L’Afrique face au Covid-19

Les gouvernements et les Églises, en Afrique comme ailleurs, prennent des mesures pour lutter contre l’impact du Covid-19.

2020.04.10_ Afrique-Coviv19_Marchand-masques-Brazzaville. L’Afrique face au Covid-19

Marchande de masques à Brazzaville, République du Congo.

« Si le coronavirus touche l’Afrique de plein fouet, affirme sœur Cristina Antolín, ce sera une catastrophe ».  Et cette religieuse dominicaine sait de quoi elle parle puisqu’elle a exercé comme médecin pendant plus de 30 ans en Afrique, en RDC et au Cameroun. Elle a créé dans la capitale camerounaise le centre hospitalier Saint-Martin de Porrés, devenu un hôpital de référence dans le pays.

Le Covid-19, même s’il est arrivé plus tard, même si pour le moment il y a moins de cas qu’en Europe, a déjà touché l’Afrique. Le premier cas recensé est apparu en Égypte en février 2020. Sur les 54 pays africains, 52 sont actuellement touchés, et les États prennent des dispositions, alors que le directeur de l’OMS a appelé l’Afrique à « se réveiller » et à « se préparer au pire » face à la pandémie. Seuls deux pays sont officiellement épargnés pour le moment, les Comores et le Lesotho.

Se préparer… Certains pays ont commencé le dépistage, pris des mesures de confinement, d’autres ont déclaré l’état d’urgence ou des couvre-feux. Les gouvernements africains, conscients de la vulnérabilité de leur population, ont pour la plupart pris tôt les mesures possibles pour éviter la propagation du virus. Mais que veut dire confinement, que veut dire distanciation sociale, dans des villes tentaculaires telles Lagos, Kinshasa ou Johannesburg ? Qu’est-ce que cela signifie dans des quartiers surpeuplés, dans des maisons exiguës où vivent un nombre important de personnes ? Les gestes barrières, quand il n’y pas l’eau courante et qu’il faut aller la chercher loin ? Rester chez soi, quand on a besoin de travailler au jour le jour pour manger au jour le jour ? Quand on doit choisir entre la maladie et la faim ? Dans des pays où règne l’économie de subsistance, il est difficile aux familles de faire de petites réserves, d’autant qu’il n’y a pas toujours les moyens de conservation nécessaires.

Et pour ceux qui tombent ou tomberont malades, quel accès aux soins auront-ils sans parler de l’absence de protection sociale ? Dans un certain nombre de pays, les structures sanitaires sont déficientes, manquent de moyens et de personnel. Peu d’hôpitaux, peu de personnel de santé, peu ou pas de services de réanimation, que se passera-t-il lorsque les personnes touchées par le Covid-19 arriveront dans les structures de santé ? Achat de médicaments, préparation des repas, changement des draps, des perfusions, etc, sont autant de gestes assurés ici par le personnel de santé. Il n’en est pas de même en Afrique dans la grande majorité des hôpitaux, où chaque malade doit être accompagné d’un « garde-malade » qui s’occupera pour lui de tous ces aspects indispensables. Si je n’ai pas de garde-malade, je ne mange pas car aucun repas n’est assuré ; comment faire alors pour vivre cette fameuse distanciation sociale si nécessaire ?

Non, même si certains l’ont dit, nous ne sommes pas tous égaux devant cette pandémie, même si elle nous touche tous. La chance de l’Afrique, c’est peut-être qu’elle ait touché d’abord les pays européens… car ainsi la recherche de traitements et de vaccins a commencé à grande échelle.

Dans cette lutte contre la maladie, l’Église est en première ligne en Afrique, puisqu’elle gère bon nombre de structures sanitaires, et qu’une grande partie des religieuses travaille dans le domaine de la santé. Dans une lettre pastorale adressée aux prêtres de son diocèse, durement frappé en 1995 par l’épidémie de fièvre Ebola, l’évêque de Kikwit (RDC) rappelle ainsi le souvenir d’une communauté décimée par le virus, et il invite les prêtres à prier pour la paix, pour « tous les malades, plus particulièrement pour les victimes de cette pandémie mortelle. Et (…) le personnel soignant ainsi que les scientifiques du monde entier afin de conduire leurs recherches dans la vérité, le respect de la dignité humaine, pour la plus grande gloire de Dieu ».

