Les chrétiens au Moyen-Orient

Ce texte a été rédigé par un groupe de jésuites liés au Proche-Orient, à la demande du Père général de la Compagnie de Jésus. Il est avant tout un appel à la conscience de chacun face à ce que vivent beaucoup de chrétiens du Proche-Orient aujourd’hui. Ce texte vise à favoriser l’échange et à encourager tous ceux et celles qui portent le souci de l’avenir des peuples de cette région dans les initiatives qu’ils pourront prendre.

 

Moyen-Orient : Retrouver la parole

1.  Le malheur que nous vivons actuellement au Moyen-Orient s’enracine dans des conflits locaux, régionaux et internationaux, dans la concurrence entre les puissances mondiales pour la mainmise sur les ressources de la région et dans les luttes internes pour la justice sociale, pour la liberté et pour l’émergence de régimes politiques qui respectent la dignité de l’homme.  Ce  malheur nous  fait  éprouver le plus  souvent  un  mélange d’écœurement devant la folie meurtrière, de lassitude extrême face à une paix qui semble inatteignable, et d’impuissance à agir dans un contexte géopolitique difficile à comprendre. Toutes les composantes des sociétés sont touchées par cette folie, à commencer par les différentes communautés chrétiennes, musulmanes et juives, en particulier en Palestine, Syrie, Irak, Libye et Yémen, mais aussi à un degré ou un autre, dans beaucoup d’autres pays de la région. Devant ce drame, il faut briser le silence et réveiller les consciences de chacun et de la communauté internationale.

Première partie : Une situation alarmante

Monastère des Saints Behnam et Sarah, Bakhdida (Irak), détruit le 19 mars 2015

Monastère des Saints Behnam et Sarah, Bakhdida (Irak), détruit le 19 mars 2015

2.   La gravité et la précarité de la situation dans laquelle se trouvent les peuples des pays en conflit apparaissent clairement dans les chiffres fournis par les agences internationales. Pour ne citer que la seule Syrie, selon l’OCHA1, 13,5 millions de Syriens (sur une population estimée en 2010 à 22 millions) ont besoin d’aides humanitaires, 4,8 millions ont déjà quitté le pays pour se réfugier dans les pays voisins ou en Europe, et 6,6 millions sont déplacés à l’intérieur de leur pays à cause de la violence.
3.   Evidemment, les communautés chrétiennes figurent parmi celles qui subissent cette situation catastrophique. Cette situation a été mise en lumière dans deux déclarations récentes, toutes deux signées par le Pape François, l’une avec le Patriarche Bartholomée le 25 mai 2014, et l’autre avec le Patriarche Cyrille le 12 février 2016. La première déclaration a notamment alerté sur la situation des « Eglises en Egypte, en Syrie et en Irak, qui ont souffert le plus douloureusement en raison des récents événements »2. De même, la deuxième déclaration a souligné le fait qu’ « en de nombreux pays du Proche Orient et d’Afrique du Nord, nos frères et sœurs en Christ sont exterminés par familles, villes et villages entiers. Leurs églises sont détruites et pillées de façon barbare, leurs objets sacrés sont profanés, leurs monuments détruits. En Syrie, en Irak et en d’autres pays du Proche Orient, nous observons avec douleur l’exode massif des chrétiens de la terre d’où commença à se répandre notre foi et où ils vécurent depuis les temps apostoliques ensemble avec d’autres communautés religieuses »3.
4.   Pour la première fois dans l’histoire de l’ONU, le Conseil de sécurité s’est ainsi retrouvé le 27 mars 2015 pour une réunion consacrée à la situation des Chrétiens d’Orient et des autres minorités. Lors de cette réunion, le secrétaire général de l’ONU, M. Ban Ki- Moon a parlé des graves dangers auxquels sont exposées les minorités dans certains pays du Moyen-Orient et a ajouté que des millions de vies humaines sont en jeu, ainsi que le tissu social de pays entiers4.
5.   Ces déclarations et initiatives manifestent, parmi d’autres, à quel point la présence plurimillénaire des chrétiens en Orient est désormais gravement menacée. Selon l’estimation du rapport du Secrétaire général du Synode des Evêques pour le Moyen- Orient en 20105, la région pouvait compter à cette date environ 20 millions de chrétiens (5,62% de la population) dont 5,7 millions de catholiques (1,60% de la population) répartis dans 16 pays, outre Jérusalem et les Territoires Palestiniens : Arabie Saoudite, Bahreïn, Chypre, Egypte, Emirats Arabes Unis, Iran, Irak, Israël, Jordanie, Koweït, Liban, Oman, Qatar, Syrie, Turquie et Yémen. Depuis lors, la situation n’a fait que se détériorer en de nombreux pays.
6.  Face à cette situation, les chrétiens de tout le Proche-Orient, en particulier au Liban, en Jordanie, en Palestine et en Egypte sont pris par une angoisse profonde et s’inquiètent de leur avenir. Beaucoup ont émigré et nombreux sont ceux qui attendent l’occasion qui leur permettra de prendre définitivement les routes de l’exil en Occident.

