Des soldats de l’ONU alimentent la guerre en RCA…

Certains casques bleus de l’ONU alimentent le conflit entre les rebelles Séléka et anti-Balaka en République de Centre Afrique (RCA). Ce sont les conclusions auxquelles parvient le missionnaire allemand Olaf Derenthal qui vit dans le pays depuis 2016.
Selon lui, des casques bleus de certains pays de la Mission Minusca font affaire avec les rebelles, ils leur donnent leurs équipement et munitions. Lors des dernières agressions contre un camp de réfugiés près de la cathédrale d’Alindao dans le sud du pays, il est apparu clairement que la mission de l’ONU protège insuffisamment les populations.

Des soldats de l’ONU alimentent la guerre en RCA… Carte de la Centrafrique

Question : Père Derenthal, à la mi-novembre, il y a eu une agression près du siège du diocèse d’Alindao. Des milices majoritairement musulmanes Séléka ont attaqué des réfugiés qui avaient trouvé un abri près de l’église. Quelle était la situation sur place au moment de l’agression ?
Derenthal
: Depuis un an, il y a un camp de réfugiés autour de la cathédrale d’Alindao, avec plus de 20 000 personnes provenant des villages alentours et de la ville même d’Alindao. Ce camp n’est pas entouré par un mur ni contrôlé, mais on y trouve des tentes réparties çà et là autour de la cathédrale, avec plusieurs milliers de personnes. Certaines ONG y sont allées pour y apporter une aide. Sous la protection de l’évêque –c’est un appui psychologique pour ces gens, de savoir que l’Église les protège- et sous la protection de soldats casques bleus du Burundi, ces réfugiés ont vécu là depuis six mois.

Comment en est-on arrivé à ces agressions ?
Alindao a toujours été un bastion des rebelles Séléka, et même d’une branche très agressive du groupe. Ce camp de réfugiés autour du siège épiscopal abritait des femmes et des enfants, mais aussi de nombreux hommes jeunes. Une partie de ces hommes jeunes a sympathisé avec le groupe rebelle rival, les anti-balaka. Depuis des mois, les rebelles Séléka ont menacé d’attaquer les rebelles dans le camp de réfugiés. L’évêque a tenté de détourner ce risque et a insisté sur le fait que le camp est un refuge pour les civils, et non pour des rebelles. Entretemps, des casques bleus burundais ont été relevés et remplacés par des troupes de Mauritanie.

Cela fait-il une différence ?
Pour nous en Europe, cela ne parait pas compréhensible, mais, en fait, ce changement a été un facteur déterminant pour les attaques contre le camp de réfugiés. Je voudrais ici le dire de manière très claire : les Nations Unies échouent de manière lamentable en République de Centre Afrique. Car le contingent mauritanien des casques bleus a fait affaire avec les rebelles criminels de la Séléka. Les soldats ont protégé insuffisamment le camp. Il y a déjà des mois que l’évêque d’Alindao a écrit une lettre aux Nations Unies et a attiré l’attention sur ce phénomène. Il a prévenu que les Séléka attaqueraient un jour le camp. Ni le gouvernement ni les Nations Unies n’ont réagi à cette lettre.

Et alors, la crainte de l‘évêque s’est réalisée ?
En fait, les Séléka ont attaqué. Il est possible que des rebelles anti-balaka armés aient répliqué par les armes. Mais ils ont été pris par surprise avant l’attaque. Car les rebelles Séléka sont mieux équipés avec des armes lourdes et des Kalachnikovs. Ils sont entrés dans le camp, empli de femmes et d’enfants, qui se sont enfuis. De nombreuses tentes ont été brûlées, au moins 40 personnes ont été tuées, parmi elles le vicaire général du diocèse d’Alindao et un autre prêtre, je les connais bien tous deux. Des hommes sont morts par le feu, l’église a été partiellement détruite, des tentes brûlées intégralement. Cela, c’est un crime, que les Nations Unies auraient pu éviter. L’ONU a été prévenue depuis des mois. Mais il n’y a pas eu de réaction. Maintenant je lis dans les médias, que le chef des Nations Unies a condamné dans les termes les plus sévères l’attaque. Je ne peux que rire amèrement. Il aurait pu éviter cela.

