Congo-Brazza : interview de Brice Mackosso

Brice Mackosso est secrétaire général de la Commission Justice et Paix du diocèse de Pointe-Noire. Il est très engagé dans le processus EITI (Extractive Industry Transparency Initiative, voir leur site en français [1] ) et dans la coalition d’ONG : Publiez ce que vous payez [2]). Il est membre du collectif congolais d’associations, d’ONG, d’organisations de défense des droits de l’Homme Tournons la page[3] :  Il participe aux plateformes internationales de EITI, Publiez ce que vous payez et Tournons la page. Son action internationale lui vaut d’être connu à l’étranger, en particulier par les partenaires institutionnels de ces plates-formes comme la Banque Mondiale. Cette reconnaissance internationale lui a déjà servi pour limiter les mesures hostiles de l’Etat congolais à son encontre.

 

Brice Mackosso, Antoine Sondag avec un évêque et un prêtre du Congo RD

Brice Mackosso, Antoine Sondag avec un évêque et un prêtre du Congo RD

 

La République du Congo est appelée familièrement Congo-Brazza pour la distinguer de son grand voisin : la République démocratique du Congo, appelée Congo-Kinshasa. Ce Congo-Brazza est séparé de son voisin par le fleuve Congo, il dispose d’une superficie de 340 000 km2. Le pays a 1500km de long et environ 400km de large. Il n’est peuplé que de 5 millions d’habitants. Ses ressources pétrolières font son bonheur et son malheur : la rente pétrolière permet à l’économie de se développer, elle alimente le budget de l’Etat. Mais elle est aussi très inégalement distribuée dans le pays, elle crée des inégalités énormes. Elle n’empêche pas le pays d’être endetté, au contraire.

L’actuel chef d’Etat, Denis Sassou-Nguesso a été au pouvoir de 1979 à 1992 et de 1997 à nos jours. L’alternance de 92 à 97, suite au processus de démocratisation des années 90-92, a été ternie par une guerre civile. La volonté de s’approprier les ressources naturelles du pays fait partie des causes de cette guerre… et des troubles actuels.

 

Interview

La publication des Panama Papers a montré que diverses personnes (du Congo) ont détourné une partie de la rente pétrolière du pays. Certaines personnes possèdent plus de 5000 milliards CFA, ce qui est le montant de la dette publique du pays. Cette dette asphyxie le pays. Ces révélations se produisent au moment où le pays doit renégocier des accords avec le FMI (Fonds Monétaire International).

Le pays est membre de la zone franc. Cette appartenance à la zone franc rend quelques services, cela a sans doute évité la banqueroute et la cessation de paiement au pays à certains moments critiques…

Le pouvoir actuel sent que les gens savent que les revenus pétroliers ont été détournés. Cela a d’ailleurs été dénoncé par les évêques du pays dans leur dernière lettre pastorale.

… La publication des Panama Papers a provoqué un choc. Les gens veulent qu’on récupère les sommes détournées. La finance actuelle, il faut la réguler. Il ne devrait pas être possible de recevoir dans des institutions financières de l’argent détourné. Qui doit s’engager dans ce sens ? Qui doit parler ? En fait, tout le monde. La société civile, et pourquoi pas l’Eglise de France, les Eglises d’Europe, la conférence des évêques de la république du Congo a déjà parlé.

L’Europe doit être logique : elle a créé Frontex pour empêcher les migrants de circuler, d’entrer dans l’espace de l’Union européenne…. Il faut créer quelque chose pour que les ressources détournées ne terminent pas en Europe. Cela soulève la question de la redevabilité des dirigeants africains (traduction en français du accountability anglais), de la démocratie, de la responsabilité de l’Europe à l’égard de l’argent détourné…

En 2016, le pays a organisé des élections présidentielles anticipées. Sassou a gagné prétendument ces élections en trichant… le scenario du Burkina Faso ne s’est pas reproduit à Brazzaville. Le pouvoir a dispersé les manifestants avec des hélicoptères, et les gens se sont inclinés, les morts n’ont pas été comptés, pas répertoriés…. Le président Sassou a sans doute 72 ans, il ne veut pas quitter le pouvoir. A propos des personnes mortes durant les manifestations contre le pouvoir : il faut aider les familles de victimes à porter plainte. Les enquêtes menées jusqu’à présent sur ces évènements n’ont pas abouti, la vérité n’a pas encore été établie.

