Nicaragua : L’Église a vu et entendu…

La Conférence épiscopale du Nicaragua est médiatrice et garante du Dialogue national entre le gouvernement de Daniel Ortega et l’Alliance civique pour la justice et la démocratie. Depuis la mi-avril, l’opposition exige le départ du président Ortega dans des manifestations qui ont déjà fait au moins 86 morts et près de 900 blessés. L’élément déclencheur a été le décret modifiant le régime de la sécurité sociale.

Manifestants piétinant un "arbre de la vie", symbole d'un pouvoir détesté.

Manifestants piétinant un « arbre de la vie », symbole d’un pouvoir détesté.

 

Daniel Ortega, héros de la révolution sandiniste, est maintenant pour beaucoup le visage de la dictature. Après un premier mandat de 1984 à 1990, réélu en 2006 et en 2011, il a fait modifier la constitution pour briguer un troisième mandat successif, et peut maintenant être président à vie. Il a déjà averti qu’il n’accepterait pas d’observateurs internationaux pour les élections prévues le 6 novembre[i], et que sa femme serait sa vice-présidente.

Environ 150 « arbres de la vie », structures métalliques colorées de 17 mètres de haut, inspirées de l’arbre dessiné par le peintre Gustav Klimt en 1909, parsèment la capitale, Managua. Ils sont devenus aujourd’hui pour beaucoup de Nicaraguayens le symbole d’un pouvoir détesté, et les abattre est la manifestation du rejet de Daniel Ortega par le peuple. Le poète Ernesto Cardenal écrivait le 30 avril : « Nous étions devenus un pays de fous. Dans un pays tropical, à la jungle féroce, les vrais arbres étaient abattus et l’on plantait des arbres secs, en fer, sur lesquels on gaspillait cette lumière électrique qui n’arrive pas jusqu’aux pauvres. Un pays aux allées de couleurs folles et au gouvernement alliant la folie à l’arrogance. » [ii]

Dans cette poudrière qu’est devenu le pays le plus pauvre d’Amérique centrale après Haïti, la Conférence épiscopale s’est proposée comme médiatrice pour tenter une sortie de crise. Elle tente de relancer le dialogue qu’elle avait suspendu la semaine dernière, en invitant les deux parties à envoyer des représentants à une commission mixte. On peut suivre sur le Site de la Conférence épiscopale nicaraguayenne les communiqués presque quotidiens qu’elle publie.

Annie Josse
Pôle Amérique latine – SNMUE

Dans l’histoire de l’humanité, l’Église a toujours eu une place prépondérante dans la société, avec ses erreurs et ses réussites. Il est vrai aussi qu’elle a pris politiquement part à de grands conflits sociaux, parfois comme intermédiaire, parfois comme défenseur des droits humains, agent de réconciliation et, il faut bien le reconnaître, dans de terribles massacres au nom de Dieu.

L’Amérique ne fait pas exception, et depuis le Concile Vatican II qui a repris l’option de Jésus pour les exclus et le réveil du peuple de Dieu, l’Église s’est faite proche et a participé à la construction d’une théologie renouvelée. Elle a été martyre et défenseur des droits humains au Salvador dans les années 80, au Nicaragua dans les années 70, et récemment au Venezuela. Aujourd’hui, à cause des faiblesses humaines parmi lesquelles la maladie du pouvoir, nous la retrouvons en train de s’impliquer à nouveau au Nicaragua, d’abord aux côtés du gouvernement actuel pour collaborer avec tout ce qui représente un progrès pour un peuple du tiers-monde ; puis, parce qu’elle garde les yeux ouverts, elle se rend compte que les choses tournent mal, que la justice s’est transformée en accaparement des pouvoirs de l’État, que la participation n’existe plus, que l’oppression, la censure et la répression deviennent des instruments de mainmise absolue. Alors elle tourne les yeux et les oreilles vers le cri d’un peuple qui s’éveille et dit : « ça suffit ! »

Les évêques se sont retrouvés et se sont dit que se faire réélire en changeant une Constitution qui avait supprimé la réélection, prendre sans consultations une décision qui affecte de nombreux secteurs de la société nicaraguayenne, réprimer ceux qui s’y opposent, emprisonner les manifestants, tuer, censurer et faire taire les moyens de communication, gaspiller l’argent du peuple, tout cela n’avait plus rien à voir avec le projet de Dieu.

Ayant analysé en conscience la réalité, l’Église se situe alors du côté du peuple qui manifeste contre tant d’arbitraire et de domination, d’abord en élevant sa voix avec celle du peuple dans la dénonciation et le rejet, ensuite en appelant à la paix, en appelant aussi fortement à la non-violence, face à la haine qui provoque tant de dégâts. Aujourd’hui elle est témoin, intermédiaire et garante d’un Dialogue national rendu difficile par la fermeture des esprits et des cœurs et les intérêts mesquins.

En exposant parfois leurs vies, les évêques ont manifesté avec le peuple pour inspirer le respect et éviter agressions, affrontements et violence ; cela leur a valu des menaces de mort, mais l’Église y a gagné en crédibilité, en confiance et en respect, tant chez les croyants que les non-croyants, parce qu’aujourd’hui elle n’est pas du côté des puissants, elle est du côté de tout un peuple qui dénonce et exige ses droits, la justice et la démocratie. Pourvu qu’elle ne se trompe pas, car il n’est pas facile de bien choisir devant les intérêts en jeu chez les manifestants, qui ne sont pas toujours clairement visibles.

Personne ne peut actuellement savoir si l’Église, sans le vouloir, n’est pas en train de favoriser quelque chose de pire, ou si des temps meilleurs sont vraiment sur le point d’advenir.

De Managua
Ana del Socorro Peralta

 

[i] Son rival et le principal parti d’opposition ont été interdits d’élections.
[ii] Article dans le journal Confidencial du 30/04/18.