Bolsonaro : les évangéliques au pouvoir ?

Le quotidien espagnol El Pais se demande si, avec l’élection au Brésil de Bolsonaro, l’agenda évangélique est désormais au pouvoir. La réponse, on le verra, est nuancée.
Une étude plus large incorporant tous les pays de la planète serait nécessaire pour savoir dans quelle mesure le succès des candidats populistes est lié à la montée incontestable des évangéliques dans le christianisme mondial. La question est difficile, il faudrait commencer par définir le populisme. Y a-t-il des liens entre populisme et christianisme évangélique, entre évangéliques et extrême-droite ? La politique est-elle en train de se confessionnaliser ? Les Églises utilisent-elles leurs réseaux pour asseoir leur influence politique, pour défendre des intérêts corporatistes (liés à leur Église) ou des positions générales touchant à l’organisation de la société et du bien commun ? Cette instrumentalisation des réseaux confessionnels se fait-elle à l’instigation des dirigeants religieux ? Par quel tour de passe-passe des candidats dont la vie privée n’atteste pas forcément d’une adhésion à la morale stricte des évangéliques, passent-ils pour l’incarnation même des idéaux évangéliques ?
Tous ceux qui sont attachés au dialogue œcuménique doivent se poser ces questions et doivent les poser à leurs partenaires évangéliques et pentecôtistes dans le dialogue entre Églises, entre chrétiens de diverses dénominations

Bolsonaro

Bolsonaro au milieu de ses soutiens évangéliques…

Élections brésiliennes 2018 : l’agenda évangélique arrive au pouvoir avec Bolsonaro

 

Dimanche, Jair Bolsonaro n’avait pas été élu président depuis une heure, qu’il a surpris une bonne partie du Brésil. Lors de sa première apparition télévisée après la victoire, devant son domicile de Rio de Janeiro, prenant les mains des membres de son équipe de campagne qui l’entouraient, il a fermé les yeux et a prié. Jamais, depuis plus de trois décennies de démocratie au Brésil, une telle chose n’était arrivée. Bolsonaro, catholique de naissance, s’est récemment converti au credo évangélique, plus porteur au plan électoral. Celui de son épouse, la troisième. À la présidence, il portera les intérêts de ce groupe entre ultra-conservatisme et populisme. Depuis les années 1980, les évangéliques n’ont cessé d’étendre leur influence sur la vie politique brésilienne. Alliés de l’extrême-droite, ils viennent d’accéder au pouvoir suprême dans le premier pays d’Amérique latine.

C’est un changement sans précédent au Brésil, où jusqu’à présent les évangéliques, bien que puissants, ne pouvaient que s’opposer au vote de certaines lois. Maintenant, grâce au contrôle exercé sur le président et à leurs 91 élus sur 513 au Congrès – contre 78 auparavant – ils vont pouvoir proposer des textes de lois. Tout comme Bolsonaro et le Brésil, ils se retrouvent en territoire inconnu. « Le processus de politisation de la religion comporte des risques très élevés », avertit Roberto Dutra, professeur à l’université d’État du Nord de Rio de Janeiro Darcy Ribeiro. Bolsonaro va être obligé de gouverner en prenant en compte les revendications des évangéliques. « Ce qui l’intéresse, et pas seulement lui, mais tous les membres évangéliques du Congrès, c’est que le débat se limite exclusivement à ce qu’ils appellent « l’idéologie du genre », à savoir les questions LGBTQI, les questions relatives à la place des minorités dans la société … Questions portées par la gauche avec son langage de politique identitaire », poursuit Dutra. « Si le débat se limite à ces questions, le rôle des évangéliques sera plus important, ce qui leur apportera des victoires notamment sur l’abaissement de l’âge de la responsabilité pénale ou du retrait des questions de genre des programmes scolaires. »

Le vote évangélique a été primordial pour sa victoire : selon l’un des derniers sondages sur Datafolha, le capitaine à la retraite et son rival Fernando Haddad étaient à égalité chez les femmes et les catholiques. Le vote des hommes et des évangéliques l’a sauvé. Sans eux, il n’y a pas de Bolsonaro, le nouveau président se doit donc de leur plaire.

