Nouvelles de la République de Centre Afrique

Maria Biedrawa est spécialiste de non-violence. Elle organise des stages de communication non-violente pour les pays en conflit ou en sortie de conflit. Elle a animé récemment des stages en République de Centre Afrique. Voici le compte-rendu de ses activités pour 2017. Maria Biedrawa s’inscrit dans la grande tradition du Mouvement International de la Réconciliation (MIR), des Eglises de paix et des Eglises pour la paix.

 

Mes activités en République de Centre Afrique en 2017

 

Et j’ai eu l’occasion de retourner en République de Centre Afrique (RCA). Deux fois même.

La première fois, c’était en janvier. J’étais invitée par Radio Maria, une radio catholique qui a pour mission d’être une radio de paix. Cela implique de diffuser des informations vraies et fiables, de dire ce que d’autres ne disent pas, et d’être un moyen d’éducation des masses. Cette radio qui émet en français et en sangho (langue locale) est animée par de nombreux journalistes bénévoles, compétents et actifs dans différents domaines de la vie civile. Ils mettent ainsi leurs connaissances, leur expérience et leurs investigations au service de la population. Les animateurs sont catholiques mais aussi musulmans. Tous les après-midis pendant une semaine nous avons travaillé sur la non-violence active dans le but que ce contenu non seulement donne naissance à une émission phare, mais qu’il se glisse aussi, comme une grille de lecture, dans les émissions traitant de tous les autres domaines de la vie. Le groupe était plein d’ardeur, passionné et passionnant. Nous avions prévu deux autres sessions plus tard dans l’année pour développer ensemble des thèmes plus spécifiques.

Coup de théâtre : la présidence de la république convoque les directeurs des radios privées et leur déclare qu’ils n’ont pas à parler des thèmes qui ne les concernent pas, tels que la sécurité, les projets de lois, etc., qui sont réservés aux médias étatiques. Lisez vous-mêmes ce qu’il faut lire ici entre les lignes. Sachez aussi qu’ici, cette réflexion, bien que poliment formulée, est un ordre. Le responsable de Radio Maria a alors démissionné. Il n’a pas envie d’animer une radio qui ne remplirait pas sa mission. Ici s’arrête donc aussi la formation. La suite n’aura pas lieu. En tout cas, pas comme prévu. Car ce qui a été semé dans les cœurs et les esprits des gens continue à pousser silencieusement et portera des fruits en son temps et en son lieu. Ma rencontre de novembre avec certains participants, dix mois plus tard, me confirme dans cette espérance.

Pendant ce séjour de janvier, j’ai fait la connaissance de l’évêque de Berberati, Mgr. Dennis Kofi Agbenyadzi. Il était à Bangui pour la conférence des évêques et il logeait dans le même centre d’accueil que moi. Tous les jours, le petit déjeuner est devenu un lieu de partage. A la fin de la semaine, il m’a demandé de revenir pour animer la réunion pastorale de son diocèse et pour former son clergé, ainsi que les religieux et religieuses à la non-violence active. Cela devait concerner en tout environ 70 personnes.

République de Centre Afrique - Centre culturel catholique de Berberati

Centre culturel catholique de Berberati

 

