Relations musulmans-catholiques en Indonésie

Antoine Sondag s’est rendu en Indonésie en juillet 2017. Il a passé à la Conférence des Evêques d’Indonésie (KWI) le 19 juillet. Voici l’interview qu’il a réalisée avec le P. Agus chargé des relations avec les autres religions au sein de KWI.

Indonésie : 250 millions d’habitants répartis sur 8000 îles habitées, 300 langues, 4e pays le plus peuplé au monde. Premier pays musulman. Le long de l’Equateur sur 5000 km. Des peuples, des cultures, des langues, des coutumes, des religions variées… ce sont plutôt 100 pays fondus en un seul. 1 900 000 km2 (quatre fois la France). Des densités de 1000 à Java et moins de 10 en Papouasie.
Pancasilla : cinq principes fondamentaux de l’Indonésie indépendante, qui se voulaient à l’origine une synthèse de la démocratie occidentale, de l’islam, du marxisme et des traditions villageoises. Pilier inscrit dans la Constitution du pays. Credo national. Foi en Dieu, humanisme qui préside aux relations sociales, nationalisme qui garantit l’unité dans la diversité, gouvernement représentatif, justice sociale.

 

Carte de l'Indonésie

Le P. Agus me reçoit au nom du P. Siprianus, secrétaire exécutif de la Conférence des Evêques d’Indonésie (KWI), en déplacement à Ambon. Le P. Agus est prêtre diocésain et travaille à temps plein à la Conférence des Evêques, il est chargé des relations avec les autres religions. Le protestantisme fait partie de son secteur de compétence, car c’est une « autre religion », une parmi les six reconnues par les pouvoirs publics (islam, protestantisme, catholicisme, hindouisme, bouddhisme, confucianisme).

L’Indonésie a 250 millions d’habitants. Un peu plus de 3% de catholiques, soit 10 millions de personnes. Les protestants sont bien plus nombreux, sans doute 6% de la population. Ces protestants regroupent diverses Eglises, depuis les Eglises historiques jusqu’aux diverses dénominations évangéliques.

Ces chrétiens sont très diversement répartis sur l’archipel. Très peu nombreux à Java (qui regroupe plus de 40% de la population de l’Indonésie), mais majoritaires dans certaines iles. Par exemple en Papouasie (occidentale, la province d’Iryan Jaya, cette partie de la Papouasie est intégrée à l’Indonésie).

Il y a 36 circonscriptions ecclésiastiques. Les évêques se réunissent en assemblée plénière une fois l’an. Mais le présidium se réunit tous les deux mois. Le secrétariat général de la Conférence des Evêques a son siège à Jakarta, une centaine de personnes y travaillent, des prêtres, des religieuses, des laïcs, et aussi des musulmans. En deux locations distantes de quelques centaines de mètres. Une réunion mensuelle de coordination réunit les responsables en vue d’une meilleure coordination.

Les catholiques dans le pays constituent une minorité. Les indonésiens les plus nombreux du point de vue religieux sont les musulmans (en fait 85%), puis les protestants, puis les catholiques. Puis les hindouistes. Ce qui fait de l’Indonésie le plus grand pays musulman de la planète.

Du point de vue ethnique, on peut dire : les Javanais sont musulmans (et ils sont les plus nombreux). Mais cela varie beaucoup selon les régions. Dans certaines iles, les protestants sont majoritaires, ensuite les catholiques, ensuite seulement les musulmans. L’Indonésie, c’est une variété de situations, et cela est complexe.

Q Quels sont les points forts de cette Eglise ?

Les catholiques sont neutres. Ils ne prennent pas partie dans les conflits communautaires. Et ainsi, ils peuvent être médiateurs dans les conflits.
Le vrai point fort de la communauté catholique, c’est la priorité donnée au service d’autrui. Par l’éducation, l’investissement dans des services de santé, de développement économique ou social, la lutte contre la corruption ou la drogue…
Les évêques mettent l’accent sur la personnalité des hommes politiques, sur leur moralité. On ne vote pas pour un candidat catholique, parce qu’il est catholique. On demande de voter pour quelqu’un qui a une bonne moralité, pour la qualité de la personne. Dans certains pays, on appelle cela le système du mérite.

Q Quelles sont les relations avec les musulmans dans le pays ?

