Lettre de Centrafrique juin 2019

Maria Biedrawa dispose d’une longue expérience dans le domaine de la médiation, de l’intervention civile de paix et de la communication non-violente. Elle répond aux demandes des acteurs locaux de paix ou des Églises locales, et anime, avec eux, des stages pour répondre à leurs besoins dans le domaine de la non-violence active. Dans les pays en conflit ou en sortie de conflit. Maria Biedrawa est diacre de paix et ancienne présidente du Mouvement International de la Réconciliation (MIR) – France.

Lettre de Centrafique Juin 2019. Session-Carnot_Centrafrique2019

République de Centrafrique : mains de deux des participants à la session Carnot.

Cher-e-s ami-e-s,

Prêt-e-s pour l’embarquement en direction de la   République Centrafricaine ? Si c’est oui, départ immédiat …

Premier dîner au centre d’accueil à Bangui. J’écoute une conversation entre deux humanitaires africains. « Ces routes sont à l’image de la cohésion sociale. Que des trous, des crevasses. » Je pense à la route que nous prendrons demain de Bangui à Berberati, cette fois-ci par le sud. 420km de trous et de crevasses nous attendent. Cette route est plus courte de 230 km que l’autre, qui passe par le nord, mais elle est en si mauvais état qu’on met autant de temps que par la route plus longue. Le chauffeur envoyé par l’évêque a sûrement de bonnes raisons de l’avoir choisie. La conversation à côté continue et commence à m’éclairer : « Dans le temps, quand une route qui traversait le village était en mauvais état après une pluie, le chef du village convoquait les hommes et les jeunes pour se répartir les travaux. Un matin, tout le monde sortait avec les pelles et le matériel nécessaire, et le soir-même la route avait fait peau neuve. C’était une question d’estime de soi pour le village. » – Alors, c’est l’estime de soi qui manque aujourd’hui ? – « Oui, mais l’estime de soi manque parce que plus personne n’a d’autorité, ou bien c’est une autorité très limitée. L’état n’a pas d’autorité, la MINUSCA encore moins, les chefs de village pas souvent … ceux qui ont l’autorité – ou le pouvoir ? – sont ceux qui portent les armes : les milices, les bandits … » Je comprends donc : une autorité trouée et crevassée. – Il n’y aurait plus personne qui saurait fédérer ? – « Il y a tant de lignes de fractures : entre les victimes et les bourreaux, entre les religions, entre les Centrafricains et ceux qu’on appelle les Tchadiens ou étrangers ; ligne de fracture selon les positions prises pendant la crise ; ligne de fracture entre ceux qui ont peur de la justice et de la vérité et ceux qui les réclament … », une litanie qui peut être allongée encore. Je comprends donc : une cohésion sociale trouée et crevassée.

Or, le peuple lui-même serait le premier bénéficiaire de routes en bon état. – « Mais c’est là, l’autre problème : ils n’ont plus conscience que c’est leur village, leur route, leur pays. Les autres – les entreprises étrangères, les puissances mondiales, les militaires, les bandits aussi – tout le monde se jette sur les ressources et les pille comme si elles leur appartenaient. »  – Et la voix des citoyens, de la société civile ?  – « Ils étaient exclus de la table des négociations à Khartoum[1]. Leur parole ne compte pas. Ces routes sont un signe de la démission du peuple et une sorte de jeu de revanche : elles lui donnent le pouvoir d’irriter tous ceux qui y passent, quelques centaines de personnes par jour et par village, et de les inciter à injurier le système, les politiques, les bandits, la pluie, la guerre, les jeunes, les vieux, les gens d’ici et les gens d’ailleurs, bref, le monde entier. » Je comprends donc : un système troué et crevassé. Et une route cahoteuse vers la paix, semée de beaucoup d’obstacles, de ralentissements, de trous et de crevasses, qui sont autant de pièges tendus surtout aux artisans d’une paix juste.  Mais après ce séjour, j’ajouterai ceci : c’est sans compter sur les artisans de paix qui ont décidé « d’aller à pied », c’est-à-dire d’aller lentement et sûrement, de jeter les bases de la paix d’une personne à une autre, le « people to people peace building », Et c’est de cela que j’aimerais vous parler.

Pour commencer, une anecdote, car la confirmation, si besoin était, ne s’est pas fait attendre sur notre trajet du lendemain. À un moment, en pleine forêt dense, nous nous sommes retrouvés à plat ventre pour déterrer à l’aide de nos chaussures le pont de la voiture pris dans un banc de sable. Un combat perdu d’avance. Il va sans dire qu’il n’y avait pas de réseau à cet endroit, perdu en pleine nature.  Le soleil avait déjà revêtu son costume orange. J’avoue que j’ai trouvé cet intermède plutôt romantique, mais ce n’était pas le but du voyage. Et voilà qu’au bout de quelque 40 minutes un camion passe. Les jeunes qui trônaient en hauteur sur le chargement secoué au rythme des aléas de la route, descendent et viennent avec des pelles. En quelques minutes, à la force de leurs bras et non sans rigolade, nous sommes libérés. Cela aussi est à l’image de la Centrafrique et du people to people peace building, souvent sans bruit, mais réelle et efficace. Il est vrai aussi que, s’ils ne nous avaient pas permis de redémarrer, eux aussi seraient restés bloqués derrière nous sur cette route. Et le soleil de plus en plus rouge, impartial comme il est, se serait aussi couché pour eux. Sur le chemin de la paix, nous avançons tous ensemble ou nous restons bloqués tous ensemble. À nous de choisir…

Texte complet de la lettre de Maria Biedrawa

Maria Biedrawa
Ancienne présidente du MIR France
A reçu des formations en Allemagne et Autriche qui lui donnent le titre de « diacre de paix »
Mai 2019

[1] Accord de paix signé le 4 février 2019 à Khartoum (Soudan) entre le gouvernement et 14 groupes armés, qui leur donne une place politique et ne se prononce pas sur l’amnistie des responsables des exactions : source de soulagement pour ceux qui craignaient qu’une amnistie soit décrétée, source de méfiance pour ceux qui voulaient que le gouvernement prenne un engagement clair contre l’impunité, et que ce soit inscrit dans les Accords.
L’International Crisis Group, organisation non gouvernementale indépendante et à but non lucratif qui œuvre en faveur de la prévention et de la résolution des conflits armés, analyse les conditions du succès de l’accord de paix signé en RCA.