Mozambique : lutte contre la traite

En juillet 2020 ; Sœur Marinês Biasibetti, secrétaire générale de la CEMIRDE(1), a accordé un entretien à Migrants Refugees sur la lutte menée contre la traite.

Combattre la traite à l’époque du Covid-19: le travail de la CEMIRDE

2020.10.07_Mozambique-Lutte-contre-traite. Mozambique : lutte contre la traite

Pouvez-vous nous parler du travail de la CEMIRDE dans la lutte contre la traite des êtres humains au Mozambique ?

La Commission épiscopale pour les migrants, les réfugiés et les personnes déplacées internes, CEMIRDE, est un organisme de la Conférence épiscopale du Mozambique qui s’occupe de la défense des droits de l’homme et de l’assistance aux personnes en mouvement et des groupes en situation de vulnérabilité. Elle travaille sur sept fronts d’intervention, dont la prévention et la lutte contre le trafic de personnes et d’organes, au Mozambique.

En 2014, la CEMIRDE a lancé une campagne nationale pour prévenir et combattre la traite des personnes en menant différentes actions. Elle a fait ses preuves avec ses premières recherches (2016) sur le trafic d’organes et de parties du corps humain dans la région du sud du Mozambique (Maputo, Gaza, Inhambane), en collaboration avec des anthropologues de l’Université Eduardo Mondlane et avec le soutien de l’Agence catholique pour le développement international (CAFOD). L’objectif était d’acquérir des connaissances sur l’existence ou non du phénomène dans ces régions qui connaissent un flux migratoire intense et qui sont proches de la frontière avec l’Afrique du sud. Une compréhension plus complète du problème s’est concrétisée en 2018 grâce à la deuxième étude menée dans la région nord du Mozambique (Nampula, Niassa, Cabo Delgado). Les rapports de l’étude ont été présentés publiquement et largement relayés dans les médias, confirmant ainsi l’existence du phénomène, dont les principales victimes sont les enfants, les femmes et les personnes ayant des problèmes de pigmentation de la peau (albinisme).

En réponse aux résultats et aux recommandations des chercheurs, la CEMIRDE a organisé et développé diverses activités de sensibilisation à différents niveaux, à savoir : l’organisation d’une conférence internationale (qui implique des évêques catholiques de la région de l’Afrique australe, des parlementaires du Mozambique ainsi que des représentants de diverses institutions gouvernementales et non gouvernementales qui travaillent sur ce thème) ; un séminaire national (avec la participation des évêques de tous les diocèses du Mozambique et les commandants provinciaux de la Police de la République du Mozambique) ; des séminaires diocésains et régionaux (avec des agents pastoraux pour la mobilité humaine) ; des séminaires avec des leaders de confessions religieuses membres du Conseil chrétien du Mozambique ; une rencontre avec la Police de la République du Mozambique (3 provinces du sud du pays) ; un séminaire avec les évêques présidents des Commissions sociales du Mozambique et de l’Afrique du Sud. Tout le travail a toujours été accompagné d’une activité de formation dans les communautés, la priorité étant donnée à celles des zones les plus éloignées. Ces dernières années, la CEMIRDE a intensifié ses activités de prévention en se concentrant sur les écoles secondaires ; des groupes de discussion y ont été créés, qui développent des actions de prévention dans le domaine scolaire et communautaire, en collaboration avec les antennes de la CEMIRDE dans toutes les provinces.

Il convient de mentionner les supports d’informations sur le sujet, en particulier : rapport de recherche (en portugais et en anglais), brochures en portugais et au moins en 5 langues locales, affiches, programmes radio en portugais et en d’autres langues, réalisation d’un reportage, en collaboration avec la Télévision du Mozambique, sur les enfants des rues dans les provinces de Maputo, Gaza et Inhambane, en vue d’identifier une éventuelle implication dans l’exploitation du travail et la traite des mineurs. Malheureusement, les informations recueillies sur le terrain ont confirmé que beaucoup d’enfants sont utilisés pour le travail et l’exploitation sexuelle, tandis que d’autres ont disparu et que personne ne sait où ils se trouvent.

Quel impact la pandémie provoquée par la Covid-19 a-t-elle eu sur ce travail ? Y a- t-il eu des changements dans le phénomène de la traite des êtres humains au Mozambique pendant cette période ? Et comment la CEMIRDE a-t-elle réagi à ces changements ?

