Jaïr Bolsonaro. Les habits neufs du populisme ?

Bolsonaro a été élu président du Brésil le 28 octobre 2018. Les médias et les commentateurs le taxent tantôt de populiste tantôt d’extrémiste de droite. Comment y voir clair dans l’usage de l’étiquette populiste ? La question ne concerne pas seulement le Brésil puisqu’on trouve des populistes un peu partout dans le monde, y compris au pouvoir aux USA, aux Philippines, en Turquie, en Inde, en Italie, etc. On trouve aussi des populistes en France. Ce qui se passe au Brésil peut-il éclairer la situation française ? Ou réciproquement ?

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La notion de populisme…

a un sens essentiellement polémique, on prononce le mot pour disqualifier un homme ou une tendance politique que l’on désapprouve. Populisme : mot attrape-tout, mot valise, employé dans toutes les régions du monde pour caractériser des situations très diverses, le populisme est toujours connoté négativement. Partout ou seulement en Europe ? Que recouvre ce terme en Amérique latine ? On peut partir à la recherche des racines latino du populisme pour mieux comprendre le phénomène. Présenter Bolsonaro comme un « Trump tropical » est une trouvaille pour médias, mais elle n’éclaire pas la situation, elle est sans doute fausse sur le fond.

Grande expérience en matière de populisme

L’Amérique latine a une grande expérience en matière de populisme. Pas seulement des penseurs, des idéologues, des tendances, des courants d’opinion… mais aussi des populistes élus qui ont exercé des responsabilités gouvernementales. On pense ici à l’archétype populiste qu’est le péronisme, et son fondateur Juan Peron, président d’Argentine de 1946 à 1955 puis de 1973 à 1974. Comment résumer le populisme :

  • Un homme charismatique, un chef, un culte du chef, un chef autoritaire
  • Une attention constante portée aux défavorisés, aux laissés-pour-compte de l’économie –on les appelle le peuple, malgré le vague de la désignation-,
  • une relation directe entre gouvernant et gouvernés, avec une critique des leaders, des partis ou des médiations traditionnels. Relation directe avec le « peuple » souvent de type émotionnel.

L’idéologie du péronisme est connue sous le nom de justicialisme : un mélange d’économie de marché et de socialisme, une idéologie qui se veut un dépassement de l’opposition classique entre conservatisme et communisme, une troisième voie….

On peut citer quelques présidents populistes d’Amérique latine : Carlos Menem en Argentine (1989-1999), Alberto Fujimori au Pérou (1990-2000, populiste bien qu’il n’avait guère de charisme), Hugo Chavez au Venezuela (1999-2013)… on peut ajouter, même si cette classification peut être sujette à caution : Rafael Correa (2007-2017) en Equateur, Evo Morales en Bolivie (depuis 2006)…

Quelle politique économique pour le populisme ?

Le populisme est une posture, rhétorique et politique, il consiste en un ensemble d’attitudes. On peut distinguer deux politiques économiques mises en œuvre par des populistes.

  • Un populisme étatiste avec une politique économique étatiste. Il s’agit de mobiliser les ressources de l’État pour mener des politiques en faveur des pauvres ou des exclus. L’État devient un acteur économique majeur à l’abri de barrières douanières élevées. On favorise une industrialisation par substitution des importations. Priorité au marché intérieur, droits de douane élevés, nationalisations de certaines entreprises (surtout étatsuniennes), éventuellement développement d’un secteur public… cette politique s’accompagne d’un discours nationaliste, anti-USA, antiélitiste (contre les anciennes élites, comme les propriétaires terriens et la bourgeoisie de l’import-export)… Cette politique a été menée par Perón, par Chavez, par Alan Garcia pour son premier mandat (Pérou, 1985-1990)…
  • Un populisme néolibéral avec une politique économique libérale. Ouverture des marchés, ouverture des frontières, privatisation des entreprises publiques, équilibre budgétaire, abandon des subventions aux produits de première nécessité (essence, riz…), réduction du rôle de l’État comme acteur économique ou comme régulateur… Cette politique a été menée par Alan Garcia pour son second mandat (Pérou, 2006-2011). Ce populisme néolibéral constitue aussi le fond du programme électoral de Bolsonaro.