Nombre de conférences épiscopales ont appelé à des journées de jeûne et de prière, alors qu’elles mettaient en place dans un premier temps des mesures de distanciation équivalentes aux nôtres, ainsi qu’une catéchèse destinée à expliquer aux fidèles le sens de l’impossibilité de participer aux célébrations religieuses. Comme dans les différentes Églises européennes, en Afrique aussi la créativité est de mise sur les réseaux sociaux pour favoriser la prière, la participation à l’Eucharistie, la communication. Là encore tout le monde ne bénéficie pas des mêmes moyens pour s’y associer. Mais tout le monde peut prier et se rendre solidaire. Ainsi Mgr Sithembele Sipuka, évêque de Mthatha en Afrique du Sud, et par ailleurs président de la Conférence des évêques catholiques d’Afrique australe et 1er vice-président du Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM), réfléchit-il dans son bulletin mensuel : « Je suis de tout cœur avec la majorité des gens qui vivent de la vente et du travail à la pièce. Rester assis à la maison pendant 21 jours, et qui sait si cette période pourrait être prolongée, signifie que ces personnes vivent maintenant sans moyens pour subvenir à leurs besoins. Que pouvons-nous faire pour ces gens maintenant ?  Que ferons-nous lorsque le verrouillage sera terminé, car tout indique que la situation économique va se détériorer ? De plus en plus de gens n’auront pas les moyens d’acheter l’essentiel. Il me semble que nous devrons poursuivre de manière intense le programme de nourrir les affamés. Il est possible que cette situation nous appelle, en tant que clergé et religieux, à partager notre propre nourriture, car les ressources des seuls fidèles ne suffiront pas ». La période de COVID-19, suggère l’évêque, « peut être utilisée avec profit pour la réflexion, la prière, l’auto-examen, pour lire les livres que l’on a remis à plus tard, pour se reposer et surtout pour s’unir à cette douleur et à cette anxiété globales dans la prière ».

En ce temps de crise, le rôle de la famille comme église domestique est souligné par des théologiens et biblistes africains, tel le religieux ivoirien Donald Zagore ou la religieuse nigériane Theresa Okure réfléchissant à ce que cela signifie que d’être Église. La fermeture des églises à travers le monde, selon sœur Theresa, est aussi un appel à « entrer dans nos chambres intérieures, au plus profond de nos cœurs et y prier Dieu ».  La religieuse nigériane invite les chrétiens à cesser de protester contre les « bâtiments d’église fermés à clé » et à réaliser que « nous sommes l’Église et qu’aucun être humain ne peut fermer ou enfermer cette église, sauf nous-mêmes. Nous pouvons assister à la messe tous les jours et même tous les dimanches, communier, et pourtant ne pas être ou nous voir comme l’Église de Dieu », poursuit-elle.

Le cardinal Philippe Ouedraogo, archevêque de Ouagadougou au Burkina Faso et président du SCEAM déclarait au début de la pandémie : « Certains pays sont plus touchés que d’autres. Les précautions ne sont pas les mêmes partout. Mais tout ce qui est humain intéresse l’Église. Elle ne doit pas se désintéresser du sort des hommes. Les gens qui meurent à cause de ce virus et de cette épidémie. Donc, nous sommes à l’écoute et nous essayons de voir ce que nous pouvons faire ». Testé positif au Covid-19 le 30 mars, le cardinal a adressé depuis l’hôpital un message à son diocèse dans lequel il appelle à l’unité « pour vaincre ce terrible fléau, dont les effets sont clairement visibles sur la santé, sur les plans socio-économique, culturel et spirituel ».

Pour sa part, le Conseil des Religions[1] de l’Île Maurice souligne que la crise actuelle « peut contribuer à créer entre nous une plus grande solidarité au-delà des clivages politiques, raciaux et religieux », et que « l’occasion nous est peut-être donnée de prendre ensemble quelques décisions qui pourraient amener un progrès qualitatif dans notre vie de citoyen ». Cela est vrai pour Maurice, mais peut aussi être lu dans une dimension universelle, pour l’aujourd’hui de la crise et pour « l’après » Covid-19.

Annie Josse
9 avril 2020

[1] Fondé à Maurice en 2001, et présidé par un prêtre catholique, il se compose de 11 membres représentant les grandes religions présentes à Maurice ainsi que les diverses confessions chrétiennes. La famille Bahaï y est aussi représentée.