La pandémie provoquée par la Covid-19 a eu un impact direct sur les activités de la CEMIRDE en termes de prévention et de lutte contre le trafic de personnes, d’organes et de parties du corps humain au Mozambique. Comme indiqué précédemment, des groupes de discussion ont été créés dans diverses écoles des diocèses du pays responsables de la réalisation d’actions de sensibilisation à différents niveaux. Toutes ces activités ont été paralysées à cause de l’état d’urgence (déjà dans sa troisième phase) en vigueur au Mozambique, décrété par le président de la République ; cela comprend, entre autres mesures, la fermeture des écoles, l’interdiction des réunions, la restriction de la circulation des personnes, etc. Il convient de rappeler que les activités de prévention impliquent généralement le contact direct avec les personnes et des déplacements dans des régions éloignées de la ville, ce qui n’a pas pu se faire pendant l’état d’urgence. Néanmoins, la CEMIRDE a ré-adapté son plan d’action en organisant des activités de prévention en relation avec la Covid-19 : elle a produit des masques et des documents contenant des messages de prévention par rapport à la pandémie et à la traite des êtres humains, qui ont été distribués, ainsi que des affiches, par l’intermédiaire des antennes et de leurs équipes dans tous les diocèses du pays.Les antennes ont mené une campagne de sensibilisation en distribuant ce matériel aux communautés et par le biais de programmes radio, tout en respectant les mesures imposées par l’état d’urgence.

Une autre restriction importante a été l’interruption du troisième sondage sur la traite dans les régions centrales du pays (Manica, Beira, Quelimane et Tete). Tout était censé commencer le 23 mars mais le 21, le président a décrété la fermeture des écoles ainsi que d’autres mesures qui ont directement affecté la mise en œuvre de l’étude. Ces derniers mois, plusieurs cas de prélèvements d’organes et de vente d’enfants albinos ont été signalés dans la région centrale du pays. Nous ne pouvons pas dire que ces crimes sont directement liés à la pandémie mais il est vrai que la crise, associée à la pauvreté, a favorisé et alimenté certaines pratiques qui portent atteinte à la dignité humaine et aux droits fondamentaux des personnes.
Pendant cette phase, la CEMIRDE accompagne et assiste, dans la province de Tete, deux jeunes victimes de prélèvement d’organes génitaux et, en lien avec la Ligue mozambicaine pour les droits de l’homme et avec d’autres organisations, elle tente de clarifier les faits afin de punir les responsables.

Quelles sont les perspectives pour le travail à venir dans ce domaine ?
Pour l’avenir, la CEMIRDE entend mener la troisième recherche bloquée par la pandémie et, selon les mêmes dynamiques que pour les précédentes, produire un rapport, publier les résultats et intensifier le travail sur la base des conclusions et de l’orientation des chercheurs ; ce faisant, elle recherchera de nouvelles technologies pour poursuivre les activités de prévention et de lutte contre ce phénomène pendant et après l’état d’urgence.

Autre chose à nous signaler ?
La Covid-19 a une conséquence directe sur les personnes et les communautés : elle les rend toujours plus vulnérables en cas de trafic. Pour faire face à cette situation, des mesures devraient être prises afin d’aider les communautés à être plus vigilantes. Dans les régions du nord et centrales du pays, les attaques armées obligent à se déplacer énormément des personnes qui vivent dans des conditions d’extrême pauvreté et qui affrontent toutes sortes de difficultés. Cette mobilité peut favoriser l’émergence de cas de traite ; la CEMIRDE va donc intensifier ses actions dans les communautés et dans les structures locales pour qu’elles soient attentives à ce problème.

Sr. Marinês Biasibetti, mscs
Secrétaire générale de la CEMIRDE
Maputo, 20.07.2020

 

(1) Alors que le Mozambique est plongé en pleine guerre civile (1977-1992), la CEMIRDE (commission épiscopale pour les migrants, réfugiés et déplacés) est créée au début des années 1990 pour accueillir les exilés désireux de rentrer au pays et de s'occuper des déplacés intérieurs pour les réintégrer dans leur région d'origine.
A la fin de la guerre civile, la CEMIRDE se réoriente vers l’accompagnement des mozambicains travaillant dans les mines en Afrique du Sud.
En 2001, la CEMIRDE souhaite élargir l'horizon de sa mission et transfert le camp national de réfugiés dans la province de Nampula. Dans cette optique, en 2004, elle développe des collaborations pastorales avec les diocèses et paroisses pour promouvoir le développement humain. Un service de conseil juridique aux migrants, demandeurs d'asile et réfugiés est ainsi créé.
Les champs d'intervention de CEMIRDE continuent d’évoluer et de se développer.