Peut-on encore distinguer des « terres de mission » ?

Trois questions à Antoine Sondag

Le journal La Croix a interviewé Antoine Sondag sur ce sujet. Parution dans Urbi et Orbi le vendredi 2 mars 2018.

La Congrégation pour l’évangélisation des peuples, fondée en 1622 sous la dénomination de « Propaganda fide » (propagation de la foi, en latin) pour prendre en charge l’ensemble des « territoires de mission », gère aujourd’hui la plupart des diocèses d’Afrique, d’Asie et d’Océanie, soit environ 1 500 sur 4 000 au total.
Le C9 (réunion de 9 cardinaux des divers continents pour conseiller le pape) étudie la possibilité d’abandonner cette distinction territoriale et de fondre ce dicastère avec le Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation, créé en 2010. Trois questions au père Antoine Sondag, directeur du Service national de la mission universelle de l’Église à la Conférence des évêques de France.

Terres de mission - Messe Jakarta

Célébration à la cathédrale de Jakarta, Indonésie

 

La Croix : Pourquoi vouloir réformer la Congrégation pour l’évangélisation des peuples ?

Père Antoine Sondag : Il s’agit d’une vieille question, la réforme de ce dicastère est un sujet qui revient depuis des décennies. Il apparaît en effet que les conséquences ecclésiologiques du Concile Vatican II n’ont pas été tirées concernant Propaganda fide.
Cette congrégation, qui s’est vue confier le rôle, à sa création, d’administrer les terres « découvertes » par les Espagnols et les Portugais – c’est-à-dire conquises –, s’inscrit donc toujours, du moins dans ses structures, dans la mentalité colonialiste qui fut en vigueur jusqu’au XIXe siècle. L’Église a d’ailleurs longtemps délégué aux États l’organisation de l’évangélisation.
À partir du début du XXe siècle, Benoît XV travaille à dégager l’Église de l’emprise des États. Dans le même temps, les nationalismes ont eu d’importantes conséquences sur les missions. Ainsi, dans les pays de colonisation récente, comme le Togo ou le Cameroun, les Français voyaient d’un mauvais oeil les missionnaires étrangers et ont même tenté de les chasser. Rome a alors commencé à s’appuyer sur une hiérarchie locale et à ordonner les premiers évêques issus de ces diocèses.

En quoi cette congrégation se fonderait-elle sur une ecclésiologie datée ?

Père Antoine Sondag : Propaganda fide – aujourd’hui la Congrégation pour l’évangélisation des peuples – repose toujours sur une ecclésiologie qui cautionne une vision impériale du monde catholique, avec au centre Rome et l’Europe chrétienne, les terres « de chrétienté », et autour des périphéries à évangéliser.
Mais dans l’Église, il n’y a pas de périphéries autres qu’existentielles, ce sur quoi le pape François insiste d’ailleurs souvent. Et toute Église particulière doit être missionnaire.
En outre, on ne juge pas une Église selon la quantité de prêtres qu’elle « produit ». Sinon, les Églises du Vieux continent devraient devenir à leur tour périphériques.
Il n’en demeure pas moins que certains diocèses d’évangélisation plus récente ont sans doute toujours besoin du soutien financier d’autres Églises locales. Cela devrait procéder comme un « échange de dons » et non comme un rapport « aidant-aidé ». En somme, le concept de « terre chrétienne » n’est sans doute pas très chrétien… car il relève d’une conception patrimoniale de la foi, même si le christianisme fait bien entendu partie de l’histoire très ancienne de beaucoup de pays.

Comment comprendre le terme de « terre de mission », employé désormais pour désigner aussi l’Europe ?

Père Antoine Sondag : « La France, pays de mission ? », l’ouvrage des pères Henri Godin et Yvan Daniel, deux prêtres de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), a fait l’effet d’une bombe dans l’Église de France lors de sa publication en 1943. Il faisait le point sur la déchristianisation de certaines couches de la société française, et notamment du monde ouvrier, à une époque où l’on considérait encore que l’Afrique et l’Asie étaient à christianiser. Finalement, il a été à l’origine d’un élan missionnaire renouvelé dans l’Hexagone à partir de 1945.
Par ailleurs, une des révolutions du Concile Vatican II a effectivement été de reconnaître une valeur, un poids, une dignité, à d’autres traditions religieuses, et de promouvoir le respect des cultures. La notion de « mission » en a été modifiée pendant plusieurs années, même si j’aurais tendance à dire que cette période, qui s’est étalée de 1965 aux années 1990, a été surmontée. Reste que pendant ces quelques décennies, il y a eu, par exemple, un ralentissement dans le recrutement des congrégations missionnaires, de type Pères blancs.
En France, il est devenu évident aux yeux de tous, même des plus éloignés de toute pratique religieuse, qu’aujourd’hui le rapport s’est inversé, avec l’arrivée de nombreux prêtres étrangers. Ainsi, aux 5000 prêtres actifs français de moins de 75 ans, il faut ajouter 2000 prêtres venant d’autres pays. Depuis plus de 70 ans, il y a donc cette idée que l’on peut être missionnaire en France.

Recueilli par Marie Malzac,
le 1 mars 2018