Questions autour des prêtres venus d’ailleurs

Emmanuel Pic est curé de la paroisse Notre-Dame à Dijon dans le diocèse du même nom. Il nous livre ici ses réflexions sur ce phénomène devenu quantitativement très important des « prêtres venus d’ailleurs » dans l’Église de France.
Au-delà des questions personnelles et des questions de personnes que cette réalité soulève, il pointe diverses questions proprement ecclésiologiques que l’on résume ici en quelques phrases :

– Que signifie une Église particulière si elle ne parvient plus à faire naitre en son sein des ministres ordonnés ?
– Que devient le presbyterium lorsqu’il est composé d’une partie importante de prêtres fidei donum (donc « venant d’ailleurs ») et aussi de prêtres se rattachant à des communautés (l’Emmanuel, la Communauté St Jean ou St Martin, etc) ?
– Les principales différences culturelles entre le pays d’origine et la France, pays d’accueil… mais aussi les différences culturelles entre les deux Eglises, celle du pays d’origine et celle du pays d’accueil…
– Les formations disponibles et/ou souhaitables pour les prêtres fidei donum, pour faciliter leur esprit missionnaire dans leur pays d’accueil
– Les conditions de réussite pour une insertion heureuse du prêtre venant d’ailleurs
– …

Antoine Sondag
novembre 2018

Questions autour des prêtres venus d'ailleurs. Emmanuel Pic entouré de séminaristes africains

Emmanuel Pic entouré de séminaristes africains

Une des dernières sessions de notre conseil presbytéral étant consacrée à la cohésion du presbyterium, on y a donné la parole à un prêtre étranger en mission dans le diocèse. Leur présence est en effet non négligeable en Côte-d’Or (parmi les prêtres nés après 1960, ils sont même plus nombreux que les diocésains). A l’issue de cette intervention, certains membres du conseil ont exprimé leur étonnement devant les difficultés relevées par ce jeune confrère : peur de s’ouvrir à la nouveau -té ; résignation pastorale ; manque d’appétence pour la vie fraternelle ; mise en avant des difficultés et des différences, plutôt que des réussites et des points communs.

L’accueil de prêtres étrangers, malgré une pratique qui commence à être ancienne chez nous, n’est donc pas évident. Il est pourtant essentiel : sans leur présence, bien des communautés seraient privées du service de l’eucharistie. Plus fondamentalement, la manière dont un presbyterium vit cet accueil en dit long sur sa capacité à se renouveler en accueillant également des religieux… et des jeunes confrères fraîchement ordonnés.

Je souhaite ici partir de ma propre expérience : depuis une quinzaine d’années, j’ai la chance – car c’en est une – de partager la charge pastorale de mes différentes paroisses avec des prêtres étrangers. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de me rendre dans leur pays d’origine (la RDC) pour participer à la formation des séminaristes. J’ai également participé à l’accueil de jeunes prêtres indiens, envoyés par une congrégation missionnaire, qui s’est finalement soldé par leur retour au pays. Ces expériences soulèvent un certain nombre de questions, qui n’ont pas encore trouvé de réponses. Quelques échanges informels avec des confrères me font penser que ces questions ne sont pas seulement les miennes.

Il me semble qu’accueillir signifie se mettre en tension entre deux pôles : l’exigence de fraternité d’une part, qui va au-delà de relations purement institutionnelles ; la prise en compte d’évidentes différences d’autre part, ce qui impose discernement, formation et accompagnement.

Lors de cette même session du conseil presbytéral, un autre intervenant, appartenant, lui, à une communauté religieuse, disait qu’il nous fallait passer d’une collégialité « effective » à une collégialité « affective ». Dans un presbyterium aussi bigarré, la communion ne peut plus s’envisager comme si tout le monde était encore formé dans le même séminaire. Cela impose de prendre du temps avec celui qu’on accueille, de l’aider à découvrir le presbyterium dans lequel il va s’insérer, d’ouvrir sa table et sa maison, de sortir avec lui, et surtout de poser sur lui un regard sans a priori. Or, les idées toutes faites ont la vie dure. La naïveté avec laquelle elles sont parfois exprimées blessent nos interlocuteurs : il en va ainsi des considérations sur la vie politique des pays d’origine, forcément moins démocratique que la nôtre ; sur l’incapacité de ces mêmes pays à vivre en paix ; sur la supposée inadaptation des règles de l’Église – célibat, pauvreté – aux pays concernés, et bien d’autres choses encore, qui laissent nos amis étrangers sans voix, car elles ne font que révéler le complexe de supériorité que nous continuons à nourrir.