Globalement, les relations sont bonnes. On parle avec les leaders. Evidemment il y a des gens et des organisations radicales : comme le FPI par exemple (Front de défense de l’islam). Il y a des projets chez les membres du parlement et au gouvernement pour interdire le FPI.
Il y a eu des attaques terroristes toutes ces dernières années. Oui, nous sommes effrayés par cela. L’Indonésie est un grand pays, un pays pluraliste. Un certain nombre d’Indonésiens sont partis se battre pour Daesh, et nous avons peur maintenant à leur retour. Que vont-ils faire ? Vont-ils introduire ici un combat armé ? D’autant que notre législation n’est pas adaptée à cette situation.
Nous avons des difficultés avec la loi. On ne peut pas incriminer quelqu’un sur des soupçons. Comment la loi peut-elle permettre d’arrêter quelqu’un avant qu’il ne passe à l’acte ? La police répond qu’il faut attendre que la personne « fasse » quelque chose. On ne peut pas l’arrêter avant. Le Parlement travaille sur cette question pour une action préventive.
Nous avons de bonnes relations avec les musulmans à tous les niveaux. Pas seulement au niveau d’un dialogue intellectuel ou théologique, avec des professeurs, des intellectuels… Nous en appelons à la fraternité, à l’amitié…
Les évêques encouragent le « mouvement des deux amis ». On demande aux jeunes catholiques d’avoir deux amis, chaque catholique devrait avoir deux amis d’une foi différente. Cela a commencé dans certains diocèses, et aujourd’hui, on cherche à généraliser cette campagne dite « des deux amis ». Si nous avons des amis dans l’autre communauté, il n’y aura pas de problème. Le défi, c’est d’être ami. Non pas un dialogue conceptuel entre religions, mais un dialogue de la vie.
Par exemple, pour le repas de la rupture du jeûne, certaines paroisses ont invité chez elles des musulmans, ils ont fêté cela dans la paroisse catholique. Et des musulmans sont venus. Faire la fête, cela renforce les liens.

Q quelles sont les relations avec les animistes, les adeptes des religions traditionnelles ? Cela reste important en Indonésie, dans certaines iles ?

On n’utilise pas le mot animisme ici, je comprends de quoi il s’agit, on parle parfois de religion autochtone (« indigenous religion »). On n’en parle guère, car cela irait contre le premier principe du Pancasilla. Cet animisme n’est pas une des religions reconnues officiellement.
L’Eglise catholique cherche à « baptiser les traditions ». Tout ce qui est bon, les bonnes valeurs, on peut s’en accommoder. On appelle cela aussi l’inculturation. Et cela fonctionne à la satisfaction de tous.
Certains groupes protestants sont plus stricts, ils rejettent en bloc ces anciennes traditions.

Q L’Eglise catholique s’est-elle prononcée sur la question du blasphème puni par la loi ?

L’Eglise catholique s’est prononcée contre ces articles de la loi. Dans l’affaire Ahok[1], l’Eglise a apporté son soutien à Ahok. L’archevêque de Jakarta a écrit une lettre pastorale sur le sujet. Certes, les évêques ne se sont pas beaucoup exprimés dans les médias, mais ils ont utilisé des moyens plus discrets, plus efficaces.
Certains musulmans s’irritent des méthodes d’évangélisation utilisées par certains chrétiens. Mais ils reconnaissent qu’il n’y a pas de gens radicaux chez les catholiques. Cela est un fait reconnu. Au contraire, il y en a chez les protestants. Cela est un fait reconnu, y compris par les musulmans.
Il y a des conflits internes dans les diverses communautés, c’est un fait, le gouvernement est inquiet à cause de cela.
A Ambon, au moment des conflits importants (entre catholiques et musulmans, massacres dans les années 1998-2002), le gouvernement a réalisé le rôle positif que jouent l’Eglise catholique, les évêques. Comme facteur pour atténuer les conflits, les ressentiments.

Q Que dire de la situation en Papouasie ?

La demande d’indépendance de la Papouasie est une blague. Il y a certes du ressentiment chez certains.
Il y a aussi l’influence de certains intérêts économiques, une interférence de puissances politiques ou économiques extérieures. La Papouasie dispose de beaucoup de mines, ce qui suscite des envies chez beaucoup. C’est une province dont on veut s’approprier les richesses minières.
Les évêques d’Océanie ont mésestimé la situation de Papouasie[2] . Ils ne se sont pas rendu compte. Une fois qu’ils sont venus dans le territoire, ils ont mieux vu les efforts fait par l’Etat indonésien pour améliorer la situation.
Il y a des pressions étrangères pour entrer dans le territoire. Richesses naturelles : pétrole, gaz…
Il faut faire connaitre l’Indonésie pour améliorer l’image du pays…
La Papouasie est en fait très soutenue par le gouvernement central, elle dispose d’un statut spécifique pour l’encourager…
La politique de transmigration a été développée dans le passé. Il faut reconnaitre qu’elle est devenue une politique de javanisation et d’islamisation. Donc elle a été abandonnée, car elle était rejetée par beaucoup dans les petites iles. Cela a cessé, donc les abus ont cessé aussi. Et les conflits qui lui étaient liés ont de même cessé. Par exemple à Ambon connu pour ses conflits et ses massacres inter-ethniques dans les années 1990.