Berberati, chef-lieu du Mambere-Kadej, est une ville située à 450km à l’ouest de Bangui. On traverse savane et forêt dense. Seuls les premiers 100km sont goudronnés. Comme il a beaucoup plu, la route la plus directe ressemble à un bourbier où seuls les gros camions passent. Nous avons donc pris une autre route, plus longue de 200 km, mais plus sûre. Entre les bourbiers, les ponts cassés, les routes trouées, nous avons mis 13h à parcourir ces 600 km – et nous avons pu nous considérer comme chanceux. Certains participants à la formation auront mis 4 jours pour parcourir 250 km ! 3 Berberati, région des diamants, de l’or et de l’exploitation du bois tropical, est le poumon économique du pays. Elle est située sur l’axe orienté vers le Cameroun. C’est par là aussi que transitent les vivres, toutes les marchandises qui arrivent par le port de Douala, tout ce qui accompagne l’humanitaire et les humanitaires, ainsi que les militaires. Tout le monde a intérêt à ne pas trop laisser dégénérer la situation ici … au moins en principe. Dans la pratique, les choses sont plus compliquées. La situation anarchique, les mauvaises liaisons, le chaos général, profitent à l’exploitation des ressources à huis clos, sans contrôle. Des grands entrepreneurs et acteurs économiques ont intérêt à ce que le chaos et des petits foyers de conflits persistent par endroits, et si besoin ils ont largement les moyens de financer le silence des témoins et d’encourager les milices à mettre du désordre, « nécessitant la présence de forces armées étrangères comme la MINUSCA », qui sont elles-mêmes très intéressées par les richesses du sous-sol de ce pays. La journaliste centrafricaine qui a révélé l’exploitation des diamants et de l’or par les Sangaris6 a été retrouvée assassinée dans cette région peu après la sortie de son documentaire. Pendant la crise, cette région a, comme le reste du pays, connu des affrontements entre la coalition seleka et anti-balaka. Ces deux milices n’ont pas uniquement combattu leurs adversaires au sein de la population. Ils ont aussi pris en otage et commis des atrocités dans leur propre camp. Des milliers de musulmans ont alors trouvé refuge dans les paroisses catholiques et l’évêché de Berberati. Ces paroisses et l’évêché ont hébergé pendant 18 mois des milliers de musulmans sur leurs terrains et jusque dans les églises ; elles ont organisé le transport de milliers d’autres vers le Cameroun en convoi protégé par la MINUSCA. Elles ont vu naître des enfants, soigné les survivants des massacres et accompagné les drames humains. Tous les paroissiens n’ont pas participé à cette démarche, car ils étaient paralysés par leur propre peur. Mais certains responsables d’églises ont eu le courage de s’interposer entre les déplacés musulmans et les anti-balaka venus les attaquer : « Si vous voulez les tuer, vous devrez d’abord me tuer ! » Et voilà le paradoxe : pendant que les milices tuaient à l’extérieur, des amitiés profondes et un respect mutuel se forgeaient à l’intérieur. Comme je voudrais que le travail de mémoire nous apprenne un jour toute la vérité sur les souffrances infligées, nous permette d’honorer toutes les victimes, et d’honorer tous ceux et celles qui ont su résister à la violence !

La région elle-même vit depuis quelques mois une accalmie relative. C’est la première occasion qui se présente pour réfléchir à la suite. C’est pour cela que Mgr. Dennis a voulu cette formation sur la non-violence afin de « défricher » le terrain et de voir quels thèmes doivent ensuite être pris à bras le corps, et avec quelles forces vives. Quelques semaines avant la formation, je reprends contact avec lui pour demander les dernières nouvelles. Voilà un autre coup de théâtre : il a demandé que chaque prêtre vienne avec une délégation de laïcs ainsi qu’avec les pasteurs protestants et les imams qui vivent sur leur territoire. Il y a 50 ans, le Pape Jean XXIII avait révolutionné les « bonnes pratiques » en invitant les autres confessions chrétiennes comme observateurs au Concile Vatican II. Mais ça, c’est inouï ! Je m’aventure à penser que cela doit être la première réunion pastorale du monde « des croyants en Dieu ». « C’est l’Eglise dans le monde », dirait-il. Dans son mail il ajoutait presque en passant : « ça fera 150 personnes environ ». Ciel ! 70 participants, c’était déjà pas mal, mais plus du double ? Comment peut-on animer un truc pareil ? De toute évidence, cela n’était pas son souci, mais c’est bel et bien devenu le mien ! J’en ai eu d’abord le souffle coupé, mais très vite j’y ai perçu un appel. Oui, nous relèverons ce défi, il est trop génial. J’ai demandé à deux amis africains, avec qui je partage cet engagement dans la non-violence et la réconciliation depuis une bonne décennie, de venir animer avec moi cette session. Mes deux amis ont répondu « Présent ! » dans les heures qui ont suivi. Le président de NV XXI , organisme qui nous avait donné la subvention pour Radio Maria, m’a répondu la nuit même pour me donner le feu vert pour la réaffectation des dons.

Sam est pasteur méthodiste à Lomé, il enseigne la CNV8 dans des milieux sensibles et il a été impliqué dans la Commission togolaise de Vérité, Justice et Réconciliation. Il a aidé les victimes à constituer leur témoignage et à déposer leur dossier. Son expérience sera très utile. Sam Tofa Amouzoun de Lomé Jean-Pierre, juriste, de Pointe Noire, est cofondateur au Congo (Brazzaville) de l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture), et du MIR (Mouvement International de la Réconciliation). Il sait ce que c’est que naviguer comme acteur non-violent dans un pays au sous-sol plein de richesses, mais extrêmement pauvre au-dessus du sol. Il a lui-même connu les périodes de guerre civile, les épreuves d’une démocratisation sans cesse reportée à plus tard, ce que vivent les populations traumatisées, etc.