Les origines de ce malheur

7.   Les  difficultés  des  chrétiens  relèvent  de  raisons  diverses.  Tantôt  ils  se  trouvent identifiés à l’Occident contre lequel un profond ressentiment habite les esprits de beaucoup de musulmans depuis la chute de l’empire ottoman, mais surtout depuis la création de l’Etat d’Israël et la naissance du conflit arabo-israélien. Tantôt ils sont visés parce qu’ils sont tout simplement l’élément le plus faible de la société, parfois accusés d’apporter leur soutien aux régimes en place. Tantôt, c’est le fait même qu’ils soient chrétiens qui est insupportable aux éléments les plus radicalisés des islamistes. Ils sont ainsi les cibles naturelles des violences qui déchirent les pays du Moyen-Orient, violences aveugles qui n’épargnent aucune composante des sociétés de ces pays.
8.  Après l’espoir né lors des « printemps arabes » de 2011, les chrétiens, ainsi qu’une grande partie des habitants de la région, se trouvent aujourd’hui dans une grande incertitude. Si la situation est devenue relativement stable en Egypte aujourd’hui, la situation demeure explosive et incertaine en Irak, en Syrie, au Yémen et en Libye où les scènes militaires deviennent de plus en plus internationalisées. Il n’est pas possible non plus d’oublier la situation en Terre Sainte où l’absence de règlement politique crée une tension permanente entre Palestiniens et Israéliens porteuse d’une violence que subissent les deux peuples.

De grandes attentes

Eglise suspendue, vieux quartier copte du Caire (Egypte)

Eglise suspendue, vieux quartier copte du Caire (Egypte)

9.  La tragédie des chrétiens d’Orient mais aussi de tous les peuples arabes, ne devrait pourtant pas empêcher de voir un signe d’espoir dans l’avènement des soulèvements populaires. Que signifient-ils ? Les peuples de la région veulent une vie meilleure ; les régimes successifs n’ont pas réussi à faire progresser leurs sociétés respectives ; l’islam politique qui a souvent été la seule force d’opposition organisée, a complètement échoué à produire un système de gouvernement capable d’intégrer les principes de la modernité. Au début des soulèvements, les peuples ont levé le slogan de la dignité en manifestant un désir d’émancipation nourri par les valeurs de la modernité, de la démocratie, des droits de l’homme, de la justice sociale, et de l’ouverture culturelle que facilitent les moyens de communication. Ces soulèvements n’ont pas eu de traduction concrète et efficace dans des programmes économiques et politiques. La faiblesse persistante des autorités centrales vis-à-vis des défis de leur pays, et l’absence d’une opposition ayant une politique unifiée et claire, ont dramatiquement laissé la place au chaos, aux surgissements de l’extrémisme et aux interventions extérieures.

Deuxième partie : des prises de conscience pour construire l’avenir

10. Nous entendons le cri de ces hommes et de ces femmes, chrétiens, musulmans et d’autres confessions. Nous souffrons avec eux de la violence à l’œuvre, et de la perte de confiance quant à l’avenir. Mais nous ne pouvons pas non plus en rester au seul constat du drame qui se vit devant nos yeux. L’espérance et la responsabilité chrétienne nous poussent à travailler avec d’autres pour que les forces de séparation et de mort ne continuent pas leurs ravages.

