La politique étrangère de la Chine

D. Chassard, bénévole au SNMUE, présente ici la politique étrangère de la Chine assez déconcertante pour l’observateur européen. Entre opérations de charme et affirmation brutale de sa force à l’égard de ses voisins asiatiques, on ne sait que penser. Voici quelques clés d’interprétation.

La Chine, un acteur de plus en plus présent sur la scène internationale

 

La Chine communiste issue du deuxième conflit mondial  a longtemps gardé un profil bas sur la scène internationale, donnant l’impression de ne guère vouloir s’impliquer directement dans les affaires du monde et d’ avoir comme préoccupation prioritaire celle d’affirmer simplement son existence ainsi que de faire respecter le position que lui conférait tout naturellement sa puissance démographique et économique. On peut y ajouter, héritage du passé, une méfiance solidement ancrée envers tout ce qui venait de l’Occident et un sentiment de supériorité fondé sur la conviction d’incarner une  civilisation millénaire. Elle semblait se satisfaire du statut de grande puissance que lui valait son siège de membre permanent du Conseil de Sécurité aux Nations-Unies, reconnu en 1971, sans vouloir en exercer toutes les prérogatives. Elle se montrait surtout soucieuse de veiller à ce que son environnement régional ne porte pas atteinte à ses intérêts immédiats. Le contexte a toutefois changé et la Chine est aujourd’hui de plus en plus déterminée à jouer sur le plan international un rôle à la mesure de son poids dans le monde.

L’unité de la Chine : Taïwan

La priorité affichée reste la gestion de ses rapports avec son voisinage, une politique qui a longtemps été dominée par la question de Taïwan, l’autre Chine, un territoire qu’elle n’a cessé de revendiquer comme partie intégrante de son sol. Il s’agissait pour Pékin d’empêcher  que l’île  soit reconnue comme état indépendant par une partie significative de la communauté internationale et de faire en sorte que sa prétention à être le représentant unique de la Chine et le seul héritier de l’empire du Milieu soit entérinée par les instances internationales. Devenue membre permanent du Conseil de Sécurité et reconnue officiellement par les grands pays occidentaux, la Chine de Mao a franchi un pas décisif sans que le problème de Taïwan soit pour autant réglé. Un rapprochement entre les deux partenaires s’est néanmoins opéré progressivement. Il ne met pas fin  aux tensions qui se produisent encore périodiquement mais il crée des liens d’interdépendance et s’accompagne d’une coopération pragmatique. L’objectif reste évidemment la réunification mais pour y parvenir Pékin semble s’être convaincu que le temps fera son œuvre et conduira tout naturellement au retour de l’île dans le giron continental, tant est grande la disproportion entre les deux parties en présence. Que 12 états d’Amérique latine reconnaissent le gouvernement de Taipei (sur les 22 qui ont gardé des relations officielles avec lui) n’empêche pas la République populaire de Chine de s’activer aujourd’hui dans cette région. Du reste, les «amis» de Taïwan ne sont plus aujourd’hui que des micro états sans poids international. Rien qui puisse véritablement gêner Pékin. De son côté, l’île a trouvé avec les autres des solutions lui permettant de maintenir des contacts officieux, sous couvert de représentations commerciales ou de missions culturelles.

Une puissance régionale

La priorité accordée à une politique de voisinage active n’a en tout cas jamais cessé d’être mise en avant et l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping s’est accompagnée d’une réaffirmation du concept de «renouveau de la nation chinoise» avec quelques lignes directrices: renforcement des infrastructures et des réseaux de communication trans régionaux, désenclavement des provinces défavorisées par la création de «corridors» économiques avec le Pakistan, le Bangladesh et l’Inde, offensive commerciale en direction de la Russie et des républiques d’Asie centrale, négociations d’accords de libre-échange avec les partenaires proches, coopération dans le domaine énergétique, un point crucial pour Pékin qui est encore et pour longtemps le premier importateur mondial de pétrole. La participation aux organisations multilatérales qui se sont créées dans la zone fait partie de cette stratégie consistant à placer des pions partout où apparaît une opportunité : la Chine entretient des liens étroits avec l’Association des Nations de l’Asie du Sud Est (ASEAN) et est l’un des 31 membres de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC). Une récente manifestation de cette volonté de présence et d’influence est le projet de création d’une Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, lancé en octobre 2014 auquel plusieurs grands pays européens (France, Royaume Uni, Allemagne) ont annoncé leur participation, en dépit des réticences des Etats Unis.

