Message des dominicains du Brésil

En octobre 2018, la Conférence épiscopale brésilienne (CNBB) demandait aux électeurs de « faire le bon choix. Voter pour des personnes prêtes à débattre sur les problématiques du Brésil comme l’éducation, l’environnement, la santé, le vivre ensemble. Voter pour des personnes présentant des projets qui aideront à bâtir un Brésil pour tous ».

Depuis un mois, Jair Bolsonaro, un évangélique, est à la tête du Brésil. Comment l’Église, les catholiques brésiliens se situent-ils face à un président d’extrême-droite, aux prises de position controversées, notamment à l’égard des femmes, des homosexuels, des Noirs et des peuples indigènes, favorable au port d’armes et à la torture ?

Même si cela peut nous sembler difficile à comprendre, il n’y a pas d’unanimité dans l’Église brésilienne. Jair Bolsonaro a qualifié la CNBB de « branche pourrie de l’Église catholique », ce qui n’a pas empêché l’archevêque de Rio de le soutenir publiquement. Il existe au Brésil un groupe WhatsApp privé réservé aux prêtres, où beaucoup défendent Bolsonaro. On a aussi vu des religieux s’entrainer au maniement des armes à feu.

D’un autre côté, certains évêques comme Mgr de Witte, évêque de Ruy Barbosa (Bahia) et président de la Commission Pastorale pour la Terre, ou Mgr Andrietta, évêque de Jales (São Paulo), ont pris des positions publiques appelant les chrétiens à ne pas voter pour le candidat du parti social-libéral. Mgr de Witte explique : « le populiste Bolsonaro nous insulte car il ne supporte pas notre engagement social, notre volonté de participer à la construction d’une société juste et solidaire… Nous sommes qualifiés de ‘communistes’ quand nous demandons pourquoi il y a tant de pauvreté, quand nous en cherchons les causes. Le pape François a subi les mêmes attaques… C’est le chemin du Christ! »

L’une des premières mesures annoncées par Bolsonaro a été le transfert de la responsabilité de la démarcation des terres indigènes au ministère de l’Agriculture, favorable à l’agrobusiness, ce qui a fait réagir Mgr Roque Paloschi, archevêque de Porto Velho, et président du CIMI (Conseil indigéniste missionnaire ) : « Cette décision confirme nos craintes concernant le nouveau président et son gouvernement : Ils veulent livrer les terres indigènes aux monocultures, à l’exploitation minière et à de grands projets de construction civile ».

Les Dominicains du Brésil, très impliqués dans la Pastorale de la Terre, viennent de publier, au terme de leur assemblée, un message dans lequel ils réaffirment leur engagement à « défendre la vie, les droits des pauvres et les droits de la Terre ».

Annie Josse
Janvier 2019

Message des dominicains du Brésil. Bartolomé de las Casas

Bartolomé de las Casas

 «  JE DOIS CRIER, JE DOIS ME RISQUER »1

– Les Dominicains du Brésil réaffirment les valeurs de la Démocratie, de la Justice et de la Paix –

 

« Au quotidien, le contraire de l’amour de Dieu
de la compassion de Dieu, c´est l’indifférence (…).
Que mon coeur soit guéri de cette maladie ! »

Pape Francisco

De la même façon que le Seigneur s´est adressé à Jérémie et a mis ses paroles dans la bouche du prophète, nous, frères dominicains, réunis en Assemblée, ayant reçu du Seigneur la vocation d’être les prêcheurs de sa Parole, nous ne pouvons rester indifférents ou même avoir peur de nous mettre en avant et d´agir pour défendre la vie, les droits des pauvres et les droits de la Terre.

La fidélité à Jésus et au propos de Saint Dominique a conduit historiquement la Famille Dominicaine à s’engager directement pour la cause de la Justice et de la Paix, engagement qui s’est traduit, par exemple, par la défense des droits des indiens en Amérique Latine, par le combat contre l’Apartheid en Afrique du Sud, ou par le combat contre la dictature militaire au Brésil. Des noms comme Frère Antonio Montesinos, Frère Bartolomé de Las Casas, Frère Gil Vilanova, Frère Tito de Alencar, parmi tant d’autres, sont aujourd’hui une inspiration et un appel pour que nous luttions, encore une fois, pour ces valeurs. Avec eux nous faisons face à ce moment compliqué de l’histoire nationale, dans lequel nous sommes appelés à être lumière au milieu de l’obscurité (cf Mt 5, 13-16).

En raison du commandement du Seigneur et en fidélité à l’Évangile et à l’héritage que nous avons reçu de notre Père Saint Dominique de Gusman, nous rejetons fermement :

  1. Le rabaissement des droits des plus pauvres, qui découle de projets de réforme de la prévoyance sociale et des lois du travail qui renforcent les avantages de catégories déjà privilégiées ;
  2. La criminalisation des mouvements populaires et des ONGs, en contradiction avec le renforcement de la société civile et de la démocratie, qui est un principe de notre Constitution ;
  3. La multiplication des préjugés et de la discrimination envers divers groupes sociaux, particulièrement envers la communauté LGBTI+ ;
  4. L´abandon de la réforme agraire, la réduction des terres indiennes et des territoires quilombolas, en opposition directe aux droits des sans-terre, des peuples autochtones et des afro-descendants;
  5. Le déboisement de l’Amazonie et la privatisation du patrimoine public;
  6. La libéralisation de la vente d’armes et bientôt l’assouplissement du port d’armes.

Comme brésiliens, nous resterons vigilants et exigeons du gouvernement qu´il n´épargne aucun effort pour renforcer la démocratie et donner priorité aux politiques qui visent l’amélioration des services de santé et d’éducation, la lutte contre le chômage et la réduction des inégalités sociales.

Comme chrétiens, nous assumons l´engagement d´agir prophétiquement afin que notre nation toute entière puisse vivre selon l´ardent désir de Jésus : « que tous aient la vie, et la vie en abondance » (Jn,10, 10).

Comme disciples du Christ, nous lançons un appel à toutes les personnes croyantes, y compris les autorités de l’Église catholique, pour qu’elles assument leur mission évangélique en se faisant présence et voix agissante dans l’annonce de la Justice et de la Paix.

Comme frères dominicains, fidèles à notre histoire, nous appelons notre peuple à renforcer son organisation et son action, et à raviver ses énergies dans le combat en faveur d’une société démocratique, juste, fraternelle et solidaire.

Ordre des Frères Prêcheurs – Province Frère Bartolomé de las Casas
São Paulo, le 24 janvier 2019.

Message des dominicains du Brésil

1 Refrain d´un cantique en usage dans les communautés de base.