La parole au cœur du politique

11. La crise du Moyen-Orient est avant tout une crise de la Parole. Parole confisquée voire muselée, parole tronquée ou mensongère, parole déconnectée de la vie des gens… qui a conduit à une faillite plus ou moins totale du politique, et a gangréné aussi les sphères culturelles et religieuses. L’aspiration est grande de la part des populations de la région d’avoir enfin le droit à la parole. Cette liberté d’expression est notamment revendiquée dans la vie politique souvent pervertie par le clientélisme, le clanisme, la corruption et l’instrumentalisation des religions. L’économie quant à elle fait souvent l’objet d’une mainmise par des milieux proches du pouvoir. La démocratie et la transparence sont souvent invoquées, instrumentalisées dans les discours et les proclamations solennelles, mais ne sont guère véritablement recherchées ni promues. Les minorités se retrouvent vite mises au bord de la vie nationale, pour le mieux tolérées, rapidement suspectées ou prises à partie dès que l’instabilité gagne les pays.
12. L’éducation à la démocratie demande un engagement résolu de tous, à commencer des autorités politiques des pays, mais aussi de toutes les institutions éducatives. C’est en effet par la culture, la connaissance et la rencontre des autres que la méfiance, les préjugés, et les lectures simplistes de la réalité disparaîtront, et qu’ainsi pourra se tisser un corps social. Apprendre à s’écouter, à se parler, à respecter chacun, à donner la juste place à la personne comme à la communauté, à gérer les conflits, c’est une urgence citoyenne et éducative. L’éducation citoyenne suppose un véritable apprentissage aux droits de l’Homme, et une réflexion sur la notion de laïcité (au sens d’une citoyenneté qui reconnaît et respecte la pluralité culturelle et religieuse). C’est à cette condition que la religion aura sa juste place dans l’espace public et permettra une contribution positive au vivre ensemble.
13. La vie politique est souvent l’otage de groupes qui se sont accaparés le pouvoir. Dès lors, le repli sur sa communauté d’appartenance apparaît le plus souvent comme la moins mauvaise solution. L’un des enjeux est de permettre un accès véritable d’hommes et de femmes représentatifs aux responsabilités politiques, permettant ainsi un renouvellement des classes dirigeantes. Cette perspective peut sembler hors de portée en beaucoup de pays. Même si cela prend du temps, c’est pourtant à cet objectif qu’il convient prioritairement de travailler.
14. Il est vital pour nos pays de découvrir l’importance de la notion de « bien commun » et de l’inscrire dans le droit, les pratiques politiques et économiques. Cela suppose de travailler aux changements des mentalités et des structures de vie commune, en vue de défendre une égale dignité.

L’urgence d’un renouvellement spirituel et religieux

Chrétienne-Orient15. La situation du Moyen-Orient manifeste également une crise spirituelle et religieuse.
Les drames que connaît la région, le rétrécissement de l’espace public, les difficultés économiques persistantes, conduisent beaucoup de personnes à n’avoir que les rites et la tradition de leurs communautés comme seuls lieux d’affirmation de leur identité humaine et spirituelle. Et nombreux sont ceux qui n’arrivent plus à voir le sens de leur existence, et ont même perdu confiance en leurs responsables religieux.
16. L’imbrication du religieux et du politique a depuis longtemps contribué à brouiller les responsabilités et les intérêts. En beaucoup de situations, ce sont les responsables religieux qui ont un rôle politique. Et de nombreux problèmes, qui sont avant tout politiques, n’ayant pas été traités comme tels, ont peu à peu déserté ce registre pour passer sur celui du religieux, avec tous les risques de communautarisation voire de radicalisation.

L’identité chrétienne

17. La présence chrétienne dans la région est ainsi fortement ébranlée. Que signifie être chrétien aujourd’hui dans cette région du Moyen-Orient qui a vu l’émergence du christianisme ? Que signifie la suite du Christ dans le contexte actuel ? Quels chrétiens formons-nous ? Quel témoignage rendons-nous à la vérité et à la justice ?
18. L’identité chrétienne ne peut être seulement une identité en opposition (chrétien parce que non-musulman ou non-juif), ni être seulement la gardienne d’une tradition rituelle et liturgique si importante soit-elle, ni même une valeur ajoutée pour l’émigration, mais bien une affirmation positive, consciente, et renouvelée dans une véritable expérience spirituelle personnelle et ecclésiale.
19. Comme  cela  a  été  affirmé  à    de  nombreuses  reprises  par  différents  Synodes  et Assemblées des Eglises d’Orient 6, cette invitation au renouvellement spirituel et théologique passe, d’une manière ou d’une autre, par le choix véritable du dialogue et du débat à l’intérieur même des Eglises, mais aussi, en commençant par ses Pasteurs, par la qualité du témoignage, le souci d’une simplicité de vie vécue selon l’esprit de l’Evangile, une distance prophétique vis-à-vis du pouvoir. Il doit également passer par une volonté réelle et courageuse d’une unité des Eglises dont le peuple chrétien a tant besoin.

L’engagement chrétien

20. Cet engagement chrétien passe par le développement d’une théologie de la « résistance spirituelle ». Cela signifie approfondir l’appartenance personnelle et communautaire au Christ qui redonne sens à une présence parfois fragilisée par la violence et l’intolérance, ou menacée par les courants individualistes et consuméristes. Cet enracinement spirituel sera porteur d’un élan renouvelé pour manifester l’attention, la proximité, et la miséricorde de Dieu dans les différentes réalités de la société, notamment l’éducation, la santé, et le développement. En choisissant de s’engager de nouveau dans cette voie d’ouverture qui refuse les replis communautaires et confessionnels, l’Eglise au Moyen- Orient  se veut  porteuse  de valeurs  humaines  au  service de tous  les  citoyens,  en particulier des plus faibles de la société.