Quelques jours avant le départ, Mgr. Dennis mentionne une dernière nouvelle : comme il connaissait 4 chefs anti-balakas, il les a aussi invités. Décidemment, il ne manque pas de créativité ! A quoi d’autre va-t-il encore penser avant notre arrivée ? Au fond de nous-mêmes, nous sommes ravis, enthousiasmés même ! Il se trouve que Jean-Pierre a une expérience avec quelques ninjas 9 qui ont rendu les armes en 2009 et qui se sont formés au métier d’agriculteurs et à la non-violence. A notre arrivée, on nous réserve un accueil fraternel très touchant. Les longues heures de route avec le vicaire général nous ont permis d’apprendre beaucoup de choses sur la région, sur le pays, sur les activités des uns et des autres pendant la crise, et sur les plaies qui restent béantes. Une histoire nous marque particulièrement : un homme, attaqué à plusieurs reprises, garde le sourire. A travers les détails, nous comprenons qu’il ne s’agit pas d’un sourire de façade, mais d’un sourire plein d’humanité. Demandé comment il peut encore garder le sourire, il dit : « C’est la seule chose qu’ils ne peuvent pas me prendre ! » Quelle dignité, quelle liberté intérieure ! Terre, continent blessé, oui, mais voilà le trésor humain qu’elle recèle, plus précieux encore les diamants.

Nous réalisons petit à petit combien nous sommes attendus, et nous nous sentons bien petits devant la tâche qui nous est confiée. Très vite, nous trouvons notre vitesse de croisière ; notre fraternité à trois s’élargit à tous ceux qui portent la responsabilité de cette rencontre. Entre nous trois et l’évêque, nous nous passons le micro avec aisance dans tous les imprévus, avec une entière confiance dans la parole de chacun en dépit du fait que cela ne fait que 2 jours que nous nous connaissons. Le programme conçu est aussitôt et quasi systématiquement renversé par les interventions des participants. Nous les suivons à la trace, de quart d’heure en quart d’heure, sans pour autant perdre le fil. Le premier jour, nous explorons en profondeur la nature de la violence. Qu’est-ce que nous pouvons leur apprendre sur la violence, à eux qui la connaissent dans leur propre chair ? Pas grand-chose, sauf les mots pour la nommer. Ils sont tellement immergés dans la violence que le risque serait de la voir partout et nulle part et de ne plus être en mesure d’imaginer la vie autrement. Tout ce que nous pouvons apporter sont des mots qui permettent d’extérioriser ce qui ronge à l’intérieur, de prendre de la distance, ainsi que des clés de lecture qui aident à mettre les choses à leur place, à commencer à « ranger » le chaos intérieur et extérieur, à faire la part des choses. A la première pause une surprise m’attend. En septembre/octobre 2015, j’étais coincée à Bangui lors d’une tentative de putsch. J’animais alors une formation avec la Plateforme des confessions religieuses pour la paix en RCA. En raison des troubles, nous avions dû arrêter le 2e jour, et pendant une petite pause entre les tirs chacun était rentré chez lui. Dans mon centre d’accueil, j’avais rencontré des musulmans et des chrétiens, comme moi dans l’impossibilité de sortir, surtout les musulmans qui étaient la cible du moment. Nous avions partagé 7 jours intenses. Ils étaient plusieurs à être présents à cette « réunion pastorale des croyants en Dieu ». L’un d’entre eux était un imam de la région de Berberati – et le voici ! Retrouvailles avec Sulaiman Entre nous, il y a une affection spéciale. Les musulmans m’avaient demandé si j’acceptais de ne pas me faire évacuer pour rester avec eux. Ils avaient ressenti ma présence comme une protection. La « présence internationale » peut effectivement protéger dans certaines situations. Mais avant qu’ils ne me le demandent, j’avais déjà pris cette décision. Il m’est impossible de communiquer la joie que nous avons ressentie en nous retrouvant. Si j’avais rencontré mon propre frère, je n’aurais pas pu me réjouir davantage.