Dire que les casques bleus mauritaniens ont fait affaire avec les rebelles, cela est un reproche sévère.
Je l’ai vu de mes propres yeux. C’est aussi facile à expliquer : c’est une affaire d’argent. Chaque soldat mauritanien reçoit lors d’une mission de l’ONU dix fois sa solde habituelle, de même que l’Etat mauritanien. Mais je ne voudrais pas incriminer simplement un groupe déterminé, il y a aussi des soldats d’autres pays qui montrent de tels comportements fautifs. Dans ce conflit en RCA, il y a de nombreux gagnants. Un casque bleu de Hongrie m’a confirmé cela : figurez-vous, il n’y a plus de guerre. Alors les Nations Unies seraient obligées de retirer les contingents de soldats. Cela aurait pour conséquence que les états, qui mettent à disposition des soldats, n’obtiendraient plus d’argent. Cela est dit brutalement et c’est presque incroyable. Mais c’est la raison pour laquelle ces soldats entretiennent ce conflit.

Vous dites que les rebelles de la Séléka sont bien équipés. D’où ont-ils ces armes ?
Les armes proviennent du Tchad, du Soudan et chez nous à Mobaye aussi de la part de casques bleus. Des casques bleus vendent ou donnent aux rebelles des armes. Certains rebelles Séléka ici à Mobaye –une paroisse à 100km d’Alindao- portent des uniformes de casques bleus mauritaniens. En partie, cela leur a été offert. C’est pourquoi la guerre ne prend pas fin ici. En général, il faut dire que toute la région de Basse Kotto dans le sud du pays est un vaste camp armé. Aussi longtemps que les rebelles obtiendront des Kalachnikovs, je ne vois aucune chance pour la paix. Les rebelles ne constituent pas une structure hiérarchique militaire, comme des soldats qui devraient obéir à leurs officiers. Ces jeunes se droguent, perdent la tête, se laissent facilement provoquer. Ils n’ont pas non plus d’intérêt politique, mais simplement l’intérêt de vivre du banditisme.

Que se passe-t-il maintenant avec le camp de réfugiés d’Alindao ?
Le camp de réfugiés n’existe plus. Il a été brûlé et les occupants ont fui dans la brousse. Ils sont répartis autour d’Alindao. L’évêque de Bambari, depuis, a appelé au calme et au renoncement aux actions de vengeance. Le gouvernement, je ne sais pas s’il a bougé. Et s’il l’a fait, cela est resté sans effet sur le terrain.

Que demandez-vous pour une pacification de la situation à Alindao ?
Il faut retirer toutes les fausses troupes de la mission Minusca de l’ONU, ceux qui font affaire avec les rebelles. On ne devrait laisser dans le pays que des casques bleus qui font correctement leur travail. Les soldats du Burundi, du Congo, du Rwanda, de Tanzanie qui protègent vraiment les civils face aux rebelles. Je ne voudrais en aucun cas incriminer tous les casques bleus. Il y a des contingents qui font ce travail. Mais nous savons cela déjà depuis les expériences au Rwanda ou en Serbie. C’est un point faible de l’engagement des casques bleus de l’ONU.

 Interview par Claudia Zeisel pour le magazine Weltkirche.katholisch.de
(traduction Antoine Sondag) 7 décembre 2018

© weltkirche.de

 

Olaf Derenthal, Spiritain, missionnaires et infirmier, vit et travaille depuis octobre 2016 en RCA. Avec deux confrères, il accompagne la jeune Église du pays dans la paroisse de Mobaye et travaille comme coordinateur pour les projets de santé du diocèse d’Alindao. Pendant les conflits durs dans la région, il a fui avec ses confrères provisoirement dans le Congo voisin. Le P. Derenthal tient un blog qui informe régulièrement sur la situation dans le pays.