L’ancien chef d’état-major de l’armée s’est présenté lors de ces élections contre le président sortant. Sassou utilise la rivalité traditionnelle nord/sud dans le pays… Ce candidat, le général Mokoko, est maintenant en prison. Les gens du nord qui s’étaient prononcé contre Sassou sont aujourd’hui en prison.

… En cas de baisse du prix du pétrole, le pays a des difficultés. A cause de la dépendance vis-à-vis des recettes générées par le pétrole. Depuis la fin de 2016, la situation est difficile. Car le prix du pétrole est bas. Aussi, la situation des finances publiques devient difficile. Et le gouvernement fait appel au FMI. De 2006 à 2014, le budget de l’Etat connaissait un excédent. Ces excédents ont disparu aujourd’hui, où sont-ils passés ?

… Le pays a passé un accord avec la Chine : pétrole contre équipement. Les revenus du pétrole sont gagés comme garantie… Environ un tiers du pétrole est vendu à la Chine. Le pays dispose d’un compte à la EximBank de Chine… ce commerce avec la Chine fonctionne aussi comme couverture de détournements….

Les excédents budgétaires : où sont-ils passés ? Le pays a aujourd’hui une dette nationale colossale. On a du mal à faire l’évaluation de l’utilisation passée de l’argent du pétrole. Politiquement, nous vivons une régression. Les libertés sont bafouées….

Jusqu’ici, la conférence des évêques a été un peu tétanisée. Mais on ne peut pas se taire. Nous avons connu la crise économique. Nous avons connu la guerre dans le Pool. L’Eglise doit prendre la parole. Et finalement en mai 2018, les évêques ont pris la parole.

… Il y a des projets de faire venir en Europe des évêques congolais pour faire du plaidoyer : plaider la cause des populations du Congo auprès des décideurs européens (dirigeants de compagnies pétrolières et autres, autorités des divers pays et de l’Union européenne…).

… Le processus EITI est une étape dans la bonne direction. Il s’agit de garantir la transparence des revenus tirés de l’exploitation des ressources extractives. Lors des dernières réunions de l’EITI, il a été dit que le Congo a fait des progrès. La recommandation était de faire plus de place à la société civile. Mais il faut dire aussi : des gens ont été arrêtés, intimidés… contrairement aux usages en vigueur à EITI. EITI veut qu’un espace soit accordé aux représentants de la société civile. Pour qu’ils puissent prendre part aux débats concernant la gestion des revenus du pétrole.

EITI est un espace où on a pu dire que cette exigence de libre parole avait été violée. On n’est pas totalement libre, certains sujets restent tabous : on ne peut pas aborder la question des biens mal acquis… Finalement, il vaut mieux que le Congo reste dans le processus EITI, c’est un (petit) moyen de pression. Je suis favorable à la politique des petits pas.

Le Gabon avait été suspendu de sa participation à EITI, la Guinée Equatoriale aussi : ils sont partis la première fois qu’ils avaient été suspendus pour non-respect des règles de l’EITI. Il vaut mieux que le Congo reste à l’EITI, au moins c’est un lieu où on peut s’informer et faire pression, même si cette pression est faible.

Nous avons besoin d’appui, de solidarité… Les positions que nous prenons doivent être relayées dans le pays et à l’étranger. Le contexte est difficile. C’est là que nous avons besoin d’une Eglise soudée et au langage percutant. Il faudrait un peu plus de dynamisme dans les prises de parole, dans les actions, dans les manifestations de solidarité.

Nous nous appuyons sur des partenaires en Europe : Misereor (l’équivalent du CCFD en Allemagne), le Secours catholique, des conférences épiscopales en Europe… nous avons besoin de visite de plaidoyer.

Interview réalisée le 4 juillet 2018

 

 

[1] EITI selon l’acronyme anglais : Initiative de transparence des industries extractives, ITIE. L’ITIE cherche à renforcer les systèmes de gouvernance des Etats et des entreprises, et ainsi à éclairer le débat public. Dans chacun des pays mettant en œuvre l’ITIE, l’ITIE est soutenue par une coalition de représentants du gouvernement, des entreprises et de la société civile.
[2] Publiez Ce Que Vous Payez ne regroupe que des associations et des ONG. La plateforme lutte pour un monde où tous les citoyens, ceux de demain comme ceux d’aujourd’hui, puissent bénéficier de leurs ressources naturelles.
[3] La campagne internationale Tournons La Page mène et relaie des actions pacifiques et non-partisanes pour promouvoir l’alternance démocratique en Afrique. On trouve des plateformes Tournons la page dans une dizaine de pays d’Afrique (et en France aussi !).