Rencontre avec Xavier Plassat

Xavier Plassat vit dans l´État du Tocantins, en Amazonie brésilienne, depuis 30 ans. Frère dominicain, il réside dans une communauté en charge d’un vaste secteur paroissial, dans une zone rurale où dominent petits paysans, familles sans terre et grandes fermes. Mais l’essentiel de son activité est centrée sur la Commission Pastorale de la Terre (CPT) dont Xavier coordonne la Campagne nationale contre le travail esclave. La CPT, créée en 1975 par la Conférence Nationale des Évêques du Brésil, défend les petits paysans, occupants traditionnels (« posseiros » et « quilombolas ») ou petits agriculteurs récemment installés dans le cadre de la réforme agraire, ouvriers agricoles, familles sans terre.

 

Rencontre avec Xavier Plassat. Xavier Plassat et le pape François

Le fr. Xavier Plassat et le pape Fançois

Qu’est-ce que le travail esclave ?
L’esclavage existe toujours, même si ses formes contemporaines diffèrent de celles du passé. Il est présent un peu partout, et pas seulement au Brésil ! Selon l´OIT, qui utilise le concept de « travail forcé », il s´agit non seulement « des pratiques traditionnelles de travail forcé, comme les séquelles de l’esclavage, les pratiques analogues à l’esclavage ou les différentes formes de servitude pour dettes » mais également « de nouvelles formes de travail forcé qui ont émergé ces dernières décennies, comme par exemple la traite des personnes »[1] et que l’on nomme également « esclavage moderne » afin de caractériser des conditions de vie et de travail violemment contraires à la dignité humaine.
Le Brésil a inscrit dans sa loi pénale quatre identificateurs du travail esclave : le travail forcé, la servitude pour dettes, l´imposition de conditions dégradantes, et la sujétion à des journées de travail exhaustives. Centralement, c’est toujours la dignité de la personne qui est niée. Des travailleurs sont recrutés pour travailler à des milliers de kilomètres de leur région d’origine, par exemple dans la forêt amazonienne. Ils ne savent pas – ils l’apprendront à l’arrivée – que toutes les dépenses liées à leur voyage (transport, nourriture, etc.) leur seront facturées sous forme de dette à rembourser par leur travail. Souvent, les outils eux-mêmes, l´alimentation ou l´abri improvisé entrent dans la facture… Ils n’auront donc pas la possibilité de choisir de quitter leur employeur. La dette à rembourser – mais généralement impayable –  est ainsi l’un des principaux ressorts de l’esclavage moderne. Les autres éléments se réfèrent aux conditions indignes qui sont imposées aux travailleurs : logement et alimentation précaires, absence d´eau potable, absence de protection contre maladies et accidents. Ce que beaucoup d´ouvriers agricoles résument ainsi : « On était traité pire que des bêtes ».

En quoi consiste l’action de la CPT dans ce domaine ?
Le slogan de notre campagne contre le travail esclave, c’est : « Ouvre l’œil pour que personne ne fasse de toi son esclave ! » Il s’agit d’informer ceux qui sont les principales victimes : des ouvriers agricoles et des paysans parmi les plus pauvres. Les informer et travailler à diminuer leur dépendance vis-à-vis de ceux qui les exploitent, en facilitant l’accès à un bout de terre, en s´organisant, par exemple en montant de petites coopératives.
Il s’agit aussi de prendre conscience de la dimension « systémique » du problème, qui est aussi politique. Si le travail esclave peut exister, c’est en raison de la grande misère, de l’impunité que connaissent les maîtres d’esclaves, de la course au profit. L’important n’est pas seulement de dénoncer des cas isolés, mais de mobiliser la société et l’opinion publique, pour qui ces réalités sont souvent méconnues ou, pire, tenues pour « normales ». Initiée dans les États du Nord où l´esclavage moderne a été longtemps le plus visible, notre Campagne s´étend aujourd´hui à tout le pays. Grâce à une prise de conscience nationale et internationale, grâce à notre coopération avec de nombreuses organisations ici et en divers pays du monde, grâce à la visibilité que nous a gagnée l´obtention de diverses distinctions, nous avons obligé l´État brésilien non seulement à reconnaître la réalité de l´esclavage moderne (ce qu’il a fait en 1995), mais à créer une véritable politique nationale visant à son éradication. Depuis 1995, nous avons libéré au Brésil près de 55 000 personnes.
Notre travail à la CPT est un travail d’accueil, de prévention, de vigilance. Nous recueillons les plaintes de ceux qui fuient, nous exigeons l’action des autorités et nous imaginons des alternatives pour éviter que le cercle vicieux de l’esclavage se perpétue.

