L’Église au Japon, une, plurielle et missionnaire

L’Église du Japon, une, plurielle et missionnaire

Pour comprendre la place de l’Eglise catholique et des Eglises protestantes au Japon, il faut d’abord regarder le paysage religieux du pays. Ken Yamamoto*, théologien luthérien, du Service National pour l’Unité des chrétiens, nous introduit dans les complexités de son pays d’origine. Portrait de l’Église au Japon, une, plurielle et missionnaire.

Pour une annonce commune de l’Évangile

Ken-YamamotoPour présenter l’œcuménisme au Japon, il est d’abord nécessaire d’évoquer le paysage religieux général pour y situer la communauté chrétienne et ses composants. En effet, l’enjeu de l’unité des chrétiens ne s’explique pas dans ce pays sans tenir compte de leur rapport avec les non-chrétiens.

Une communauté minoritaire

Les chrétiens, toutes confessions confondues, constituent environ 1% de la population japonaise. La petite communauté chrétienne est composée des différentes Églises implantées par des missionnaires de provenances diverses1. Grosso modo, l’Église catholique a été établie par des missionnaires européens, les Églises anglicanes (ou épiscopaliennes) et protestantes (baptistes, congrégationalistes, évangéliques, luthériennes, méthodistes, pentecôtistes, presbytériennes, salutiste et autres) par des Américains, et l’Église orthodoxe par des Russes.
La petite place occupée par les chrétiens dans la société reflète celle de leur Dieu parmi d’autres dieux dans l’esprit des Japonais. Il existe en effet huit millions de « dieux » selon la religion traditionnelle du pays qu’est le shintoïsme. Les éléments de la nature, de même que les hommes trépassés, sont considérés comme des divinités. Le bouddhisme, introduit au Japon au VIe siècle, n’y aurait pas été inculturé s’il avait refusé l’intégration de cette tradition polythéiste et animiste, et la fusion avec elle.
Les chrétiens ont connu des persécutions jusqu’au XIXe siècle. Au XXe siècle, la guerre menée au nom du « Dieu qui apparaît comme homme » (l’empereur) et qui a fini par la destruction de Hiroshima et Nagasaki en août 1945 a été aussi une période d’épreuve. Aucune Église japonaise n’a montré le courage de contester l’acte d’invasion qui a tant fait souffrir les pays asiatiques voisins2. Les trente-trois Églises protestantes existantes avaient reçu en 1941 l’ordre du gouvernement de s’unir pour former une seule Église. C’est ainsi qu’a été fondée l’Église unie du Christ du Japon qui, malgré certaines reconfigurations ultérieures, reste jusqu’à ce jour la plus grande Église protestante du pays.
La nouvelle Constitution d’après-guerre a apporté la liberté religieuse. En même temps, la vague de sécularisation est arrivée rapidement et en force. Aujourd’hui, les trois-quarts des Japonais déclarent « ne croire en aucune religion »3. Pourtant, le phénomène religieux est loin d’être absent, d’ailleurs sous une forme un peu curieuse : ceux qui se disent « indifférents à la religion » se rendent sans complexe au sanctuaire shinto au Nouvel An (pour prier pour leur « bonheur »). Ils sont nombreux à se marier dans une église4 (attirés par une cérémonie « romantique ») et ils sont le plus souvent enterrés selon le rite bouddhiste (suivant la « coutume » familiale).

L’unité des Églises toujours missionnaires

Cathedrale_TokyoIl serait trop rapide d’analyser ce comportement comme un exemple de syncrétisme. Cette pratique pluri-rituelle apparemment naïve révèle en fait une méfiance foncière envers les dogmes religieux. Derrière le refus de toute appartenance religieuse se cache la quête du sens de l’existence, de moins en moins évident à percevoir. Dans cette situation, les Églises japonaises ne cessent de réfléchir à la manière d’annoncer la Bonne Nouvelle.
Ce qui fut un « pays de mission » est désormais confié aux chrétiens locaux, qui sont eux-mêmes missionnaires pour leurs compatriotes : ceux-ci « à 99%, ne connaissent pas encore Jésus-Christ », comme l’on dit souvent dans les milieux chrétiens. C’est pourquoi l’œcuménisme au Japon n’est pas simplement une affaire intra chrétienne. Certes, les Églises font des efforts pour se rapprocher5. Mais le désir de l’unité dans l’Église est fortement associé au souci d’une proclamation commune de l’Évangile à ceux qui sont en dehors de l’Église. C’est bien cet objectif qui explique l’événement œcuménique le plus significatif jusqu’à ce jour au Japon : la publication d’une traduction œcuménique de la Bible.