Avec les musulmans

Syrie

Syrie

21. Le fondamentalisme musulman, la radicalisation de certains courants de l’islam, la folie de groupes comme l’Etat islamique sont des sources légitimes de peur pour les chrétiens. Dans certains pays, les persécutions sont importantes, la violence antichrétienne manifeste, et le vivre ensemble apparaît désormais comme un souvenir perdu. Mais il ne faut pas oublier que beaucoup de musulmans sont aussi victimes de cet extrémisme issu de leur propre religion. La grave crise que connaît l’islam dépasse le Moyen-Orient et concerne le monde entier. Il est désormais difficile de savoir de quel islam l’on parle, tant les situations, les références, les allégeances… sont nombreuses et complexes. Mais au cœur de cette crise il y a pour tous les musulmans la question du rapport de leur religion à l’histoire, à la modernité, et sa capacité à entrer dans un véritable travail d’interprétation des textes sacrés. Il y a également à trouver les chemins d’un dialogue véritable qui renonce à la violence entre les deux courants majeurs de l’Islam : le Sunnisme et le Chiisme.
22. Plus que jamais il convient, quand cela est encore possible, de permettre, même modestement, des rencontres. C’est une connaissance personnelle de l’autre qui fait baisser la peur et permet de renouer la confiance. Il y a ensuite un combat commun à mener pour aider à la mise en place d’un état de droit, démocratique, respectueux des légitimes aspirations des personnes et des groupes qui le constituent. Les chrétiens qui, dans l’histoire de la région, ont été engagés dans la Renaissance arabe, culturelle, intellectuelle et artistique (Al Nahda au XIXème et XXème siècle), et actifs dans le changement social, ont encore beaucoup à apporter pour écrire une nouvelle page de la vie de cette région. Leur présence sera notamment précieuse pour partager avec les musulmans cet enjeu d’une parole qui libère, et empêcher les risques d’enfermement que provoquerait la disparition de l’altérité.

La responsabilité internationale

23. Il n’est pas possible de regarder cette région en proie à des drames violents et meurtriers en faisant abstraction des influences et responsabilités régionales et internationales. La volonté de faire advenir la paix et la stabilité dépasse la seule responsabilité des acteurs locaux. Et il est légitime d’interroger les politiques menées, les intérêts recherchés, les financements opérés par les uns et les autres, et qui ont conduit à la situation que nous connaissons.
24. Cent ans après les Accords Sykes-Picot qui avaient, dans ses grandes lignes, tracés les contours de la région, il semble que nous soyons de nouveau à une époque où de nouveaux tracés et de nouveaux équilibres se cherchent, au risque que des changements de frontières, l’éclatement de pays, ne fragilisent davantage encore des communautés minoritaires tout autant que le vivre ensemble. La responsabilité des puissances concernées et de la communauté internationale dans son ensemble est engagée pour sortir d’un certain machiavélisme, de la passivité ou de combats idéologiques qui ne feront qu’aggraver le gâchis humain, moral, et culturel si lourd que connaît depuis trop longtemps le Moyen-Orient. A cet égard, le règlement juste et digne, trop longtemps repoussé, du problème israélo-palestinien qui a miné toute la région depuis des décennies, aidera à ouvrir de nouvelles perspectives d’entente et de vie commune.
25. Choisir de parler, et prendre soin de la qualité de la parole avec les autres, c’est la première étape d’un long processus de reconstruction d’une région, où les chrétiens ont toute leur place, et qui a tant à apporter à ses habitants et au monde.

Juin 2016
(Texte original : français)

1- Information donnée par le United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs 
2- Déclaration commune du Pape François et du Patriarche Bartholomée, nº8 (Jérusalem, 25 mai 2014)
3- Déclaration commune du Pape François et du Patriarche Cyrille de Moscou et de toute la Russie, nº8 (La Havane, 12 février 2016)
4- Nations Unies - Conseil de Sécurité, Séance du 27 mars 2015 sur la Situation au Moyen Orient (Victimes d’attaques et d’exactions ethniques ou religieuses au Moyen Orient)
5- Cf. Rapport du Secrétaire Général du Synode des Evêques (Mgr Nikola Eterović), L’Eglise Catholique au Moyen-Orient : communion et témoignage, Cité du Vatican, 2010, p.7
6- Voir : Conseil des Patriarches catholiques d’Orient, Ensemble devant Dieu pour le bien de la personne et de la société (sur la coexistence entre musulmans et chrétiens dans le monde arabe), 3ème Lettre Pastorale des Patriarches Catholiques d’Orient adressée à leurs fidèles, en Orient et dans la Diaspora, Noël 1994.