Bolivie : après Evo Morales

Au terme d’une lente et inexorable dérive totalitaire qui n’est pas parvenue à dissimuler la mise en place du modèle politique vénézuélien en Bolivie, le gouvernement d’Evo Morales Ayma n’en finit pas de voler en morceaux, à mesure que le peuple bolivien continue à se lever et à s’organiser pour défendre la Démocratie.

Bolivie : après Evo Morales. Manifestations en Bolivie

Manifestations en Bolivie.

Certes, les Boliviens savent que, durant les trois mandats successifs d’Evo Morales, grâce notamment à la nationalisation des hydrocarbures dès 2006, et à la redistribution des grandes propriétés terriennes permise par la nouvelle Constitution Politique de l’État approuvée en 2011, ils ont vu baisser l’extrême pauvreté de 38,2% à 15,2% et la pauvreté modérée de 60,6% à 34,6%, bien que le revenu annuel par habitant demeure 20 fois inférieur à celui du Brésil et 18 fois inférieur à celui du Chili. Mais l’apparent miracle bolivien au cœur de la crise économique qui affecte l’Amérique Latine a aussi d’autres raisons d’être, en particulier le narcotrafic, la contrebande et l’économie parallèle.

Quoique, de différentes manières, le gouvernement d’Evo Morales ait cherché à acheter les consciences, en particulier en milieu rural, ils sont nombreux aujourd’hui les Boliviens lassés des glissements dictatoriaux de plus en plus clairs, de la corruption avérée, et enfin du double discours permanent de gouvernants qui se disent les hérauts des populations indigènes et les défenseurs de la « Pachamama », alors même qu’ils se sont enrichis avec l’argent du peuple[1], qu’ils n’ont eu de cesse de favoriser légalement le narcotrafic et le capitalisme sauvage, et qu’ils ont peu à peu livré à la destruction organisée l’un des poumons du monde. Ainsi, après qu’au terme d’une marche historique jusqu’à La Paz, des représentants des différentes ethnies du TIPNIS (Territoire Indigène – Parc National Isiboro – Sécure) ont obtenu en 2011 la promulgation de la loi d’intangibilité de leur espace vital, le gouvernement, qui bénéficiait de la majorité parlementaire, n’a pas craint de remplacer en 2017 cette loi par une nouvelle loi permettant la construction de routes à vocation ambigüe et l’exploitation sauvage des richesses naturelles, y compris par les privés ; les contrats commerciaux passés entre la Bolivie et la Chine ont forcé à repousser les frontières agricoles du pays, ce qui explique que le gouvernement ait toléré, pour ne pas dire fomenté, les incendies volontaires qui ont ravagé entre 5 et 10 millions d’hectares de l’Amazonie Bolivienne[2] entre juin et octobre 2019, pour que de nouveaux colons agricoles puissent bientôt approvisionner la Chine en soja et en viande.

Toujours est-il que, par le référendum du 21 février 2016, plus de 51% des Boliviens avaient clairement refusé la modification de l’article 168 de la Constitution, qui aurait permis à Evo Morales de se présenter à un quatrième mandat présidentiel consécutif (2020-2025). Nonobstant, le président a tellement joué des coudes que le Tribunal Constitutionnel l’y autorisa le 28 novembre 2017, considérant la primauté du droit à la candidature sur la Constitution elle-même ! Du coup, le chef de l’État s’est bel et bien représenté aux élections présidentielles du 20 octobre dernier. Grâce à différentes mesures populistes, y compris de dernière minute, il n’était pas loin de gagner. Mais, sans prendre en compte ni le détournement de fonds publics pour le financement de sa campagne ni l’obligation faite aux fonctionnaires de voter pour le président, le Tribunal Suprême Électoral, notoirement acquis à la Majorité présidentielle (le Mouvement Au Socialisme), a dans un premier temps interrompu abruptement la publication des résultats préliminaires, prétextant une panne d’internet, et, dans un second temps, est intervenu sur le décompte informatique des voix, dans le but d’éviter le second tour qui aurait très probablement quitté au MAS la majorité parlementaire. La fraude fut si évidente que des noyaux de résistance ont commencé à faire entendre leur voix en plusieurs parties du pays, passant outre les intimidations et bravant les risques de représailles. Poussé non seulement par l’opposition mais encore par l’accroissement des manifestations de désaccord, le gouvernement a fini par accepter un audit de l’OEA (Organe des États Américains). Pendant ce temps, différents leaders de comités civiques locaux ont émergé en prenant la tête des manifestations dans leur région, comme Luis Fernando Camacho à Santa Cruz et Marco Antonio Pumari à Potosí. Armé d’une bible et d’une simple lettre demandant la démission du président, le premier fut d’abord renvoyé à Santa Cruz par voie aérienne, avant de revenir à La Paz, accompagné par ex-président Jorge Quiroga, mais il n’a finalement pu déposer sa lettre que dans un palais présidentiel vide.