Une traduction œcuménique de la Bible

L’idée d’une traduction interconfessionnelle a été conjointement portée par la Conférence des évêques (catholiques) et par la Société biblique du Japon, éditeur de la traduction jusqu’alors utilisée dans des Églises protestantes. Elles s’accordaient pour affirmer qu’une traduction œcuménique de la Bible était non seulement possible mais aussi nécessaire pour annoncer l’Évangile ensemble. En 1970, dix biblistes – cinq catholiques et cinq protestants – ont été nommés pour former le comité de la traduction, qui a ensuite collaboré avec une quarantaine de traducteurs.
Selon les co-présidents du comité, l’Église catholique et les Églises protestantes, séparées depuis le temps de la Réforme, « trouvent désormais dans la Bible le fondement de leur unité », tout en prenant conscience de « leur responsabilité de travailler ensemble pour faire entendre la vérité des Écritures aux contemporains »6. Ils souhaitaient que « cette nouvelle traduction soit largement reçue et permette au plus grand nombre de lecteurs de se laisser toucher par le message biblique et de rencontrer notre Seigneur Jésus-Christ »7.
Avec la première édition (traduction du Nouveau Testament) on espérait que les non-chrétiens allaient acheter une bible en librairie. Mais le résultat ne fut pas à la hauteur des attentes. L’objectif de la traduction a été ensuite quelque peu modifié. La deuxième version (traduction des deux Testaments, avec ou sans les livres deutérocanoniques) parue en 1987 était destinée avant tout à l’usage liturgique, avec l’idée que les non-chrétiens recevront la Bible à travers la rencontre avec « les chrétiens, eux-mêmes convaincus d’être nourris par la lecture liturgique et personnelle de la Bible »8. Ainsi, les anglicans, les catholiques et la grande majorité des protestants ont reçu cette traduction commune9.
Prenant en considération l’évolution de la langue japonaise, une nouvelle traduction œcuménique est en cours, avec une publication prévue en 2016.

La richesse de la diversité chrétienne

Il existe d’autres initiatives œcuméniques, plus restreintes mais non moins dynamiques. Citons-en trois exemples : des médias (presse et radio) d’origine protestante, qui sollicitent régulièrement des intervenants catholiques et orthodoxes ; des groupes de prière avec chants de Taizé, très accessibles aux personnes qui n’ont jamais franchi la porte d’une église10 ; les diverses actions (déclarations, secours, prières, etc) mises en œuvre ensemble par des Églises à la suite du tremblement de terre et du tsunami de mars 2011. Ces œuvres sont également marquées par le souci de ceux qui sont en dehors de l’Église.
Les chrétiens nippons relèvent ensemble un défi : pratiquer leur religion et surtout croire en un Dieu inclassable parmi d’autres dieux. Ce défi est aussi une chance car il les incite à un rapprochement. S’ils se rendent compte de la richesse qu’ils partagent grâce à leur diversité, ce « petit troupeau » trouvera plus de force pour témoigner du « Royaume » (Lc 12,32) devant tous ceux qui sont en recherche d’une vie humaine authentique.

 

Ken YAMAMOTO
Article paru dans la revue Unité des chrétiens, n°173

 

 

* On pourra lire : Trinité et salut. Une nouvelle lecture de Karl Barth et Wolfhart Pannenberg, Münster, LIT Verlag, 2009.
 1- Arrivé en 1549, saint François-Xavier a été le premier missionnaire au Japon.
 2- À l’exception de quelques chrétiens isolés – surtout membres des Églises du Mouvement de sainteté (Holiness Churches) – qui ont refusé de vénérer l’empereur, et qui sont morts en prison.
 3- Selon un sondage mené par un quotidien national en 2005. En revanche, si l’on additionne le nombre de fidèles revendiqués par les autorités shintoïstes et bouddhistes, on obtient un chiffre équivalent à 150% de la population japonaise (!).
 4- En 1975 le Vatican a autorisé les diocèses catholiques au Japon à faire une célébration de mariage à l’église pour deux non-baptisés. En 2005 par exemple, 1640 célébrations de mariage ont été organisées dans une paroisse catholique pour deux non-baptisés, soit davantage que les 1577 mariages impliquant au moins un catholique (d’après Catholic Weekly, July 2 & 9 2006). Cf. le document « La célébration du mariage des couples non-chrétiens dans l’Église catholique du Japon », publié en japonais par la Conférence des évêques du Japon en 2012. Une Église évangélique (Christian Bridal Mission) se donne pour mission d’annoncer l’Évangile en célébrant le mariage des nonchrétiens.
 5- À l’exemple des « Propositions vers la communion entre l’Église anglicane épiscopalienne au Japon et l’Église évangélique luthérienne du Japon » publiées en 2002. Pour cheminer vers la reconnaissance mutuelle du baptême et de l’eucharistie, ces deux Églises promeuvent différentes actions comme l’hospitalité eucharistique, l’échange de chaire et la collaboration dans la formation théologique.
 6- Saburo HIRATA et Chitose KISHI, « Introduction » (en japonais), in À propos de la traduction interconfessionnelle, Tokyo, 1987.
 7- Ibid.
 8- Bernardin SCHNEIDER, « Le cheminement de “La Bible. Traduction interconfessionnelle” » (en japonais), in À propos de la traduction interconfessionnelle.
 9- L’Église orthodoxe, dont quelques biblistes ont participé à la traduction interconfessionnelle de manière officieuse, garde sa propre traduction.
 10- Une trentaine de groupes de prière existent en différentes régions. Les frères de Taizé attestent que le Japon est un des pays où le nombre des groupes est le plus élévé.