Peux-tu nous parler un peu plus du programme RAICE ?
Le programme RAICE – Réseau d’Action Intégrée pour Combattre l’Esclavage – est né en 2017 de la conviction que le travail esclave ne pourra être éradiqué que si l’on s’attaque aux causes structurelles qui rendent les familles vulnérables. Sinon l’on entre dans un cercle vicieux, où ceux qui ont été libérés ont toute probabilité de retomber dans l’esclavage, puisque c’est leur vulnérabilité qui en fait des victimes potentielles. Il nous faut briser ce cercle en attaquant le problème à la racine. Comment ? En commençant par renforcer les communautés d’origine afin d´éviter que les travailleurs n´y soient enrôlés, acculés par l´absence de toute alternative de travail. Donc identifier les problèmes de la communauté d´origine. La lutte contre l’esclavage est nécessairement liée à la construction de conditions décentes de travail et de vie dans les régions d´origine.
Le programme RAICE a commencé par une phase de recherche réalisée dans 4 États – Tocantins, Pará, Maranhão et Piauí – dont les résultats ont été publiés dans deux livres. Ces résultats portent sur les caractéristiques actuelles de la migration temporaire de travailleurs et sur certaines formes de travail esclave particulièrement « invisibles » parce qu’associées au pillage de bois, d’espèces rares, au fin fond de la forêt amazonienne, pratiqué par de gros exploitants forestiers connectés au marché mondial.
Le programme, avec des spécifications par État et par commune, se concentre maintenant sur trois des États (Tocantins, Pará, Maranhão), avec cinq équipes de la CPT. Il est financé par l’affectation des indemnités et réparations judiciaires payées par les contrevenants.

Comment les changements politiques au Brésil affectent-ils le travail de la CPT ?
Les changements concrets n´en sont encore qu’à leurs débuts mais, depuis deux ans déjà – dès le gouvernement antérieur issu de la destitution de la présidente Dilma Roussef et plus encore avec le nouveau pouvoir en place depuis janvier 2019 – il y a des signaux forts qui indiquent que cela sera de plus en plus difficile. Paralysie totale de la réforme agraire, attaque en règle contre la régularisation des terres de populations indigènes, libéralisation de la vente d´armes. On a une grande offensive des lobbys agraires et financiers : avec Bolsonaro, ils sont à la fête. Il y a d´ores et déjà la diminution des budgets sociaux, la révision à la baisse des lois et règlements qui fixent les standards de travail, entre autres la définition de ce qu’est le travail esclave, et la mise en cause d’instruments qui ont fait leurs preuves. Il y a eu par exemple plusieurs tentatives pour supprimer la « Lista Suja », ou liste de la honte[2].  Très symboliquement, le ministère du Travail a été supprimé, et ses attributions ont été réparties entre les ministères de l’Économie et de la Justice.
Le gouvernement a été particulièrement rapide sur la question indienne. Une heure à peine après son entrée en fonction, Bolsonaro avait par décret retiré au ministère de la Justice la tutelle de la FUNAI, Fondation nationale pour les affaires indiennes[3]. Fin mai, le Congrès a cependant décidé qu´elle devait revenir à la Justice et obligé le président à revoir son décret. Sur le plan de la réforme agraire et de la régularisation des terres indigènes, tout est bloqué : l’analyse des terres en conflit et leur éventuelle destination. Conséquence : on assiste à une multiplication des demandes de pseudo-propriétaires visant à déloger les familles établies sur « leurs » terres. Les expulsions – par voie judiciaire ou non – tendent à se multiplier. Plusieurs ont eu lieu récemment dans notre État et plus encore chez nos voisins du Pará, où de nombreuses autres sont programmées, impliquant des milliers de familles. Aujourd’hui ce sont les familles qui revendiquent une terre qui sont criminalisées, expulsées, traitées de « terroristes » et de « communistes ». Leur vie est menacée, spécialement quand on entend le président lui-même affirmer aux grands fermiers : « Si vous tirez sur ces gens-là [qui occupent vos terres] et en tuez quelques-uns, je vous garantis que vous ne serez pas condamnés ».
Il y a eu jusqu’à maintenant peu de menaces directes contre l’intégrité physique de membres de la CPT, mais la pression est forte et certains de mes collègues sont l´objet d´intimidations. Ce sont les paysans et leurs leaders qui affrontent le plus de risques. Ce qui est menacé, ce sont les espaces où l’on pouvait jusqu’ici faire valoir le droit, et l´action de nos alliés naturels dans ces espaces : procureurs du Ministère Public Fédéral, Défenseurs publics (leur mission est de défendre les intérêts des groupes vulnérables). La procureure générale de la République est en fin de mandat. Il va aussi y avoir des renouvellements à la Cour suprême (dont les décisions soufflent le chaud et le froid). Bolsonaro a annoncé qu´il nommera des juges suprêmes « évangéliques » aussitôt que des postes se libèreront.

