Colombie: jeu douloureux de la guerre et invincible Espérance en la vérité

José Fabio Naranjo, enseignant à Medellín et militant pour la paix, interprète et explique le contexte et les conséquences de l’annonce faite par plusieurs anciens chefs des FARC de la reprise des armes. Il est le correspondant en Colombie de la revue digitale Carta OBSUR, éditée par une association catholique uruguayenne de laïcs et de prêtres engagés dans le travail avec les plus pauvres, la construction de la citoyenneté, la transformation sociale et le renouveau de l’Église en Amérique latine.

Colombie. La présidente de la Juridiction spéciale pour la paix, Patricia Linares, avec le nonce apostolique Mgr Luis Mariano Montemayor

La présidente de la Juridiction spéciale pour la paix, Patricia Linares, avec le nonce apostolique Mgr Luis Mariano Montemayor

 

L’annonce par l’ex-chef négociateur des FARC[1], Iván Márquez, et plusieurs commandants de cette guérilla, qu’ils reprenaient les armes et n’allaient donc plus participer au difficile processus de mise en œuvre des accords de paix entre les FARC et l’état colombien, est un événement dont les conséquences auront un coût, tant pour le peuple colombien que pour le Venezuela et toute la région sud-américaine.

Brève interprétation des faits de guerre actuels

Il convient tout d’abord d’essayer de comprendre pourquoi Márquez, Santrich, “el Paisa” et d’autres chefs de la guérilla ont pris cette douloureuse décision : de l’avis de plusieurs analystes et on peut même dire que de l’Église elle-même, l’échec de l’État à appliquer loyalement les accords de paix est la première cause de cette décision. En effet, depuis la signature des accords et en particulier sous le gouvernement actuel, des ex-combattants des FARC ont été assassinés ; près de 180 d’entre eux ont été lâchement et impunément criblés de balles tandis que le gouvernement et le ministère public font des déclarations et ordonnent des enquêtes qui ne donnent aucun résultat. Non seulement on assassine impunément les ex-combattants des FARC, mais on met en œuvre ce que certains, et ce n’est pas un petit nombre, nomment à juste titre un génocide de centaines de leaders sociaux, défenseurs des droits de l’homme, protecteurs de l’environnement, revendicateurs de terres qui leur ont été volées. Si nous observons de près l’origine de ceux qui sont assassinés de manière systématique, nous verrons que ce sont sans exception des paysans pauvres, des indigènes, des afro-descendants, des femmes sans protection ; et tous sans exception également ont été des personnes profondément engagées pour la paix, des ex-combattants qui, comme 90% des anciens guérilleros des FARC, remplissent pleinement leurs engagements envers les accords de paix, ou des leaders qui font le bien dans leur communauté, qui mettent leur vie au service des autres, qui exigent la justice dans un pays qui se distingue dans le concert des nations comme l’un des plus inéquitables au monde. Il a toujours été dangereux en Colombie de s’opposer aux élites au pouvoir ; notre histoire est pleine de morts de candidats d’opposition à la présidentielle, de maires, de sénateurs, de représentants des partis qui s’élèvent contre l’infâme impunité ou contre le transfert de nos précieuses ressources naturelles à des multinationales, en particulier celles des États-Unis. Les juges honnêtes ne sont pas non plus épargnés par les menaces ou les attentats. Le renversement des valeurs est total en Colombie ; les corrompus se présentent librement ici ou à l’étranger (là encore de préférence aux États-Unis), ou écopent de peines minimes dans leur résidence en guise de prison, alors que le pauvre qui vole une poule est condamné sans pitié.