Des conflits territoriaux avec tous ses voisins

Un trait caractéristique et souvent souligné de cette politique de voisinage est son apparente absence de cohérence et d’une véritable ligne directrice clairement définie. Elle s’apparente d’un côté à une offensive de charme destinée à rassurer ceux qu’inquiète à leur porte la puissance chinoise, de l’autre, elle s’accompagne de manœuvres d’intimidation et de manifestations de crispation peu diplomatiques, voire d’agressivité, qui contredisent et brouillent le message d’ouverture. La liste des incidents survenus au large des côtes chinoises est longue et récurrente et illustre des contentieux jamais refermés: archipel des Spratleys au large du Vietnam avec l’installation sur le récif de Fierycross d’une station météo puis d’un port et l’occupation de plusieurs atolls; îles Senkaku (ou Diaoyu) rendues au Japon par les Etats Unis en 1971 mais que la Chine visite et occupe régulièrement; atoll de Scarborough sur lequel la Chine a mis la main après des incidents de pêche; construction d’une plateforme pétrolière géante à proximité des îles Paracels ; édiction sans réel motif de zones d’identification de défense aérienne dans des espaces contestés… Des différends moins connus et souvent oubliés portent également sur des territoires terrestres aux confins de la Chine. Cette dernière revendique une grande partie de l’Arunashal Pradesh (90000km2) alors que l’Inde de son côté considère la région chinoise d’Aksai comme lui appartenant. La vallée de Shogokan au Cachemire, rendue à la Chine par le Pakistan en 1969, reste un sujet de conflit entre Pékin et New Delhi. Des contentieux qui semblent certes assumés de part et d’autre mais pourraient néanmoins dégénérer si les circonstances s’y prêtaient ou ressurgir pour des considérations de politique intérieure.

Une puissance globale

Une autre dimension de la politique extérieure chinoise est toutefois de plus en plus présente dans les relations qu’entretient Pékin avec le reste du monde. Elle résulte d’une volonté affirmée sans complexe de se positionner comme un acteur majeur sur des continents jusqu’alors négligés, Afrique et Amérique latine notamment. Les motivations de cet activisme semblent nettement plus économiques que politiques : il s’agit pour la Chine de garantir la sécurité de ses approvisionnements en énergie (gaz, pétrole, minerais) ou en produits agricoles, en en diversifiant autant que possible la provenance, et de se procurer au meilleur coût les matières premières nécessaires à la poursuite de son développement. L’intérêt pour l’Afrique a été illustré par le sommet qui s’est tenu à Johannesburg en décembre 2015 où Xi Jinping n’a pas été avare de promesses : 60 milliards de dollars d’aides financières (surtout des prêts à taux nul ou préférentiel et des remises de dettes), 12 milliards pour la construction d’une voie ferrée au Nigeria, implantation d’une base militaire à Djibouti. Cette stratégie est relayée par la participation aux opérations de maintien de la paix de l’ONU,  une manière de montrer que la Chine entend prendre sa part de responsabilité dans les efforts de la communauté internationale pour stabiliser le continent : 3000 casques bleus chinois sont déjà sur place et Pékin se déclare prêt à participer au financement d’une force de réaction rapide de 8000 hommes placée sous l’égide des Nations-Unies.

Même tactique en direction de l’Amérique latine où s’est tenu en janvier 2015 un sommet avec la CELAC (Communauté des Etats latino-américains et des Caraïbes). Il a été question d’investissements de 250 milliards de $ pour les dix ans à venir avec des projets d’infrastructures de grande ampleur, notamment la construction d’un «canal de Panama ferroviaire» de 5.300 km traversant le Brésil et débouchant sur le Pacifique. Des annonces dont on peut douter qu’elles soient toutes réellement mises en œuvre un jour mais qui témoignent de la détermination chinoise à ne pas se contenter d’un rôle de figurant. Cette générosité apparente et quelque peu ostentatoire  ne fait évidemment pas l’unanimité. Elle suscite aussi beaucoup de méfiance et d’interrogations et les ONG présentes sur le terrain ne sont pas les seules à dénoncer un comportement de prédateur sous les traits du bon samaritain. Peu regardant sur les régimes qu’il cherche à séduire, Pékin sait exploiter à son avantage les faiblesses et les besoins de ses partenaires.

Les intentions et les arrière-pensées chinoises en matière de politique étrangère ne sont pas toujours à interpréter selon les critères occidentaux de prévisibilité, de transparence et d’héritage historique. Une chose apparaît en tout cas clairement : Pékin est déterminé aujourd’hui à jouer des atouts que lui valent sa puissance économique et commerciale et son poids démographique. Même si l’essoufflement de la croissance doit amener le régime à se préoccuper plus des équilibres internes du pays et de son développement social, la Chine est désormais un acteur qui se sait incontournable sur la scène internationale et tient à le montrer.

Dominique Chassard
décembre 2015