Venezuela : ils ne nous feront pas taire !

Les relations entre l’Église et le gouvernement vénézuélien se sont particulièrement tendues depuis environ un an. En 2016, l’Église avait pris l’initiative d’une tentative de dialogue entre le gouvernement et l’opposition, avant de prendre dans les faits parti pour cette dernière.

Venezuela : ils ne nous feront pas taire !

Manifestation au Venezuela

« Il ne s’agit plus d’un conflit idéologique entre la droite et la gauche », mais d’« une lutte entre un gouvernement devenu une dictature et tout un peuple qui réclame la liberté », déclarait le 7 juillet 2017 à la presse, Mgr Diego Padron, alors président de la Conférence épiscopale vénézuélienne. Et Monseigneur José Luis Azuaje, évêque de Barinas et président de Caritas Amérique latine – Caraïbes participant à une rencontre de Caritas Internationalis à Rome en mai avait indiqué : « L’Église n’est pas une opposante, elle agit toujours en faveur du droit du peuple ». Mgr Azauje vient de remplacer Mgr Padron à la présidence de CEV, un choix qui laisse présager que les interpellations au gouvernement sur la crise que subissent les Vénézuéliens – pénurie alimentaire et de médicaments – ne vont pas cesser de la part de l’épiscopat.
En novembre 2017, le président Maduro déclarait[1] lors d’une entrevue avec une chaîne espagnole : « Au Venezuela, tout ce qui est lié à l’Église catholique est contaminé, empoisonné par une vision contre-révolutionnaire et de conspiration permanente ». Ce même mois de novembre, l’Assemblée nationale constituante, une nouvelle institution mise en place pour contrer le Parlement élu où l’opposition était majoritaire, votait une « Loi contre la haine, et pour la coexistence pacifique et la tolérance » qui semble faite pour museler l’opposition et la presse.
Ces dernières semaines, la violence verbale du président Maduro vis-à-vis de l’Église a augmenté, lorsqu’il a qualifié de « diable en soutane » monseigneur Victor Hugo Basabe, évêque de San Felipe, et a demandé l’ouverture d’une enquête contre lui et monseigneur Antonio López Castillo, archevêque de Barquisimeto, afin d’examiner s’ils sont coupables du « délit de haine » prévu par la nouvelle loi. Sont en cause les homélies de ces deux évêques lors de la fête de la Divina Pastora, où ils ont dénoncé une fois de plus la corruption et la grave crise humanitaire que vit le pays : « Des milliers de Vénézuéliens fouillent les poubelles à la recherche de déchets pour apaiser leur faim. (…) « Ce n’est pas vous les jeunes qui devez quitter le pays, si quelqu’un doit quitter le Venezuela, c’est le responsable de ce désastre auquel ils nous ont conduits, si quelqu’un doit partir, c’est celui qui est responsable de ce que des milliers d’enfants soient sous le seuil de la malnutrition sévère. » « Nous ne croyons pas en la misère. Assez de faim ! ».[2]
Après la Conférence épiscopale, le Conseil national du laïcat a publié le 19 janvier, un message à la société civile et à la communauté internationale. Ce Conseil, reconnu par la Conférence épiscopale vénézuélienne, est formé de représentants de mouvements et de personnes qui veulent participer activement à la vie de l’Église. Il dénonce une fois de plus la crise, la corruption, les violations des droits humains, appelle à un changement politique par la voie des urnes sous condition de garanties de transparence et de légalité, et finalement réaffirme « l’engagement moral et civique [du chrétien] de participer activement et de manière organisée à l’avènement des changements dont le pays a besoin (…) ».
Une élection présidentielle, à laquelle Nicolas Maduro a déjà indiqué son intention de se représenter, devrait avoir lieu avant la fin 2018. 

 Annie Josse

 

 

[1] Interrogé sur l’action de Caritas-Venezuela pour le programme Salvados de la chaine La Sexta, le 12/11/2017.
[2] Homélies le 14 janvier 2018.

 

Message à la société civile et à la communauté internationale

Les chrétiens doivent être une lueur d’espérance dans l’obscurité

Le Conseil National des Laïcs du Venezuela, instance de représentation, de coordination et de service, qui encourage le rôle moteur du laïcat vénézuélien dans les différents espaces et secteurs sociaux, comme Église en communion, témoignant des valeurs humaines et chrétiennes de l’Évangile, se prononce sur la situation du pays :

  1. L’Église, peuple de Dieu, élèvera toujours sa voix en faveur des opprimés, des nécessiteux, des personnes souffrantes et marginalisées ; toujours à la recherche de la paix, dans la vérité et la justice ; une voix qui cherche le bien commun pour tous, la fraternité, la réconciliation et une saine coexistence. On ne pourra jamais, quelles que soient les tentatives, les menaces et les entraves, faire taire la voix de l’Église. Nous avons un engagement de vérité. « La vérité vous rendra libres.» (Jn.8,32)
  2. Nous rejetons et condamnons l’ordre présidentiel du 15 janvier dernier aux pouvoirs publics, d’ouvrir une enquête pour « délits de haine » à l’encontre de leurs Excellences Monseigneur Antonio López Castillo, archevêque de Barquisimeto et Monseigneur Víctor Hugo Basabe, évêque de San Felipe, au sujet de l’homélie lors des célébrations de la fête de la Divina Pastora à Barquisimeto, le 14 janvier. Nous alertons sur l’intention du régime d’ignorer et attaquer l’Église, de manipuler ce qu’elle doit dire, faire ou penser, d’ignorer ses leaders et son autorité morale, dans le but de diviser, de semer la confusion et de favoriser la fragmentation de la communauté catholique. Nous rappelons la mise en garde évangélique : « Frappe le berger, et que les brebis soient dispersées» (Zc. 13,7). Nous défendrons nos pasteurs et tout le peuple de Dieu, nous serons toujours aux côtés des Vénézuéliens qui subissent cette crise politique, sociale, économique et morale. Ils ne feront pas taire la voix de l’Église, nous n’avons pas peur !  
  3. La crise s’aggrave de jour en jour, elle en arrive à un état de chaos et de violence généralisée. Par l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) inconstitutionnelle et illégitime (dans son origine et ses résultats), le régime accélère la mise en place de son système pervers et totalitaire, il avance dans son projet destructeur de la société démocratique et de ses institutions. Une telle société n’est pas viable, elle requiert d’urgence un changement politique. Nos évêques l’ont rappelé il y a quelques années : « La racine des problèmes (du pays) réside dans l’implantation d’un projet politique totalitaire, appauvrissant, rentier et centralisé que le gouvernement s’obstine à maintenir» (CEV, « Le Seigneur aime celui qui cherche la justice », 12-07-2016).

