Heurs et malheurs de la démocratie en Afrique

Deux soulèvements populaires pacifiques marquent l’actualité du continent africain. En Algérie et au Soudan, les dirigeants ont été contraints de se retirer face à la mobilisation de populations contestant un trop long maintien au pouvoir des clans présidentiels, et leur façon de gouverner.

2020.03.04_Democratie_Afrique. Heurs et malheurs de la démocratie en Afrique

Dans ces deux pays, l’armée a cherché à conduire la transition, après la chute d’Abdelaziz Bouteflika et d’Omar el Béchir. Dans les deux cas, la population a signifié, pacifiquement mais fermement, qu’elle entendait garder la main sur la suite des événements et exigeait justice pour les crimes commis. Dans les deux cas s’est imposé un pouvoir ne marquant ni rupture ni totale continuité. Ces deux transitions sont en cours. Leur issue reste incertaine. Le Soudan et l’Algérie – pays restés à l’écart des « printemps arabes » – témoignent de l’aspiration obstinée des peuples africains, en particulier de leur jeunesse, archi-majoritaire, à une amélioration de la gouvernance et à une alternance à la tête de l’État.

De tels changements, longtemps hors de portée, constituent aujourd’hui plutôt la règle. Ils interviennent généralement par les urnes, dans un contexte où, depuis 2010, le continent n’a jamais compté autant de pays dotés de systèmes politiques basés sur l’élection[1]. Un seul pays, une dictature, ne vote pas, même pour la forme : l’Érythrée. Pour autant, ces scrutins permettent-ils de véritables alternances démocratiques ? « On n’organise pas des élections pour les perdre », disait l’ancien président congolais Pascal Lissouba. Quand ils ne modifient pas la Constitution en vue de pouvoir rester au pouvoir, de nombreux présidents sortants choisissent leur successeur (Mauritanie, Angola, et République démocratique du Congo récemment) : des changements de têtes plus que de méthodes.

Les élections conduisent parfois à une alternance. Le cas le plus emblématique est celui de la Gambie : le brutal dictateur Yahya Jammeh, tomba en 2017 après une présidentielle qu’il croyait gagnée d’avance. Depuis cette chute inattendue, à laquelle le Sénégal, aidé de la France, a pris une part certaine, le Togo demeure le seul État ouest-africain à n’avoir jamais connu d’alternance, dirigé depuis 2005 par Faure Gnassingbé, qui succéda à son père Gnassingbé Eyadema, lui-même arrivé au pouvoir après deux coups d’État (1963, 1967).

Élections ≠ démocratie

Si la tenue d’élections est une condition sine qua non de la démocratie, celle-ci ne s’y limite pas. L’équation est résumée par les chercheurs Victor Magnani et Thierry Vircoulon[2]. À leurs yeux, la question de la démocratie en Afrique est victime d’un « double réductionnisme » : « elle est réduite à la dimension électorale – cette dimension étant elle-même réduite au fait de savoir si les élections sont libres, transparentes et régulières ». Pour les puissances occidentales et les gouvernements des pays en cause, la tenue d’élections satisfaisant à ces critères est souvent jugée suffisante pour donner un brevet de démocratie. Cette vision néglige les aspects fondamentaux que sont l’environnement institutionnel (neutralité politique des institutions, séparation réelle des pouvoirs) et politique (accès égalitaire aux médias et aux financements de campagne…). Des présidentielles récentes (Bénin, Madagascar, Kenya…) ont donné lieu à des débauches de moyens, dont l’origine reste largement obscure. Une étude financée en 2016 par l’Union Européenne a évalué que le vainqueur de la présidentielle de 2013 à Madagascar, Hery Rajaonarimampianina, aurait dépensé 43 millions de dollars pour sa campagne victorieuse. Ces dépenses feraient de cette élection le scrutin récent le plus onéreux au monde, rapporté au nombre de voix réunies – environ 2 millions. Ce qui n’a pas empêché une même surenchère de moyens lors de la présidentielle de 2018.

Cette débauche de moyens est à la mesure de l’enjeu : le contrôle d’États où les plus gros marchés sont publics, souvent attribués de gré à gré, et où la concession du sol (terres arables, terrains immobiliers) et du sous-sol (minerais) revient à l’administration. Quand les candidats ne sont pas eux-mêmes à la tête de conglomérats[3], des entrepreneurs locaux, et parfois des États étrangers – comme la Russie récemment[4], sont prêts à financer la campagne d’un ou de plusieurs candidats dans l’espoir d’être in fine remboursés, si possible au centuple, en contrats publics ou ressources naturelles (bois précieux, minerais). Certains acteurs politiques pratiquent le renvoi d’ascenseur croisé d’un pays à l’autre : tel leader politique finance la campagne d’un candidat d’un autre pays qui, une fois parvenu au pouvoir, lui rendra la pareille. Plus classiquement, les régimes sortants abusent souvent des moyens de l’État et des trésors de guerre accumulés dans le cadre de l’exercice du pouvoir.

À l’échelon local, c’est plutôt l’impunité qu’achètent des entrepreneurs de moindre envergure, en soutenant un candidat ou en se faisant élire. Ainsi des trafiquants de drogue notoires siègent dans certains parlements sahéliens, avec immunité parlementaire à la clé.

