La joie et l’allégresse : l’exhortation du pape

Ce 9 avril 2018, le pape a publié la troisième exhortation de son pontificat « La joie et l’allégresse ». Il s’agit d’un texte écrit de sa main sur l’appel à la sainteté. On trouvera ci-dessous un résumé de cette exhortation et un commentaire bref.

Texte complet du document sur le site du Vatican et en librairie pour la somme de 3,5€ (Editions Bayard-Cerf-Mame).

 

exhortation-apostolique : la joie et l'allégresse

La joie et l’allégresse : tous appelés à la sainteté !

Ce résumé de l’exhortation a été publié par Nathalie Becquart sur le site du service national pour l’évangélisation des jeunes et pour les vocations, sur le site internet de ce service.

Ce lundi 9 avril 2018, le Pape François a publié la 3ème exhortation apostolique de son pontificat : « Gaudete et Exsultate », un texte fort et éclairant pour tous ceux qui cherchent le bonheur !
Après Evangelii Gaudium et Amoris Laetitia, Gaudete et Exsultate est un vrai petit Traité de vie spirituelle, accessible et stimulant pour nous aider à vivre concrètement l’Evangile au quotidien. Par ce texte, dense et assez bref qui se lit facilement, le Pape François veut faire résonner en nous de manière forte l’appel à la sainteté qui est la vocation de tous les baptisés sans exception, car « la sainteté est le plus beau visage de l’Eglise » (§9) mais surtout elle est le chemin de vie et de bonheur que le Seigneur veut nous offrir (§1).

Par ce texte, le Pape veut faire résonner en nous de manière forte l’appel à la sainteté dans la lignée du Concile Vatican II, non pas comme un idéal inaccessible et désincarné, mais comme un chemin très concret et incarné, celui qui invite à avancer, à risquer toujours un pas de plus, en affrontant la complexité de la réalité au cœur du monde tel qu’il est avec ses défis et ses opportunités. Bref, la sainteté présentée ici dans un langage certes contemporain, mais dans une dynamique profondément enracinée dans la tradition spirituelle et la mystique ignatienne chère au Pape François, est tout simplement l’art de vivre en chrétien au jour le jour, avec et pour les autres, c’est-dire l’art des petits gestes pour aimer et servir Dieu en aimant et en servant les autres dans tous les aspects de notre vie.

Chapitre 1 : l’appel universel à la sainteté

Bonne nouvelle : « pour être saint, il n’est pas nécessaire d’être évêque, prêtre, religieuse ou religieux » (§14) ! Nous sommes tous appelés à être saints, quel que soit notre situation, si nous laissons la grâce de notre baptême porter du fruit, à commencer par les laïcs qui constituent la très grande majorité de ce peuple de Dieu conduit par l’Esprit ! Car « pour un chrétien, il n’est pas possible de penser à sa propre mission sur terre sans la concevoir comme un chemin de sainteté » (§19).
A travers les cinq chapitres de ce texte, nourris de multiples références et exemples, le Pape François nous invite à accueillir la sainteté comme un don, une grâce qui nous rejoint dans notre humanité pour la déployer en nous transformant. Non, la sainteté n’est pas un idéal inatteignable, elle n’est pas réservée à une élite ! Elle est pour tous et pour chacun d’entre nous quand nous osons accueillir la nouveauté de Dieu et discerner sans peur et en liberté notre chemin singulier pour être une mission sur cette terre. Mais attention, la sainteté n’est pas un chemin lisse et confortable, sans écueils car nous sommes tous confrontés au mystère du mal. La grâce ne supprime la nature, nos êtres limités sont affrontés à de multiples tentations que le Pape François décrit avec beaucoup de réalisme. Bref, « la vie chrétienne est un combat permanent » et il est bon de repérer les manœuvres de l’ennemi qui veut nous empêcher de vivre ce christianisme intégral.

Chapitre 2 : deux dérives

Ainsi le chapitre 2 décrit de manière très réaliste  ces « deux ennemis subtils de la sainteté » que sont le gnosticisme et le pélagianisme. C’est-à-dire pour le premier la tentation de réduire le christianisme à une idéologie en l’enfermant dans un savoir et des raisonnements désincarnés qui ne laisserait plus de place au mystère. Le Pape dénonce ici le risque bien connu du cléricalisme élitiste de ceux qui se considéreraient supérieurs, en se plaçant subtilement hors du peuple et nieraient la pluralité des interprétations et la multiplicité des situations. Et pour le second, le pélagianisme, la tentation d’accéder à la sainteté par un volontarisme perfectionniste qui ne s’appuie que sur ses propres forces et ne reconnait pas ses limites. Au contraire, le chemin de la grâce est celui de la reconnaissance humble de ses propres limites pour mettre toute sa confiance en Dieu, en recevant tout son être d’un d’Autre comme un don.