4. Nous dénonçons les violations systématiques des droits humains : la vie, la liberté, l’intégrité des personnes et de leurs biens. L’action perpétrée par les forces armées dans le quartier El Junquito (Caracas), le lundi 15 janvier dernier est condamnable. La procédure a été exécutée dans un lieu interdit aux organismes garants des droits humains et d’une procédure régulière, avec un usage disproportionné de la force pour la capture de civils qui avaient annoncé leur reddition et demandaient des garanties pour une solution pacifique, et un groupe de personnes y a perdu la vie. Une procédure caractérisée par une extrême violence et l’opacité, empêchant une information véridique. Nous exigeons la transparence dans une recherche des faits et des responsables directs, qui doit être exhaustive, impartiale, fiable et respectueuse de la loi. Les droits humains sont une obligation des gouvernements à laquelle ils ne peuvent se dérober.

Ils ne feront pas taire la voix de l’Église, nous n’avons pas peur ! 

  1. Préoccupés par les violations des droits à la nourriture et à la santé qui provoquent maladies et morts sur toute l’étendue du pays, nous nous joignons aux alertes émises par Caritas-Venezuela et exigeons du gouvernement l’ouverture du Couloir humanitaire qui atténuerait la faim, la malnutrition et le besoin en médicaments. Nous lançons un appel urgent à la société civile vénézuélienne dans son ensemble, pour qu’elle apporte son soutien à Caritas, aux paroisses, mouvements ecclésiaux, organisations non-gouvernementales et aux autres institutions qui effectuent un travail humanitaire et donnent des réponses concrètes et solidaires. Travailler en faveur de l’autre est un devoir pour les chrétiens.
  2. Nous affirmons que le changement politique peut et doit se produire en premier lieu par la voie électorale, mais en éliminant les illégalités et les irrégularités des processus électoraux précédents. Il est inacceptable d’aller vers un processus électoral avec une ANC supraconstitutionnelle, érigée en pouvoir suprême et absolu. Les élections doivent se tenir avec des garanties et dans une totale transparence. Il est indispensable de créer un nouveau Conseil national électoral (CNE) qui respecte le vote libre, secret et universel ; et qui garantisse le pluralisme et l’alternance au pouvoir. Les élections sont une chance de changement politique dans la paix, à condition qu’elles bénéficient de toutes les conditions et garanties nécessaires.
  3. Nous croyons à des processus de dialogue et de participation poursuivant des objectifs et des buts clairs qui respectent la démocratie, et nous rappelons donc la validité de l’approche exprimée par le secrétaire d’État du Vatican, le cardinal Pietro Parolín, dans sa lettre du 1er décembre 2016 : « 1. Soulager la grave crise d’approvisionnement en nourriture et médicaments que subit la population. 2. Que les parties en présence se mettent d’accord sur un calendrier électoral qui permette aux Vénézuéliens de décider sans délai de leur avenir. 3. Que l’on prenne les mesures nécessaires pour restituer le plus rapidement possible à l’Assemblée nationale le rôle que prévoit la Constitution. 4. Que l’on applique les instruments légaux pour accélérer le processus de libération des détenus. »
  4. Nous agissons dans un esprit d’unité avec ceux – même s’ils ne professent pas notre foi – qui partagent notre désir de construire une société démocratique et de coexistence fraternelle. Nous invitons chacun, sans distinction, à s’interroger sur la situation actuelle du Venezuela, dans le but de provoquer un changement politique pacifique et d’agir résolument pour atténuer la souffrance, l’angoisse et la pénurie de tous les citoyens. Par amour pour notre pays, nous devons inverser cette situation. « L’amour – « caritas » – est une force extraordinaire qui pousse les personnes à s’engager avec courage et générosité dans le domaine de la justice et de la paix» (CV, 1 Benoit XVI, 2009).
  5. Nous avons l’engagement moral et civique de participer activement et de manière organisée à l’avènement des changements dont le pays a besoin, et, en même temps, à la création et au renforcement des réseaux d’action sociale et solidaire, de travail et de service de nos frères vénézuéliens. Employons nos énergies et nos talents à être des laïcs du premier rang, acteurs et promoteurs du changement selon les valeurs de l’Évangile, pour pouvoir, dans nos tâches quotidiennes et où que nous soyons, élever notre voix et travailler à la reconstruction et au progrès de notre pays. (Message de la 1ère Assemblée Conjointe Évêques-Laïcs, ACOL, janvier 2017)

Nous invoquons Dieu notre Seigneur et Notre Dame de Coromoto, patronne du Venezuela, pour qu’ils nous protègent et nous assistent sans cesse.

 

Comité Directeur CNL
Caracas, 19 janvier 2018
(Traduction Annie Josse)