À ces phénomènes qui biaisent le scrutin, s’ajoute souvent l’absence de séparation des pouvoirs. Même organisé correctement, sans incidents graves, un scrutin arbitré par un conseil constitutionnel aux ordres du pouvoir ne sera pas réellement démocratique et débouchera parfois sur une crise. Cette absence de séparation des pouvoirs se double souvent d’une méconnaissance de la fonction même de ces pouvoirs. Dans certains pays, 100% des lois votées sont le fruit de projets émanant du gouvernement : majorité comme opposition s’abstiennent de déposer la moindre proposition de loi.

C’est plus souvent le camp au pouvoir qui dévoie les institutions en les instrumentalisant. La création d’un Sénat, dont de nombreux États africains étaient dépourvus depuis leur indépendance, sert principalement à rétribuer aux frais de l’État des loyautés politiques. Loin d’être des relais du peuple souverain, ces institutions se superposent à d’autres cénacles ayant des fonctions comparables (conseil économique et social, conseil des rois et chefs traditionnels…) et offrent « l’avantage », de surcroit, d’émarger au guichet de la « coopération interparlementaire ».

La tentation autoritaire ?

C’est tout ce que le jargon international appelle la « gouvernance » qui apparait en creux quand on parle d’élections. L’organisation régulière d’élections par des pouvoirs qui entretiennent un système politique déséquilibré en leur faveur ne peut suffire à définir une démocratie. Les peuples d’Afrique ne s’y trompent pas et restent, dans leurs aspirations, assez étrangers à l’assaut général contre la démocratie observé à travers le monde. Les données d’enquête d’Afrobaromètre, qui couvrent plus de 30 pays du continent, indiquent que les citoyens désirent des élections ouvertes ; leur soutien aux élections est d’autant plus fort qu’ils pensent qu’elles peuvent permettre une alternance. Alors que la participation aux élections est globalement en baisse dans le monde, elle est restée stable en Afrique ces dernières décennies.

Cela n’enlève rien à l’attrait que la « stabilité » de régimes autoritaires, tels la Chine, inspirent… surtout aux dirigeants politiques. Au-delà d’une commune absence d’aversion envers la corruption, l’image d’un modèle politique basé sur l’étatisme et le contrôle policier séduit. Sans parler de l’absence d’élection et d’alternance, à laquelle la « stabilité » sert de paravent, par opposition aux élections, assimilées à la confrontation et donc la violence. Cet argument de la stabilité, ajouté au pseudo « appel du peuple », justifie les révisions constitutionnelles visant à prolonger les pouvoirs présidentiels en place. Depuis les années 1990, de nombreux États avaient, sous la pression populaire, inscrit dans leur Constitution une clause limitant à deux le nombre de mandats présidentiels et/ou imposant des limites d’âge. Cette règle est régulièrement remise en cause par certains dirigeants. Généralement, le motif réel est parfaitement lisible par les populations : il s’agit pour les présidents de garder – pour eux ou leur entourage – l’accès aux ressources et d’éviter d’éventuelles poursuites judiciaires. Cette tentation de jouer les prolongations est particulièrement préoccupante dans les régimes où le problème de la succession se fait pressant du fait de l’âge du capitaine. En 2020, trois chefs d’État africains sont au pouvoir depuis plus de trois décennies : Teodoro Obiang Nguema en Guinée équatoriale, Paul Biya au Cameroun, Yoweri Museveni en Ouganda.

Certains coups d’État constitutionnels ont toutefois été contrecarrés. Au Sénégal en 2012, les électeurs se sont opposés à un troisième mandat assorti d’une possible dévolution du pouvoir au fils du président. Au Burkina Faso, la tentative de maintien au pouvoir de Blaise Compaoré, en place depuis 1987, s’est heurtée en 2014 à une mobilisation populaire qui le contraignit à quitter le pouvoir. Quant aux coups d’État tout court, ils sont passés de mode : les régimes militaires se font rares en Afrique subsaharienne, et les derniers cas ont été de courte durée.

Si la possibilité de l’alternance à la tête de l’État reste au cœur des préoccupations électorales, elle est indissociable des conditions générales d’exercice de la démocratie. En Afrique comme ailleurs, les citoyens ne se reconnaissent plus, ou plus seulement, dans les partis politiques traditionnels, qui ne constituent plus une offre attractive, notamment aux yeux des moins de trente ans, archi-majoritaires dans le continent. Ce déclin des partis d’opposition s’accompagne de la montée en puissance de mouvements citoyens qui utilisent les réseaux sociaux comme espace de cristallisation des revendications sociales, économiques et politiques, et de mobilisation. Ils font émerger des figures alternatives, à l’image de Bobi Wine, jeune chanteur issu des bidonvilles de Kampala, qui éclipse les opposants politiques traditionnels en Ouganda. C’est certainement la tendance nouvelle à regarder de près dans les prochaines années, dont on ne sait encore si elle affermira la démocratie… ou l’affaiblira.

Laurent d’Ersu,
membre associé de Justice et Paix
Article paru dans la Lettre de Justice et Paix n°255

 

[1] P. Jacquemot, « Les élections en Afrique, marché de dupes ou apprentissage de la démocratie ? », Revue internationale et stratégique, n° 2, 2019.
[2] « Vers un retour de l’autoritarisme en Afrique ? », Politique étrangère, vol. 84, n° 2, 2019.
[3] Cas des actuels présidents malgache Andry Rajoelina, béninois Patrice Talon, sud-africain Cyril Ramaphosa et kényan Uhuru Kenyatta.
[4] Madagascar : la Russie aurait-elle manipulé la présidentielle ? », BBC, 8 avril 2019.