Or, il se trouve que les prêtres que nous accueillons ont reçu une formation qui vaut largement la nôtre. Les plus âgés ont une expérience pastorale importante, avec laquelle nous avons beaucoup de points communs. Ils vivent dans leurs pays dans des conditions difficiles, exercent parfois des responsabilités importantes dans la vie des communautés humaines dont ils sont membres, ce qui leur donne une conscience politique aiguë. Certains sont de brillants intellectuels, venus en France poursuivre des études de haut niveau. La vie liturgique de leurs régions d’origine pourrait être pour nous une source d’inspiration et de renouvellement, dans laquelle nous ne puisons guère.

Pourtant, leur donner la parole pour présenter leur vie antérieure change le regard que nous avons sur eux, et permet aux chrétiens de chez nous de découvrir d’autres formes de la présence de l’Église au monde. Dans mon ancienne paroisse, l’étonnement était grand de découvrir le rôle social que mon vicaire congolais avait joué avant d’arriver. Rentré dans son diocèse, il a d’ailleurs exercé d’importantes responsabilités dans le monde universitaire laïc de sa province.

La persistance des a priori est d’autant plus regrettable qu’elle risque de nous faire passer à côté de la richesse que porte en lui un confrère étranger. Richesse pour les communautés d’abord ; les chrétiens y sont d’ailleurs sensibles, et lorsque l’accueil et l’intégration ont été réussis, disent tout le bien qu’ils pensent des nouveaux arrivants. Richesse pour nous-mêmes également, si l’accueil ouvre à un véritable échange : les missions d’enseignement en RDC ont été pour moi à l’origine d’un vrai renouveau intellectuel, liturgique et pastoral. Richesse enfin d’un regard extérieur sur la vie de la communauté, dont notre regard habitué ne parvient plus à saisir les capacités d’inventivité et de renouvellement.

L’exigence de fraternité ne doit toutefois pas nous amener à nier l’évidence : celui qui arrive, et qui n’a été nullement préparé à cette arrivée (alors qu’un prêtre français qui part en mission bénéficie normalement d’une longue formation avant son départ), est porteur, lui aussi, d’idées toutes faites sur le pays et l’Église qui l’accueillent. Sa culture d’origine l’expose à des malentendus qui, s’ils ne sont pas dissipés, mettent en péril la mission qui lui est confiée. Enfin, sa mission est souvent mal définie, dans son contenu et sa durée. Tout cela devrait nous faire prendre conscience de trois impératifs : les prêtres étrangers en séjour chez nous ont besoin de formation, d’aide au discernement et d’accompagnement.

Pour ce qui est de la formation, je me limite à citer ici un certain nombre de points qui me paraissent incontournables, et qui ne sont évidemment pas exhaustifs. Ces points sont d’ailleurs abordés lors de la session annuelle, de courte durée mais très appréciée, organisée par la conférence des évêques de France.

découvrir d’autres formes de la présence de l’Église au monde

Dans un premier ordre d’idées, une formation devrait aider le prêtre arrivant à ajuster sa relation aux personnes et aux biens qui l’entourent. Le rapport à l’argent doit être interrogé, en tenant compte d’un double malentendu : celui qui arrive peut avoir l’impression de se trouver dans un pays de cocagne dans lequel l’argent pleut à chaque quête, et s’aperçoit vite que ce qu’il reçoit du diocèse est juste suffisant pour lui permettre de vivre – d’où des demandes fréquentes d’aide adressées aux paroissiens ou au curé, et parfois un sentiment d’injustice ; celui qui reçoit a le sentiment que l’arrivant va abuser de la générosité des chrétiens, voire que c’est la principale raison de son arrivée en Europe. Le rapport aux femmes et aux laïcs est également à l’origine de malentendus : les rapports d’autorité ne sont pas les mêmes ici et là-bas, la position sociale des femmes non plus, et là-dessus se greffent d’inévitables soupçons de cléricalisme, d’autoritarisme, voire de difficultés à tenir l’engagement au célibat. Sur ces différents domaines, on gagnerait en clarté en reconnaissant que les prêtres français sont loin d’être au-dessus de tout soupçon…