Chapitre 3 : méditation sur les Béatitudes

Le chapitre 3 nous offre une belle méditation sur les Béatitudes qui sont « comme la carte d’identité du chrétien». On retiendra en particulier la finale de chaque commentaire de ces huit Béatitudes (Lc12n 16-21) dans les paragraphes 71 à 94 :

« Réagir avec humble douceur c’est cela la sainteté ! »
« Savoir pleurer avec les autres c’est cela la sainteté ! »
« Rechercher la justice avec faim et soif c’est cela la sainteté ! »
« Regarder et agir avec miséricorde c’est cela la sainteté ! »
« Garder le cœur pur de tout ce qui souille l’amour c’est cela la sainteté ! »
« Semer la paix autour de nous c’est cela la sainteté ! »
« Accepter chaque jour le chemin de l’Evangile même s’il crée des problèmes c’est cela la sainteté ! »

Mais plus encore « le grand critère » sur lequel nos vies chrétiennes seront jugées tel que décrit en Mt 25, 31-46 « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger… » car la sainteté implique de reconnaître la dignité de l’autre et nécessite notre engagement pour la transformation sociale. Il nous faut relier prière et action et servir sans hésiter notre prochain, car « la miséricorde est la clef du ciel » (§105)

Chapitre 4 : le style de Jésus

Le chapitre 4 présente ensuite « quelques caractéristiques de la sainteté dans le monde actuel » qui constituent « le style de Jésus » :
1/ l’ancrage en Dieu qui nous donne endurance, patience et douceur pour tenir dans ce monde changeant.
2/ la Joie et le sens de l’humour car « la mauvaise humeur n’est pas un signe de sainteté ! »
3/ l’audace et la ferveur qui traduisent ce terme grec important qu’est la parresia, marque de l’Esprit-Saint pour évangéliser sans crainte et avec courage, oser changer pour accueillir la nouveauté de Dieu en se laissant déplacer pour aller vers l’inconnu jusqu’aux périphéries. « Dieu n’a pas peur ! Il n’a pas peur ! Il va toujours au-delà de nos schémas et ne craint pas les périphéries. Lui-même s’est fait périphérie ». Et le Pape François rappelle ici combien « l’Eglise a besoin de missionnaires passionnés, dévorés par l’enthousiasme de transmettre la vraie vie ! » (§138) mais il souligne aussi que ce chemin de la mission, de la sainteté ne se fait jamais seul mais toujours en communauté, qui est véritablement le lieu de l’apprentissage de l’amour. Suit tout un développement sur l’importance de la prière en ses différentes modalités d’expression.

Chapitre 5 : le combat spirituel et le discernement

Enfin le chapitre 5 est consacré au « combat, vigilance et discernement » car « notre chemin vers la sainteté est aussi une lutte constante » (§162). « La vie chrétienne est un combat permanent. Il faut de la force et du courage pour résister aux tentations du diable et annoncer l’Evangile. Mais aussi de la vigilance pour résister à la corruption spirituelle qui nous fait sortir d’un chemin de progrès. La maturation spirituelle et la croissance de l’amour sont les meilleurs contrepoids au mal » (§169). S’ensuit toute une partie importante sur le discernement qui est « un don à demander », « un instrument de lutte pour mieux suivre le Seigneur» et « une nécessité impérieuse » dans le monde actuel, surtout pour les jeunes. « Aujourd’hui, l’aptitude au discernement est redevenue particulièrement nécessaire. Car tout le monde spécialement les jeunes exposés au zapping et multiplicité possibilités de choix. » On comprend d’autant mieux pourquoi le Pape François a choisi pour thème du prochain synode des évêques « les jeunes, la foi et le discernement vocationnel ». Ce discernement demande patience et temps, il trouve son origine dans « la disponibilité à écouter le Seigneur les autres, la réalité même qui nous interpelle toujours de manière nouvelle » (§172)…. (…)

Sr Nathalie Becquart
directrice du Service National pour l’évangélisation des jeunes et pour les vocations

Quelques notes de commentaire de l’exhortation La joie et l’allégresse

 