Comme je l’ai dit, de nombreuses voix autorisées accusent le gouvernement de ne pas respecter les accords de paix ; je souligne celle du nonce apostolique, Mgr Luis Mariano Montemayor, qui depuis qu’il « a pris ses fonctions il y a dix mois… a visité les zones les plus conflictuelles – Catatumbo ou Arauca, par exemple – pour se faire sur le terrain une idée plus précise de ce qui se passait ». À la question : « Croyez-vous vous aussi que la mise en œuvre des accords avec les FARC est menacée ? », le nonce répond : « Cela est évident, et avec des conséquences complexes. Je connais bien les zones de conflit et j’ai vu qu’aujourd’hui leurs habitants vivent dans l’incertitude. Ils ne savent même pas avec qui ils doivent traiter. » Et il ajoute : « Les attaques contre les habitants se sont multipliées et on ne sait pas bien à qui s’adresser pour être protégé. La situation s’aggrave de jour en jour… Dans le Chocó par exemple, on en est arrivé à la mise en esclavage de femmes avec leurs enfants : dans le Cauca, on a vu le massacre d’une jeune candidate avec sa maman et ceux qui l’accompagnaient, et s’ils avaient été plus nombreux on les aurait assassinés aussi ». Le nonce relève également l’un des éléments les plus clairs du non-respect des accords de paix par le gouvernement : « Il n’y a pas eu de processus d’occupation du territoire par l’État, comme cela aurait dû avoir lieu lors du retrait des FARC. Un contrôle qu’auraient dû exercer non seulement les forces armées de l’État, mais aussi la présence forte d’autres entités administratives et des services sociaux ». Au sujet de l’assassinat de leaders sociaux, il affirme sans détours : « nous observons, sinon un plan systématique, au moins une confluence et une convergence de tentatives, avec un objectif commun, celui de démanteler les organisations sociales, d’empêcher la résistance de la société civile, la capacité de réaction, et cela représente un énorme problème pour la démocratie ; « sans leaders sociaux il n’y a pas de démocratie »[2].

Allant dans le même sens que le nonce apostolique, la Conférence épiscopale colombienne et bon nombre d’évêques ont interpelé le gouvernement pour ne pas avoir présenté au Congrès les propositions de loi nécessaires à la mise en œuvre du premier point des accords de paix, qui touche à la réforme agraire intégrale. Ce point est d’une importance cruciale dans un pays où la terre et surtout les meilleures terres, sont aux mains d’une infime minorité de propriétaires terriens très influents et présents dans les organismes d’État. À noter également les dénonciations du New York Times, non seulement du non-respect par le gouvernement des accords de paix, que ce journal examine en détail[3], mais aussi de la continuité de la politique des  » faux positifs  » qui n’est autre que la politique d’assassinat par l’armée de civils sans défense, présentés comme des guérilleros ou des délinquants tués au combat. En attendant, les États-Unis donnent à la Colombie un certificat de respect des droits de l’homme…

la vérité […] est une exigence et une Espérance pour des millions de victimes

Il ne fait aucun doute que l’aspect le plus complexe et le plus dangereux de la décision de Márquez, Santrich et autres, est la menace d’une guerre avec le Venezuela ; de fait, au moment où j’écris, l’armée vénézuélienne effectue, à la frontière avec la Colombie, des manœuvres militaires de 12 jours, en réponse à des opérations secrètes de toutes sortes (militaires, financières, sabotage, etc.) de secteurs des paramilitaires colombiens, parrainées d’une manière ou d’une autre par l’extrême droite ; celle-ci a promu, selon les USA, une invasion militaire du Venezuela ; l’une de ses leaders promet même, si elle est élue présidente, de mener une opération militaire dans le pays voisin, dans le but d’arrêter Márquez, Santrich, et d’autres guérilleros colombiens, qui selon toute vraisemblance y sont réfugiés. Cette tension entre les deux pays est dangereuse et l’on joue avec le feu ; « l’incendie » qui en résulterait pourrait atteindre des proportions considérables si l’on tient compte du fait que le secteur minoritaire des FARC, qui ne s’est pas joint au processus de paix, cherche à s’allier à l’ELN, guérilla qui augmente dans le pays et a des connexions avec diverses forces au Venezuela. L’histoire de la Colombie et celle du Venezuela sont profondément liées, bien plus que ce qu’on veut bien en reconnaître officiellement ; le moindre faux pas dans les relations entre les deux pays aura des conséquences extrêmement graves.

Mais la guerre est un négoce qui favorise les élites colombiennes au pouvoir ainsi que des secteurs importants des États-Unis ; elle favorise la grande corruption qui semble dominer la Colombie et notre armée[4]. L’ingérence des États-Unis en Colombie est toujours plus ouverte et le gouvernement colombien suit les diktats de Washington, fût-ce au prix de notre dignité et de notre souveraineté. L’ancien commissaire de paix Sergio Jaramillo, artisan des accords de paix, a qualifié de « piège » et « opération illégale en Colombie » le coup que des agents de la DEA en Colombie ont monté pour démontrer que Jesús Santrich continuait à négocier avec la coca ; une opération qui, comme d’autres contre la JEP[5], a été mise en œuvre avec l’aide d’un neveu de Márquez, aujourd’hui protégé par la DEA et que la Cour suprême de justice colombienne n’a pas pu interroger, suite à des entraves de la justice nord-américaine. La Colombie est une pièce maîtresse de la politique nord-américaine dans la région ; le tumulte avec le Venezuela sert aussi à cacher les crimes de l’armée brésilienne contre la population et l’environnement ; tandis que Bolsonaro se prépare à signer une alliance plus étroite avec Trump et soutient les pressions contre le Venezuela.