Selon sa propre idéologie politique, on appellera le premier populisme (couplée à une pratique économique étatiste) un populisme de gauche, et le second (couplé à une politique économique libérale) un populisme de droite. Ces désignations sont commodes, mais ne clarifient pas le débat. Le populisme au pouvoir s’accommode aussi bien d’une politique économique de droite que de gauche.

Quoi qu’il en soit, Bolsonaro est un pur libéral du point de vue de son programme économique. Mais point libéral du tout sur les sujets de société, sur sa conception du rôle de l’État, sur la manière d’envisager le maintien de l’ordre dans le pays, sur le respect de l’État de droit…

La place de la lutte contre la corruption

C’est un thème nouveau des discours politiques en Amérique latine. La réalité de la corruption existe depuis longtemps. Mais l’urgence de lutter contre elle ne s’est manifestée fortement que récemment. Cette corruption a touché divers régimes politiques. Il est difficile de classer ce thème « politique » à droite ou à gauche, ni de dire si une campagne où la lutte contre la corruption est centrale, profite finalement à la droite ou à la gauche, aux partis modérés ou à des partis extrémistes…. Il est probable que ce thème de la lutte contre la corruption est devenu au fil des ans, plus important en partie à cause de progrès dans l’indépendance de la justice ou dans la formation des juges…

Le populisme : une idéologie ou une posture ?

Quel est le contenu idéologique du populisme ? Difficile à définir. On a vu plus haut que le populisme au pouvoir est compatible aussi bien avec une politique économique étatiste qu’avec une politique libérale.

Certains estiment que le populisme est plus une posture qu’une idéologie. On a déjà énuméré plus haut trois éléments clés de cette posture : le chef, le souci des défavorisés, le contact direct avec les gouvernés… Ainsi le chef populiste multiplie les déplacements pour entrer en contact direct avec les oubliés de l’oligarchie. Il en appelle à des programmes sociaux pour s’adresser aux couches populaires. Parfois, les fonds alloués aux perdants de l’évolution ressemblent à des prébendes distribuées à des clientèles (système du Venezuela de Chavez). Le leader populiste s’appuie largement sur l’émotion, sur les attentes, les peurs, les frustrations de ses auditeurs pour obtenir leur soutien. Cette mobilisation émotionnelle exige une polarisation de la population (les bons contre les méchants, ceux qui sauvent le pays contre les traitres…). On a pu observer cette polarisation extrême durant la campagne électorale brésilienne. Ces techniques rhétoriques fonctionnent parce que les hommes politiques sont discrédités, parce que les partis politiques traditionnels ne parviennent plus à jouer leur rôle d’organisateurs du débat politique et démocratique.

Contre la rationalisation du débat politique, le populisme met à profit les émotions populaires, la recherche de boucs émissaires (« nous » à l’intérieur sommes les bons ou les victimes ; « les autres » à l’extérieur, quels qu’ils soient, sont les coupables, les comploteurs…).

Au Brésil, ce sont les noirs, les femmes, les homosexuels qui ont joué ce rôle de boucs émissaires de tous les maux du pays. En Europe, ce sont les étrangers, les musulmans… Aux Philippines, ce sont les drogués…

Le populisme : résurgence, mutation, phénomène mondial et spécificités latino-américaines !

Les partis nationaux-populistes remportent des succès électoraux partout dans le monde. Le populisme est-il devenu une vague mondiale ? Une vague qu’on ne peut contenir ?

L’Amérique latine avait eu le privilège d’inaugurer cette vague populiste. Est-elle en train de connaitre une mutation de ce populisme historique, version péroniste ? Ou inaugure-t-elle une ère nouvelle, un populisme adapté à la mondialisation, aux nouvelles technologies ? Y a-t-il des spécificités latino qui nous empêchent, nous Européens, de comprendre ce qui vient de se passer au Brésil ? Ou bien : les élections du Brésil préfigurent-elles notre avenir éventuel ? Quelles leçons tirer du séisme de ce dimanche 28 octobre ?

Voilà bien des questions, et le lecteur en a encore d’autres. Nous parlons du Brésil. Mais peut-être parlons-nous devant un miroir, et ne parlons-nous que de nous-mêmes ?

Antoine Sondag,
29 octobre 2018

Sur le même sujet, on lira La position des évêques du Brésil sur l’élection présidentielle et Bolsonaro : les évangéliques au pouvoir ?