Le mot « pardon existentiel » me vient à l’esprit

Le 2e jour, nous avons raconté des exemples : Comment d’autres africains ont-ils agi en temps de conflit armé ? Les participants se retrouvaient ensuite par paroisses pour partager ce que cela évoquait pour eux. Il est trop tôt pour mixer les groupes. Sam nous apprends la CNV qui deviendra un outil important. Parallèlement, Sam et Jean-Pierre vont à la rencontre des antibalaka. Quand les groupes reviennent avec leurs idées, les anti-balaka prennent aussi le micro, et c’est pour faire la liste de leurs revendications. Beaucoup restent silencieux tandis que d’autres les applaudissent. Décidemment, il y a toutes les tendances ici ! Dans les après-midis, nous voulons proposer des ateliers pour former des groupes plus petits. Ci-dessous le groupe, dont le nombre oscille entre 170 et 200. Il nous semble important de créer des ateliers plus petits. Les thèmes ont été soigneusement choisis et, selon nous, ils sont très pertinents. Sauf que cela ne marche jamais. Si chaque personne a son inconscient, les groupes en ont un aussi. Ils semblent nous dire : « Enfin nous sommes tous ensemble dans la même salle, et nous y resterons ! »

Le 3e jour est consacré au pardon et à la réconciliation dans une situation post conflictuelle (même s’il n’y a rien de moins sûr que le « post » dans cette dénomination). Les participants se mettent en mouvement vers ceux qu’ils ne connaissent pas. Nous commençons à avoir des confidences en « off ». Un tel a perdu son père et a pardonné à l’assassin. La seule chose qu’il ressent comme injuste, c’est que les enfants de l’assassin peuvent aujourd’hui aller à l’école et lui, non ; l’absence du père a plongé sa famille dans la pauvreté. Quelqu’un d’autre, entre quatre yeux, nous fait comprendre que son agresseur est présent dans la salle et qu’il aimerait pouvoir lui dire publiquement qu’il lui a pardonné. Il le verra d’abord personnellement. Dans l’après-midi, à nouveau en grand groupe, les langues se délient petit à petit. Des personnes, chrétiennes et musulmanes, racontent leurs histoires. La présence de Sam qui a participé à des audiences publiques lors de la Commission togolaise de Vérité, Justice et Réconciliation, est maintenant précieuse. Les histoires sont d’une brutalité difficile à imaginer. Avec quelques mots simples et précis, Sam crée un cadre, il donne du sens. Il permet que l’indicible se dise et devienne audible.

Mais les femmes n’ont pas encore pris la parole en public à ce sujet. Il faudra créer un autre cadre pour elles un jour. Pour l’instant, il ne s’agit pas de pardonner ou pas, de se réconcilier ou pas. Il s’agit d’abord de se dire et d’être entendu. Sam et Jean-Pierre restent souvent pendant les pauses avec les anti-balaka. Leur grand chef se promène avec un visage de plus en plus pensif. En amont de cette session je me suis demandé comment nous pouvions passer un moment d’intériorité ensemble, une ouverture vers le spirituel sans imposer du religieux ni faire du syncrétisme. Heureusement, nous avons tous une chose en commun : c’est notre corps. J’ai alors inventé pour chaque jour un geste ou un mouvement de nos mains qui exprime et incarne le thème du jour, accompagnés de quelques paroles dans une intériorisation guidée. Le geste de la main rend visible une disposition du cœur. Si la violence se glisse dans l’expression de nos mains, la non-violence, la paix, la réconciliation sont, elles aussi, entre nos mains. Libre à chacun de creuser et d’y trouver une dimension de prière. Nous levons le poing, comme symbole de la violence.

Le 4e et dernier jour, le thème est « Religion et non-violence ». L’imam commence avec des explications sur l’islam. Sam ajoute des exemples de son église méthodiste au Togo qui a fait le choix de la non-violence. Jean-Pierre nous raconte comment sa foi nourrit son engagement pour la paix dans des domaines sensibles, et comment son engagement nourrit sa foi. Sur ce, la réunion pastorale se terminera, pensons-nous, avec dans l’après-midi la conclusion de Mgr. Dennis et la célébration eucharistique. Mais deux personnes nous demandent de pouvoir dire un mot au début de l’après-midi … Et nous voici en train d’écouter le prêtre qui avait auparavant rencontré son agresseur. Il nous raconte l’histoire douloureuse, déroutante, de sa vie et il nous dit qu’il veut aussi, de tout cœur, pardonner à ce jeune. La salle est plongée dans un silence profond. Ce prêtre met tout le monde devant sa propre histoire et sa lutte pour le pardon. Ce serait tellement plus facile si les malfaiteurs reconnaissaient leurs torts, si on avait la garantie qu’ils ne recommenceront pas. Le pardon ne se substitue pas à la justice, mais il la dépasse aussi infiniment. Il est complètement gratuit et inconditionnel. Il vient en son temps. Il ne se commande pas. Tout le monde n’a pas (encore) trouvé la liberté intérieure dont témoigne ce prêtre. La deuxième personne qui prend la parole est Freddy, un des 4 chefs des anti-balaka. Il vient sur l’estrade et prend le micro. Nous retenons notre souffle. Il nous demande d’abord de nous lever pour une minute de silence en mémoire des victimes de cette crise. C’est une façon de reconnaître les morts dont ils sont eux-mêmes les auteurs ; mais il y a aussi des morts dans leurs propres rangs. Ensuite, il nous dit : « Nous n’avons jamais imaginé que les choses iraient aussi loin et que personne, vraiment personne ne pourrait arrêter cette violence. Ils réalisent aujourd’hui à quel point ils étaient manipulés. » Il commence à demander pardon. Non pas à la va vite mais de façon très personnelle, en s’impliquant et en s’adressant aux différents groupes qu’ils ont fait souffrir. Il ajoute que pendant la pause de midi, il était en contact téléphonique avec les autres chefs de la sous-région et que ceux-ci s’associent à sa démarche ; ils vont déposer les armes, et ils demandent que l’on ne les appelle plus anti-balaka car à partir d’aujourd’hui, à partir de cet instant-même, ils ne le sont plus.