Le processus de politisation de la religion comporte des risques très élevés

La montée en puissance de Bolsonaro s’explique par la façon dont les dirigeants de plus en plus puissants de ce culte lui ont apporté leur soutien. Joseph Wellington Bezerra, président émérite de la plus grande congrégation évangélique du Brésil, l’Assemblée de Dieu, a déclaré à son sujet : « Bolsonaro est le seul candidat qui parle la langue de l’évangélique. » Il est également soutenu par Silas Mafaia, de l’Assemblée de Dieu Victoire en Christ, qui a officié en 2013 au dernier mariage de l’homme d’extrême-droite. Et Mgr Edir Macedo, dirigeant de l’Église universelle du royaume de Dieu, qui a non seulement demandé à ses nombreux fidèles de voter pour Bolsonaro, mais qui a aussi fait de sa chaîne de télévision, Record TV, la maison de Bolsonaro afin qu’il puisse donner des interviews millimétrées sans le moindre contradicteur. C’est la chaîne que le nouveau président a choisie pour sa première interview.

Mais ce ne sera pas seulement une guerre culturelle. De nombreux évangéliques rejettent la violence, obligeant le président, capitaine de réserve, à réprimer ses pulsions les plus agressives. « Si le gouvernement est trop sanglant et il peut l’être, il risque de perdre le soutien de ces communautés« , explique Amy Erica Smith, auteure américaine qui travaille depuis plusieurs mois à la rédaction d’un livre sur l’influence de la religion sur la démocratie brésilienne. « Il existe un mouvement évangélique minoritaire mais puissant qui croit que la répression des criminels n’est pas chrétienne. La violence rhétorique le blesse.  » Et elle insiste : « S’il se concentre sur la répression de la communauté gay, et non sur la violence, il aura sans doute davantage de soutien« . Bolsonaro qui a fait de nombreuses déclarations pour faire plaisir à ses partisans anti-avortement – légal dans trois cas – et sur le mariage gay – légalisé par la Cour suprême mais auquel une majorité de Brésiliens est opposée – n’a pas annoncé publiquement son intention de modifier ces lois. Le soutien évangélique est essentiel, mais il n’est ni garanti, ni gratuit. Bolsonaro devra faire en sorte de le garder. « Lorsque la politique sociale, la croissance économique et la sécurité publique, pour lesquelles Bolsonaro n’a aucune solution, s’effondreront, les évangéliques lui retireront leur soutien« , prédit le professeur Dutra. Et la solution ne peut pas être de leur accorder une plus grande influence: « L’utilisation de la religion comme moyen de réussite politique peut gravement écorner l’image du nouveau président. L’utilisation de la chaire n’est pas bien vue « , conclut-il. Bolsonaro n’est pas le seul à avoir découvert le pouvoir des évangéliques. Smith estime que la popularité de cette religion au sein des politiciens devrait encore croître, voire conduire sous peu à l’élection d’un président évangélique. Pour cela, toutes les églises devraient s’unir. « Les évangéliques ont une expression : » Un frère vote pour un frère « . Mais la réalité est différente « , explique-t-elle. « Ils ont adhéré aux gouvernements de Lula da Silva pour leur politique sociale« , prévient Smith. « Ils accordent une très grande importance à l’éducation et ont saisi les opportunités qui leur ont été offertes. Ils sont pauvres, pas seulement évangéliques et se répartissent dans les différentes classes populaires. »

Rodolfo Borges, article paru dans El Pais du 31 octobre
(Traduction M. Mesquita Castro)

Sur le même sujet, on lira La  position des évêques du Brésil sur l’élection présidentielle et Jaïr Bolsonaro. Les habits neuf du populisme ?