux que connaît Haïti ?

Je me rappelle ce que disait quelqu’un : « rien n’a du sens dans le monde haïtien sinon le sens du non-sens ». Peut-être a-t-il raison ? Qui plus est, du côté du gouvernement haïtien, plusieurs actions posées comme réponses à la crise socio-politique et économique actuelle, entrent dans la même logique du non-sens des acteurs en confrontation. C’est pourquoi, sans se soucier du déplacement géographique du lieu historique de la bataille de l’indépendance haïtienne, le chef de l’État a souligné : « nous sommes en train de lutter de la même manière que les héros de l’indépendance ». N’est-ce pas quelque chose qui nous donne à penser ?

La rupture avec la pratique de toutes sortes de politicaillerie s’avère nécessaire…

Après plus de deux cents ans d’indépendance d’Haïti, les controverses socio-politiques et les crises économiques aigües continuent de ravager le pays. Cela met en exergue que nous autres Haïtiens, plus que jamais, avons besoin de prendre conscience de l’importance de l’unité pour enrayer les luttes intestines et travailler à la reconstruction nationale. Cet appel à l’unité fait à toutes les couches haïtiennes, doit être accompagné d’esprit de solidarité, de volonté humaine, et du courage de reconnaître que nous sommes tous responsables tant du bien-être que du déclin du pays. De fait, une rupture totale avec les pratiques de politicaillerie, deviendrait le principe éthique d’une nation haïtienne vivant dans l’unité et la paix. Pour ce faire, il est temps de remettre dans nos tiroirs les belles pages des discours chargés de promesses et d’un sentiment nationaliste stérile, pour commencer à travailler ensemble au développement d’Haïti.

Si nous n’essayons pas de sortir de nos petits conforts et d’enlever nos ornières, nous ne serons pas capables de « posséder en nous une once d’humanisme », face à cette société injuste où l’inégalité fait la loi. La rupture avec les préjugés et l’égoïsme, est nécessaire pour une nation haïtienne inclusive et prospère. Sans elle, l’être haïtien ne pourra jamais entrer dans la voie d’un accord de paix et de changement. C’est quand nous autres Haïtiens, nous nous poserons la question des droits de l’autre et de nos devoirs face à l’autre, c’est alors que nous serons prêts à former une nation forte, inclusive et prospère. Comme l’a dit Lyonel Trouillot, il nous faut dépasser la tendance : « abitud se vis » (i-e., l’habitude est un vice). Pendant des décennies, nous n’avons fait dans nos consciences que des éléments d’un paysage habituel, si habituel que nous l’avons considéré comme naturel : « Kraze brize (i-e., écraser et détruire) ». (voir Le Nouvelliste, 14 nov. 2019).

Enfin, arrêtons de nous accuser les uns les autres !…

Aujourd’hui encore, Haïti réclame de ses fils un esprit imbibé de créativité et ouvert aux principes humains de l’écoute et de l’égalité sociale. Nos divergences sur la manière de résoudre les problèmes du pays ne doivent pas s’ériger en obstacles au dialogue fraternel et sincère de l’heure. En tant que fils et filles d’une même patrie, si nous voulons faire justice au pays, il nous faut commencer par faire notre mea culpa sans chercher à condamner l’autre ou à le détruire. Cela sera possible, quand nous autres Haïtiens, comprendrons que la vraie liberté provient de l’équité et l’attisement des principes de convivence fraternelle et de solidarité.

Père Jean-Hérick Jasmin, OMI
22 Novembre 2019

Message de Noël 2019 de la conférence épiscopale haïtienne aux prêtres, religieux, religieuses, aux fidèles laïcs, aux hommes et aux femmes de bonne volonté