Tu as participé à la Conférence Internationale sur la Traite des Personnes organisée par le Vatican en avril 2019, peux-tu nous en dire un mot ?
En janvier 2019, le Vatican a publié un document d´Orientations Pastorales sur la traite des personnes, fruit d’un processus mené par la section Migrants et Réfugiés du Dicastère pour le Service du Développement Humain Intégral. Ces Orientations se déclinent en quatre moments : comprendre la traite, la reconnaître et la dénoncer, saisir sa dynamique perverse (un business !), construire des réponses adaptées. Elles sont conçues comme une base de principes. Il revenait à la Conférence Internationale sur la Traite des Personnes, qui a eu lieu du 8 au 11 avril 2019 à Sacrofano, au nord de Rome, non exactement de partager des pratiques, mais de produire des suggestions d’action concrète. C´est ce que nous avons fait, de manière très dynamique. Nous étions environ 200 personnes venues de 45 pays, beaucoup d’acteurs de terrain mais aussi quelques membres de structures plus distantes du terrain. Le pape François a conclu lui-même cette Conférence, redisant une fois encore que la traite des personnes – qu’il qualifie à juste titre d´esclavage moderne – est un crime contre l’humanité.

Orientations pastorales sur la traite des personnes

Annie Josse
SNMUE – Juillet 2019

[1]OIT, Étude d’ensemble sur les conventions fondamentales concernant les droits au travail à la lumière de la Déclaration de l’OIT sur la justice sociale pour une mondialisation équitable, Rapport de la Commission d’experts pour l’application des conventions et recommandations, 2012, CIT.101/III/1B, paragraphe 272.
[2] Liste « noire » qui chaque semestre recense nominativement les employeurs pris en flagrant délit d’exploitation de main-d’œuvre en condition analogue à de l’esclavage. Elle est utilisée par les banques et le marché comme instrument d’évaluation des risques-clients et a donné lieu, depuis 2005, à un engagement national d’entreprises qui entendent lutter contre l’esclavage. La Cour Suprême, sur un recours présenté par un groupe de grandes entreprises de la construction civile, et appuyée par le lobby de l’agrobusiness, avait suspendu, fin 2014, la publication de la « Lista Suja » pour finalement la ré-autoriser en mai 2016. Mais le nouveau gouvernement résiste, et la dispute fait beaucoup de bruit : sur la TV Globo la chroniqueuse spécialisée en économie a lancé : « C’est le crime qu’il faut combattre, non sa divulgation ! »
[3] Elle suit tout ce qui touche aux peuples indigènes et organise donc les groupes d’étude et de travail pour la reconnaissance et l’homologation des terres indigènes.

Interview de Xavier Plassat (en portugais)