Présidentielle au Cameroun : le « candidat idéal » des évêques

Les électeurs camerounais éliront leur président le 7 octobre 2018 ; en 2019 ils retourneront aux urnes pour les élections municipales et législatives. Dans une situation sociopolitique tendue, les évêques du Cameroun ont publié fin août une lettre pastorale dans laquelle ils détaillent des critères de discernement en vue du choix des citoyens.

Élection présidentielle au Cameroun. Manifestation_sept2018_Cameroun

Manifestation contre les violences au Cameroun dans un contexte préélectoral, en septembre 2018

Au pouvoir depuis 1982, Paul Biya, 2e président de la République du Cameroun et constamment réélu après des élections gagnées d’avance, se présente à sa propre succession. En octobre 1997 déjà, à la veille du scrutin, la télévision nationale annonçait : « le président Biya, dont ce sera demain la réélection… ».  Régulièrement entachées de fraudes ou boycottées par les partis d’opposition, de même que par de nombreux citoyens qui désespèrent d’un changement possible, les élections présidentielles semblent ne représenter qu’une formalité pour une grande partie des 23 000 000 d’habitants de ce pays d’Afrique centrale. C’est souvent un véritable parcours du combattant que d’obtenir une carte électorale si l’on fait partie d’ethnies considérées comme opposantes, alors que d’autres en reçoivent quatre ou cinq à condition de voter pour le chef de l’État sortant.

La candidature de Paul Biya pour un 7e mandat d’affilée a été annoncée en juillet, comme lors des scrutins précédents pour répondre aux « appels pressants » de la population, selon l’annonce du candidat. Sur fond de menaces terroristes ou sécessionnistes, ainsi que sécuritaires, dans de nombreuses régions du pays, la campagne du RDPC (Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais, le parti au pouvoir), joue la carte de la stabilité, de la paix et de l’unité nationale. Avec le hashtag #Paulbiya2018 le choix de la stabilité, les premiers clips de campagne déclarent : « L’histoire du Cameroun n’est pas celle de frères et de sœurs qui s’entre-déchirent mais celle d’une famille qui reste unie dans la prospérité. Alors quand on parle du Cameroun, de notre Cameroun, du berceau de nos ancêtres, le meilleur choix restera toujours le choix de la stabilité, Paul Biya. »

La Lettre Pastorale des Évêques camerounais, signée par Monseigneur Samuel Kleda, archevêque de Douala et président de la Conférence épiscopale, ne semble pourtant pas faire de Paul Biya le meilleur choix, dans la mesure où elle pointe les difficultés que connaît le pays gouverné par P. Biya depuis 36 ans. Certes, il en est de récentes, mais d’autres sont bien récurrentes et toujours pas réglées.

Les évêques insistent tout d’abord sur le contexte particulier dans lequel va se dérouler l’élection présidentielle 2018 : le Cameroun vit une situation que l’on pourrait qualifier d’explosive dans ses deux régions anglophones, Nord-Ouest et Sud-Ouest, où des groupes sécessionnistes ont proclamé l’indépendance . Du côté de l’Extrême-Nord, c’est la menace de Boko Haram et l’insécurité qui en découle, tandis que sur les frontières de l’Est, les conséquences du  conflit centrafricain se font sentir.

Rappelant les diverses prises de position de l’épiscopat au fil des ans, les évêques indiquent vouloir « éclairer la conscience des fidèles catholiques et des personnes de bonne volonté à effectuer des choix qui ne sont pas en contradiction avec leurs convictions inspirées par l’Évangile ».

Ils donnent ensuite quelques critères pouvant permettre aux électeurs de faire un choix en toute conscience, leur demandant de voter pour :

  • « Des candidats capables de faire face à la crise socio-économico-politique que traverse [le] pays
  • Des candidats décidés à donner confiance tout aussi bien [au] peuple qu’à la Communauté internationale en promouvant l’unité du pays et l’intégralité [des] frontières, son indépendance véritable et sa dignité dans le concert des nations modernes
  • Des candidats dont les programmes politiques sont à même d’apporter des solutions réelles aux problèmes que connaît [le] pays : la corruption, la perte du sens du bien commun, la crise dans les Régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, les inégalités sociales, le chômage des jeunes, la lutte contre la secte Boko Haram, les défis dans le monde judiciaire, la santé, l’éducation, les infrastructures, etc. »

La Lettre pastorale invite les Camerounais à ne pas céder au découragement et à l’idée de résultats déjà connus, mais au contraire à voter pour doter le « pays de dirigeants responsables et intègres ».

Elle se conclut par un appel à la transparence dans le processus électoral et au respect du droit de participation et d’expression du peuple, ainsi que par le rappel du rôle de la Commission Justice et Paix dans l’observation des élections.

Cette Lettre de la Conférence épiscopale devrait avoir un impact sur le scrutin d’octobre, dans la mesure où, devant la crise dans les régions anglophones, l’Eglise représente pour beaucoup la seule institution capable de promouvoir le dialogue. Impulsée par le cardinal Christian Tumi, archevêque émérite de Douala et autorité morale incontestable dans le pays, ainsi que trois autres leaders religieux (Eglise presbytérienne, mosquée centrale de Bamenda et mosquée centrale de Buea), une Conférence générale anglophone doit se tenir à Buea. Initialement prévue fin août 2018 et reportée depuis aux 21-22 novembre, elle devrait permettre aux acteurs anglophones de réfléchir à une position commune en vue d’un dialogue national visant à résoudre le conflit.

Lettre pastorale à l’occasion des échéances électorales de 2018 et 2019 au Cameroun

Le 19 septembre 2018 est sortie cette déclaration des Leaders religieux du Cameroun, sur la crise socio-politique dans les Régions du Nord-Ouest et Sud-Ouest, cosignée par la Conférence Épiscopale Nationale du Cameroun, le Conseil des Églises Protestantes du Cameroun, et le Conseil Supérieur Islamique du Cameroun.

Déclaration des Leaders religieux du Cameroun, sur la crise socio-politique dans les Régions du Nord-Ouest et Sud-Ouest

 

 

Annie Josse
17 septembre 2018