Q Que dire de la politique anti-corruption, l’un des thèmes chers au Président Jokovi lors de son élection en 2014 ?

Le Président Jokovi a mis du temps à obtenir des résultats dans cette politique. Les intérêts contraires sont nombreux. De nombreux hommes politiques craignent qu’une politique de lutte anti-corruption trop stricte puisse les menacer eux-aussi. La mise en cause récente du président de la chambre basse du Parlement a été saluée. Non pas que cela ait étonné la population, qui s’y attendait, qui « savait » même avant la mise en cause de cette personne. Cela prouve simplement que l’agence chargée de lutter contre la corruption fait son travail en toute indépendance, sans tenir compte d’un calendrier politique… KPK, l’agence de lutte contre la corruption, est très respectée de la population.

Q Un évêque catholique de Florès a été accusé de corruption et d’avoir eu une « affaire » avec une femme du diocèse ; une cinquantaine de prêtres, de curés ont démissionné de leurs fonctions pour protester, et obliger l’évêque à présenter sa démission….

Cela est resté, pour le moment, un scandale interne à l’Eglise. Ce n’est pas (encore ?) un scandale public. C’est même un scandale interne à ce diocèse. Pas (encore ?) un sujet national. On peut espérer que le Vatican résoudra le problème…Pas de commentaire hors de l’Eglise pour le moment, nous sommes contents. Soulagés.

Q Quel serait le point faible de cette Eglise d’Indonésie ?

On nous accuse souvent de garder trop le silence. Les laïcs du pays reprochent cela aux évêques. Nous devrions donner notre avis, nous exprimer, intervenir dans les débats… évidemment cela dépend des évêques, de leur personnalité, de leur style… mais il est vrai que certains évêques, l’archevêque de Jakarta par exemple, sont discrets, ils préfèrent garder le silence, intervenir discrètement, de dire les choses avec sagesse plutôt qu’avec beaucoup de bruit…
Beaucoup de catholiques aimeraient que les évêques soient la voix des sans voix. Les évêques se voient plutôt comme des gens qui interviennent silencieusement mais efficacement. Ils appliquent la parabole du poulet et de la tortue… le poulet crie et annonce à tout le monde qu’il vient de pondre un œuf, et on le lui prend. La tortue ne dit rien, et pond son œuf dans la discrétion et le secret, et l’œuf donne une tortue…
En fait, la question centrale serait plutôt : nous aurions besoin de laïcs plus actifs. Nous ne les soutenons pas assez pour qu’ils prennent des responsabilités publiques, pour qu’ils prennent la parole, pour qu’ils jouent leur rôle…. Surtout ceux qui sont dans l’armée, dans la police, dans les services de renseignements…. Il y a certes le mouvement Iskra, qui regroupe des intellectuels, des personnes de l’université…

Q Que pensez-vous de la présence en France de prêtres indonésiens ? Comme étudiants mais aussi comme prêtres fidei donum ?

Je ne connais pas l’expression fidei donum. Je ne savais pas qu’il y avait des prêtres indonésiens comme missionnaires en France. Cela dépend de chaque évêque, on ne connait pas cette réalité au plan de la conférence des évêques.

 

Propos recueillis par Antoine Sondag,
le 19 juillet 2017

La Croix_l’Église face à la dérive autoritaire du président indonésien

[1] En novembre 2016, des dizaines de milliers de musulmans venus de tout l’archipel sont descendus dans les rues de Jakarta pour manifester contre le gouverneur de Jakarta d’origine chinoise et de confession chrétienne, Basuki Tjahaja Purnama dit Ahok qui aurait tenu des propos blasphématoires à l’encontre du Coran. Ce gouverneur de Jakarta est officiellement déclaré suspect par la police d’accusations de blasphème contre l’islam et le Coran. Ahok est alors candidat à sa propre succession. Il sera battu aux élections et est maintenant condamné à deux ans de prison.
[2] Texte du communiqué des évêques d’Océanie, inquiets de la situation en Papouasie indonésienne.