La vérité au premier plan

Aux dires d’un photographe reconnu au plan international pour son exceptionnelle couverture de la tragédie de la guerre en Colombie, Jesús Abad Colorado, « Le silence des armes nous a permis de voir la dimension de la corruption et maintenant le bruit de la guerre nous cache à nouveau cette corruption ». La paix, le respect des accords de paix, est encore aujourd’hui la possibilité qu’un ordre soit établi en Colombie, un climat de respect de la vie et de la parole ; et en rapport avec la corruption, il est clair que ces accords, par le biais de la participation citoyenne[6], explicitent et proposent de multiples mécanismes de lutte contre la corruption dans le gouvernement et à tous les niveaux. Et la corruption est reconnue par le peuple colombien comme la première cause de violence dans le pays. On comprend donc que la vérité sur ce qui s’est passé dans le pays durant ces dernières décades, est une exigence et une Espérance pour des millions de victimes. Et la vérité est le pas le plus important vers la victoire contre la corruption et la construction d’une société meilleure ; qui sache tirer les leçons de son passé.

Pour les élites colombiennes, plongées dans la corruption, le vol de terres et le détournement continu des ressources publiques, la guerre est, à travers les moyens de communication à leur service, le haut-parleur qui envahit les esprits mais surtout « l’écran » qui cache et déforme la vérité. Et la vérité est heureusement au cœur du débat aujourd’hui en Colombie ; elle émerge difficilement, mais sa lueur encore faible éclaire la marche de ceux qui ne courbent pas la tête face au mensonge et à la violence institutionnalisés.

L’extrême-droite a peur de la vérité mais, si elles fonctionnent comme prévu, les instances créées dans les accords de paix pour qu’elle resplendisse – la Commission de la Vérité et la Juridiction spéciale pour la paix (JEP) – révéleront les milliers de crimes dont elle s’est rendue coupable. L’ancien président Uribe, par exemple, joue tous ses pions, parmi lesquels le président Duque, pour que perdure l’impunité dont il a bénéficié, en dépit d’éléments largement avérés sur sa complicité dans des faits de corruption et de formation de groupes paramilitaires ; de ce fait, le gouvernement a fait l’impossible pour minimiser et ignorer le travail de la « Commission de la Vérité » et de la JEP, en réduisant sévèrement leur budget, en les rendant objet d’attaques constantes.  Le nonce lui-même s’est prononcé pour exiger le respect du travail de la JEP, que l’on ne veut pas laisser fonctionner correctement.

En conclusion, la situation en Colombie est sans aucun doute extrêmement complexe et délicate, et elle acquiert de plus en plus une portée internationale. Nous espérons qu’à court terme le bon sens prévale et que la guerre ne s’intensifie pas, qu’à moyen terme, les forces politiques et sociales qui soutiennent le travail pour la Justice, la Paix, la Vérité et le soin de la Vie, réalisent une avancée importante lors des prochaines élections régionales en octobre et qu’à long terme les accords de paix soient finalement mis en œuvre afin que la Colombie mérite le nom de démocratie.

José Fabio Naranjo,
Medellin, 11 septembre 2019

(traduction Annie Josse)

 

[1] Forces armées révolutionnaires de Colombie, principale guérilla impliquée dans le conflit armé colombien, qui a signé le 26 septembre 2016 un accord de paix avec le gouvernement visant à mettre en œuvre leur démobilisation definitive. À la suite de cet accord, les FARC ont fondé en 2017 un parti politique légal.
[2] Citations tirées de l'interview Hay que dejar de torpedear a la JEP’: Nuncio Apostólico
[3] Las promesas incumplidas del acuerdo de paz con las Farc que señala The New York Times    
[4] Voir New York Times denuncia posible regreso de falsos positivos en Colombia et Los generales del Ejército investigados por presunta corrupción
[5] Juridiction spéciale pour la paix. Cette justice dite transitionnelle a été mise en place dans le cadre de l’accord de paix avec les FARC. Très critiquée par la droite dure, elle prévoit des peines réduites pour les guérilleros et autres criminels de guerre, s’ils acceptent de dire la vérité et de réparer leurs victimes.
[6] La participation citoyenne a été complètement paralysée par le gouvernement. Solo el 15% de instancias creadas para cumplir el Acuerdo de Paz están funcionando