Évêques du Cameroun : non à la sorcellerie

Le 4 mai 2019, au terme de leur assemblée plénière, les évêques du Cameroun affirmaient dans leur communiqué final qu’« on ne peut être à la fois chrétien et franc-maçon, chrétien et rosicrucien, chrétien et sorcier ».

Évêques du Cameroun : non à la sorcellerie. Jésus Mafa, les béatitudes, le sermon sur la montagne.

Jésus Mafa, les béatitudes, le sermon sur la montagne.

À la suite de cette assemblée ils ont publié une lettre pastorale sur la Franc-maçonnerie, la Rose-croix et la croyance à la sorcellerie, signée de Mgr Abraham Kome Bouallo, évêque de Bafang et administrateur apostolique de Bafia[1], tout nouveau président de la Conférence épiscopale nationale du Cameroun. C’est la deuxième fois que celle-ci aborde le sujet, après une première prise de position sur les « sectes ésotériques » dans les années 1990.

Faisant le constat que « dans certaines paroisses de nos diocèses, dans les conseils paroissiaux et même dans certains organismes diocésains, l’on trouve de plus en plus présentes et à des postes de responsabilité, des personnes appartenant à la Franc-maçonnerie, à la Rose-croix ou s’adonnant à la sorcellerie et à qui l’on administre sans scrupule les sacrements que Jésus Christ a confiés à notre Sainte mère l’Église », les évêques ont décidé d’intervenir sur ces questions, par l’intermédiaire de cette lettre pastorale, « non seulement pour rappeler les grandes lignes du magistère sur la Franc-maçonnerie, les Rose-croix et la croyance à la sorcellerie, mais aussi pour vous donner des directives pastorales afin d’éclairer et de soutenir votre foi en Jésus Christ mort et ressuscité ».

Sur les deux premiers points, Franc-maçonnerie et Rose-croix, la structure est similaire : un rappel de la doctrine de l’une et de l’autre, l’exposé de la foi de l’Église et de sa position sur ces doctrines, des recommandations adressées à divers acteurs de la vie ecclésiale. En ce qui concerne la sorcellerie, une série de constats, des recommandations et l’application de ces recommandations.

Beaucoup d’affirmations circulent au Cameroun selon lesquelles on ne peut gravir les échelons professionnels, militaires ou sociaux que si l’on est affilié à une loge maçonnique ou rosicrucien, en confondant souvent les deux, et sans trop savoir ce que l’on met derrière. Selon certaines affirmations, 95% des nominations dans l’administration, la politique et l’université tiendraient compte de l’appartenance à l’un de ces groupes. À entendre certains, la plupart des chefs-d’États d’Afrique centrale ont été initiés, ainsi que la majorité des ministres camerounais. Il y est également largement admis que l’admission dans ces cercles très fermés repose sur des sacrifices humains (il faut « donner » quelqu’un) ou des pratiques sexuelles prohibées.

La Franc-maçonnerie, disent les évêques dans leur première partie, est une société initiatique fermée, mystérieuse, qui se présente comme « une philosophie humaniste, naturaliste et essentiellement rationaliste consacrée à la recherche de la vérité », accessible uniquement par la raison. Elle rejette donc les dogmes, récuse la possibilité de la révélation au profit d’une croyance en un « Grand architecte de l’univers », divinité abstraite qui ne s’occupe pas vraiment des hommes. Les évêques rappellent les différentes condamnations de la Franc-maçonnerie par l’Église au cours de l’histoire, et soulignent que « la religion chrétienne n’est pas notre invention, mais une religion révélée par Dieu lui-même à Moise, et portée à son accomplissement par Jésus Christ. Notre foi repose sur l’ensemble des vérités révélées par Dieu. Ces vérités portent aussi le nom de dogmes. Aucun catholique ne peut les contester sans renier sa foi : il s’agit des dogmes de la Sainte Trinité, de l’Incarnation, de la Résurrection, de l’Ascension, de l’Immaculée Conception et de l’Assomption de la Vierge Marie ». La question du « secret » et des actions rituelles est également un point d’incompatibilité avec l’Église catholique.

En ce qui concerne les Rose-croix[2], membres de l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix ou de la Rose-croix d’or, les évêques soulignent qu’ils ne parlent jamais de Jésus comme sauveur, alors qu’ils organisent des pèlerinages en Israël : ceux-ci n’ont pas comme point culminant le Golgotha mais Qumran. Ils rappellent aussi que la croyance dans le karma, la métempsychose et la réincarnation sont contraires à la foi. Le Dieu des rosicruciens n’est pas une personne, mais une « sorte d’énergie spirituelle », nous plongeant « en plein dans le panthéisme », une construction personnelle propre à chacun. L’homme se sauve par son propre effort et par la connaissance, « de l’erreur et de l’ignorance », non du péché ou du mal.

Croyant en une série de réincarnations successives, les rosicruciens ne croient pas à la résurrection, fondement de la foi chrétienne.

Par rapport à la sorcellerie, dont les « multiples effets nocifs dans un contexte sociopolitique marqué par la précarité, la fragilité liée à la maladie et à l’angoisse existentielle multiforme [livrent] l’homme africain à l’emprise de l’irrationnel », les évêques constatent qu’elle « sème confusion et malaise » et est un phénomène dangereux. La situation exige « l’urgence d’un discernement pour que l’Africain grandisse en lucidité ».

Les recommandations faites par la lettre pastorale, que ce soit au sujet de la Franc-maçonnerie, de la Rose-croix ou de la sorcellerie, insistent sur la formation et l’accompagnement : intensifier l’enseignement solide de la foi, approfondir la doctrine sociale de l’Église et l’anthropologie chrétienne, donner la priorité à la vie communautaire, ainsi que sur la nécessité d’élaborer des propositions pastorales adaptées dont une pastorale de l’écoute, d’exercer la prudence et la vigilance, de savoir recourir aux psychothérapeutes.

Les éléments de cette lettre pastorale ne sont pas des nouveautés, mais l’ensemble constitue une prise de position courageuse dans un pays où l’on dit – à tort ou à raison – qu’il faut « pratiquer » (le mot n’a rien à voir avec les sacrements mais renvoie à la sorcellerie et aux divers rites des groupes ésotériques) pour avancer dans la vie, et où une sorte de double appartenance est communément admise.

Annie Josse
Septembre 2019

Lettre pastorale de la CENC

[1] Mgr Jean-Benoît Bala, évêque de Bafia, a été retrouvé noyé dans le fleuve Sanaga le 2 juin 2017, trois jours après sa disparition. À ce jour, les causes de sa mort restent inconnues. L’enquête officielle a conclu au suicide, l’Église affirme qu’il a été assassiné.
[2] La Rose-croix est née au début du 17ème siècle du désir d’établir la paix et la compréhension entre catholiques et protestants, afin de faire cesser les guerres de religion qui ravageaient l’Europe. Mouvement élitiste inspiré de l’organisation de la franc-maçonnerie.