Plus fondamentalement, une formation destinée aux prêtres arrivants devrait prendre en compte la considérable transformation des manières de vivre et de croire que vivent les Européens. Cela implique d’aborder des sujets tels que la laïcité et de la sécularisation, et beaucoup de questions que se posent les prêtres arrivants et qui, parfois, ne trouvent aucune réponse jusqu’à leur départ. Je pense par exemple à ce qui se joue dans la vie de famille et dans l’éducation des jeunes : beaucoup ne comprennent pas la liberté donnée aux membres d’une même famille dans la construction de son itinéraire personnel. Ils ignorent la situation réelle de l’Église dans la société française, ont du mal à admettre qu’on marie, baptise, enterre, des personnes qui leur paraissent insuffisamment croyantes.

Ces deux axes essentiels ne doivent pas faire oublier, bien sûr, des préoccupations plus quotidiennes : faire la cuisine, faire ses courses, tenir un budget, entretenir des immeubles, veiller aux comptes de la paroisse, tout cela suppose des compétences qui ne sont pas évidentes lorsqu’on vient d’ailleurs.

A côté de la formation, un autre impératif est tout aussi important : celui de l’accompagnement et du discernement. Il s’agit là d’un point difficile, car la plupart des prêtres étrangers ne sont pas en lien avec des institutions autres que leurs diocèses d’origine, qui disposent de peu de moyens (matériels et spirituels) pour assurer cet accompagnement. Il peut s’agir de diocèses en crise (nous en connaissons qui n’ont pas de vicaire général depuis des années, sans que cela semble poser de problème à l’institution). Les distances sont telles, les procédures administratives si compliquées, que certains prêtres, sans nouvelles de chez eux depuis des mois, ont le sentiment d’être complètement abandonnés par leur évêque.

Une autre difficulté de l’accompagnement est qu’il doit s’inscrire dans la mission reçue au départ. C’est cette mission qui permet de dire pour quelle raison un prêtre se trouve en Europe, et de procéder à une relecture. Or, faute d’un temps préalable de discernement, la mission donnée ne correspond pas toujours aux intentions véritables, ou n’est pas compatible avec la situation dans laquelle se trouve le prêtre (mauvaise maîtrise de la langue, arrivée trop tardive pour s’inscrire à l’université…), ou ne correspond pas à un projet qui prendra forme au retour (envoyer en formation, c’est bien, mais pour quoi faire ?). Parmi les séminaristes que j’ai côtoyés lors des sessions d’enseignement en RDC, certains avaient un désir sincère de se rendre en Europe ; ils n’avaient à leur disposition aucune institution, ni chez eux, ni chez nous, qui leur permette de discerner cet appel, forcément entaché de motivations complexes, et de leur permettre de donner forme à leur projet. Il y a là, sans aucun doute, un important chantier qui reste à ouvrir.

Parler de la mission reçue, c’est aussi évoquer sa durée et son terme. Il n’est pas agréable pour nos amis de s’entendre demander, à peine arrivés, quand ils ont l’intention de s’en aller. Il faut pourtant le faire, sous peine de voir les uns empiler les travaux universitaires inutiles, les autres changer de statut au gré de leur humeur et du besoin de prêtres dans le diocèse d’accueil. Les missionnaires et les coopérants le savent bien : le retour se prépare dès le départ, et cela suppose, là encore, un accompagnement sérieux sous peine de se retrouver un jour étranger dans son propre pays, ou d’être mis en demeure de rentrer à la maison sans y avoir été préparé.

Pour un prêtre, partir en mission de longue durée, cela signifie réapprendre à devenir prêtre, ce qui demande discernement, formation et accompagnement. Les presbyteriums, comme le relevait Mgr Lebrun dans un entretien récent au journal La Croix[i], commencent à réaliser ici et là ce qui est de leur devoir : un accueil réussi ne peut se produire qu’à la condition de porter sur l’autre un regard de fraternité, indispensable point de départ de tout partage d’une tâche pastorale.

 

Père Emmanuel Pic
curé de la paroisse Notre Dame à Dijon
(article paru dans la revue « Prêtres diocésains », n°1546 de novembre 2018)

 

 

[i] La Croix du 8 août 2018