En effet, dimanche dernier, 10 novembre, la Police nationale s’étant mutinée non pas tant contre le gouvernement que pour la défense du peuple bolivien, l’OEA a finalement conclu à l’invalidité de l’élection du 20 octobre, à cause des « graves irrégularités » observées, et à l’impossibilité statistique qu’Evo Morales ait pu obtenir 10% de voix de plus que l’ex-président Carlos de Mesa, recommandant par conséquent qu’un nouveau processus électoral soit accompagné par un Tribunal Suprême Électoral également renouvelé. Mais, lorsqu’Evo consentait enfin au second tour, dans une ultime tentative de récupérer un pouvoir qui lui échappait de toutes parts, le peuple bolivien avait changé de revendication et demandait désormais sa démission. Le même jour, à 16h52, les médias diffusaient « en direct » une vidéo digne d’une république bananière, par laquelle le président, le vice-président et la ministre de la Santé présentaient leur démission irrévocable. Le premier déclara d’une part renoncer au pouvoir « pour que ses frères et sœurs dirigeants, autorités du MAS, ne soient plus pourchassés, persécutés, menacés » par les tenants d’un prétendu coup d’état de la droite, mais encore continuer à lutter pour défendre les pauvres, les humbles et les travailleurs. Le second, ne renonçant pas à sa ligne trotskiste-léniniste, accusa à son tour l’opposition de vouloir détruire le pays, faisant du peuple bolivien la victime de la conspiration des forces obscures, et ajouta, entre autres arguments anti-impérialistes : « Nous reviendrons et nous serons des millions », paraphrasant ainsi le dirigeant aymara Túpac KatariI (1750-1781) écartelé par les troupes espagnoles sur la place de Peñas. Quant à la troisième, Gabriela Montaña, elle n’ouvrit pas la bouche, ratant ainsi l’occasion de démontrer par les faits l’équité des genres prônée par le MAS.

Encore focalisée par le tout récent synode sur l’Amazonie, la Conférence Épiscopale bolivienne a réagi à plusieurs reprises aux protestations sociales qui secouent le pays depuis les élections du 20 octobre, invitant à la paix, à l’unité et à la défense de la vie, tout en évitant avec beaucoup de soin de mettre de l’huile sur le feu d’un contexte politique et social aussi agité que complexe. Cette prudence toute politique n’a pas empêché le gouvernement d’accuser une fois de plus les évêques de trahir le Christ en préférant les puissants au peuple bolivien. Pour que le peuple bolivien écoute enfin la voix prophétique de l’Église, il aura tout de même fallu que Mgr Ricardo Centellas, évêque de Potosí et président de la Conférence Épiscopale, écrive personnellement à Evo Morales une lettre ouverte publiée sur les réseaux sociaux, quelques heures avant la démission du chef de l’État le 10 novembre. Face à la montée de la violence organisée et à la lâcheté de l’embuscade tendue près de Challapata, par les tenants du gouvernement, aux délégations de Potosí et Sucre qui s’acheminaient en nombre vers La Paz, l’homme d’Église y dénonçait courageusement un véritable « terrorisme d’État » : « Assez de violence et de doubles discours, invitant à la pacification et convoquant à la violence, qui génèrent des confrontations entre Boliviens ! » Après avoir signifié l’appui inconditionnel de l’Église à la Démocratie, Mgr Centellas y invitait Evo Morales à démissionner pour pacifier le pays, à assumer sa responsabilité dans la fraude électorale et enfin à arrêter de provoquer l’insécurité.

Et, en effet, quelques heures plus tard, après le décollage surprise de l’avion présidentiel, Evo Morales présentait sa démission, avant de rejoindre le Chaparé, région tropicale du département de Cochabamba où lui-même a contribué à légaliser la culture de la coca et qui est aujourd’hui infestée par le narcotrafic. De là, il vient de rejoindre aujourd’hui, mardi 12 novembre, le Mexique, qui lui accorde l’asile politique pour des raisons « humanitaires » et à qui la Bolivie demandera tôt ou tard l’extradition d’Evo Morales.

Par ailleurs, les différentes exactions commises depuis le week-end dernier en différents points du pays, en particulier à La Paz, El Alto et Cochabamba, proviennent essentiellement de hordes de délinquants et de vandales armés et payés par le gouvernement en cours de démantèlement, pour semer la terreur et l’insécurité et pouvoir ensuite en accuser l’opposition, comme cela a été reconnu. Du coup, à l’appel de la nouvelle présidente du Sénat, Jeanine Añez, qui est appelée à assumer la transition et à organiser de nouvelles élections présidentielles dans six mois, les forces armées, jusque-là tenues en laisse par le gouvernement, ont fini par intervenir hier soir pour venir en aide à la police débordée, et cela dans le cadre de la Constitution.

Point de coup d’état donc mais 3 morts et 400 blessés tombés sous les coups d’une dictature aux airs populistes, et un peuple debout qui réagit aux blessures faites à la Démocratie et se lève pour que l’État de droit l’emporte sur les intérêts de groupes. À seulement 48h de la démission d’Evo Morales et devant la persistance d’actes de violence sporadiques, il est encore bien tôt pour se prononcer sur l’avenir car reste à savoir d’une part si Evo Morales ne tentera pas un retour forcé, à l’instar d’Hugo Chavez en avril 2002 ou de Nicolás Maduro en mai 2018, au Venezuela, et d’autre part car personne ici ne sait au juste qui pourra reprendre les rênes d’un pays dont la dette extérieure s’élevait en juillet dernier à plus de 1.000 $ par habitant.

Merci à chacun de prier avec et pour toute la population bolivienne, et en particulier pour ses dirigeants et ses pasteurs, qui ont fort à faire non seulement pour inviter à la réconciliation mais encore pour continuer à ouvrir bien des yeux sur la corruption et la dérive totalitaire, qui d’une certaine manière ne nous guettent pas seulement de l’extérieur.

Cyrille de Nanteuil, CM
Supérieur de la Mission Internationale Lazariste en Bolivie
12 novembre 2019

[1] Ainsi, selon des sources officieuses, le vice-président, Álvaro Garcia Lineras, de professeur invité à l’Université Majeure de Saint-André de La Paz, se serait converti en actionnaire majoritaire d’une compagnie aérienne d’État.
[2] À elle seule, l’Amazonie bolivienne représente approximativement 30% du territoire national, soit plus que toute la superficie du Burkina Faso ou encore trois fois la superficie de la Hongrie.