Quand il a terminé, l’abbé Isaïe lui tend les mains. Les musulmans se sont rassemblés et l’attendent au pied des marches. Ils l’accueillent dans leurs bras. D’autres suivent. Fredy descend de l’estrade où les imams l’accueillent dans leurs bras ouverts Une femme est inspirée et entonne un chant : « Réveillez-vous ; l’Esprit souffle » Je m’incline. Je m’incline devant ces hommes et ces femmes, capables de demander et d’accorder un pardon, non pas pour des petites choses « politiquement incorrectes », mais pour des choses qui les ont touchés à un niveau existentiel. Le mot « pardon existentiel » me vient à l’esprit. Je m’incline devant tous ceux et celles qui se mettent en chemin et s’engagent dans le combat sans lequel le pardon n’aura pas lieu. Je m’incline devant les communautés prêtes à supporter l’épreuve de la vérité. Je m’incline devant l’Esprit de Dieu qui souffle dans de tels moments et qui aide à ouvrir des portes closes dont le verrou se trouve à l’intérieur du cœur de chacun-e de nous. Que pouvons-nous dire d’autre que « singila mingi » – merci – infiniment merci même, et leur souhaiter, prier avec eux pour que ce que nous avons vécu se traduise maintenant en actes libérateurs et paroles créatrices dans la durée. A la sortie, un imam m’attend. « Nous avons déjà eu plusieurs formations ici, mais jamais nous ne sommes allés si loin. On nous disait toujours que la RCA est un pays laïc. Certes, je n’ai pas de problèmes avec cela, mais je suis un croyant. » Ces formations ont sûrement eu leur valeur et ont préparé le terrain. Mais cet imam met des mots sur la vraie question qui résonne aussi fortement en moi. Pendant cette « réunion pastorale des croyants en Dieu », nous nous sommes situés résolument dans notre identité profonde comme créatures de Dieu, comme enfants de Dieu. Nous avons puisé aux sources de nos fois, à l’intelligence de nos fois, nous les avons partagées et nous sommes devenus les témoins de quelque chose qui nous dépasse infiniment. Car Dieu nous dépasse tous. Une réponse jaillit au fond de moi. Je paraphrase le pape François en disant : « Ne nous laissons jamais voler notre identité de croyants. Elle nous fait vivre – qu’elle devienne vie par nous, autour de nous. Ne nous privons jamais de cette source. » Avec l’évêque qui se transforme en chauffeur, nous reprenons la route vers Bangui. Une joie profonde nous comble. Et sur l’invitation de Mgr. Dennis, nous reviendrons – comme frères-et sœurs-pèlerins avec « les croyants en Dieu » de Berberati, semeurs de paix au cœur de ce bout du monde qui est le leur, le nôtre, entre nos mains.

 

Maria Biedrawa
Qui se présente comme diacre de paix ! novembre 2017.

Maria, avec Jean-Pierre et Sam MERCI NV XXI qui a subventionné les voyages des intervenants africains AEA – Aide aux Eglises d’Afrique qui a subventionné la session sur place et mon voyage DCC – Délégation Catholique de Coopération qui m’offre un lieu de supervision et de soutien logistique Les donateurs individuels et tous ceux et celles qui nous accompagnent par leur prière.

MINUSCA, République de Centre Afique

Des nouvelles de RCA de l’observatoire Pharos

On trouvera des nouvelles de la République de Centre Afrique sur le site internet de l’observatoire Pharos où on peut gratuitement s’abonner à leurs newsletters thématiques.