  1. Il s’agit d’un texte du pape appelé une exhortation. Ce texte ne résulte pas d’un travail collectif d’un synode d’évêques, dont les résultats sous la signature du pape sont également appelés exhortation. Le texte est de la main du pape, on reconnait son style tel qu’il s’exprime dans ses homélies le matin à Ste Marthe et dans ses autres textes. Le pape François s’appuie cependant sur les réalités diverses de l’Eglise dans les cinq continents. Les Conférences épiscopales citées sont les suivantes : Nouvelle-Zélande, Canada, Inde, Argentine, Afrique de l’ouest (CERAO), et Amérique latine (document d’Aparecida).
  2. Il s’agit d’un texte bref, environ 120 pages d’un livre de poche, 177 paragraphes.
  3. Ce n’est pas un traité sur la sainteté (&2) mais un « appel à la sainteté… dans le contexte actuel ». Conformément à son habitude, le pape ne se sent pas obligé de rappeler la doctrine (qu’on trouve largement exposée déjà dans d’innombrables documents du Saint Siège), il se concentre sur des textes à valeur pastorale. Des textes qui tiennent compte du contexte dans lequel nous vivons. Ce qui donne une tonalité pastorale à ses écrits. Cette exhortation est un traité spirituel à destination non pas d’âmes d’élite, mais du baptisé tout venant.
  4. Définition de la sainteté. Le lecteur ne se laissera pas rebuter par le mot de sainteté, ce mot a parfois en français contemporain des connotations assez négatives, un saint figé dans son plâtre qui défigure nos églises, un saint d’autel paralysé dans sa perfection empesée… ce lecteur-là pourra lire ce bref opuscule. Il se souviendra que la sainteté pour le pape, ce n’est rien d’autre que l’aspiration à vivre heureux, loin d’une « existence médiocre, édulcorée, sans consistance » (&1). La sainteté, c’est la grâce du baptême qui porte du fruit dans un cheminement (& 15). La sainteté, c’est la charité pleinement vécue (& 21). Le mot « heureux » est devenu synonyme de saint, aussi il est légitime de commenter les béatitudes pour comprendre ce qu’est la sainteté (& 63 à 109).
  5. Qui est appelé à la sainteté ? tous. Point n’est besoin d’être évêque, prêtre, religieuse ou moine. Le pape laisse donc entendre que les saints canonisés ne sont pas représentatifs d’un point de vue statistique de la réalité de la sainteté. On sait que les prêtres et autres religieux et religieuses sont largement surreprésentés dans la population canonisée. Non pas qu’ils seraient plus saints que les laïcs, mais leurs procès de canonisation ont plus de chances d’être soutenus et défendus longtemps.
  6. La sainteté a un genre. Un genre féminin par exemple & 12. Il y a un style féminin de sainteté. Cela est indispensable pour refléter la totalité de la sainteté de Dieu en ce monde. Il y a les grandes saintes bien connues, les deux Thérèse, Ste Catherine de Sienne, Edith Stein, et surtout tant de femmes inconnues ou oubliées…
  7. La sainteté anonyme, banale, quotidienne, méconnue est plus répandue, peut-être plus importante que la sainteté couronnée ou reconnue officiellement. La sainteté qui se manifeste par de petits gestes : faire ses achats, rencontrer une voisine, parler, écouter, échanger avec affection… (& 16). La sainteté du peuple patient : des parents, des hommes et femmes qui travaillent, des malades, des religieuses âgées… La sainteté se préoccupe des détails de la vie, voir & 144. La sainteté de la porte d’à côté, la « classe moyenne de la sainteté » (& 7). Ici le pape François fait une référence à un auteur français qu’il aime bien, mais qui est bien oublié en France : Joseph Malègue.
  8. Deux obstacles à la sainteté : le gnosticisme et le pélagianisme. Le pape François a recours à deux très vieilles hérésies pour décrire des dérives contemporaines de la vie chrétienne. Il décrit ces tendances comme des hérésies, ce qui constitue une stigmatisation forte, les hérésies ont été condamnées très sévèrement au long de l’histoire. Ce qui mène à ces hérésies : un élitisme narcissique et autoritaire, qui ferme les portes à Dieu et à une écoute transformatrice de l’Evangile.Le gnosticisme réduit la vie chrétienne à un intellectualisme, à une idéologie… ses tenants se croient investis de la charge du contrôle de cette idéologie. Ils ne perçoivent plus la souffrance du Christ qui se reflète sur le visage et le corps du prochain, image de ce Christ souffrant.
  9. Ces formes subtiles d’hérésies de nos jours mènent la foi chrétienne à devenir la propriété d’un petit nombre qui se croit le dépositaire de la vraie foi, les derniers vrais croyants convaincus et vraiment chrétiens. Cet élitisme, ce sentiment d’appartenance à la minorité restée fidèle les écarte vraisemblablement de la vraie spiritualité, de la vraie compréhension de l’Evangile. Le pape n’hésite pas à parler d’hérésie.
  10. Ces accusations sont graves, elles laissent entendre que ces dérives ne sont pas simplement d’aimables défauts de la vie spirituelle dont on peut sourire. Ce sont des hérésies.
  11. On lira avec plaisir le n°137 qui est une critique de l’accoutumance. Encore une dérive spirituelle, moins grave que l’hérésie… Les pages consacrées à l’éloge des vertus sont cependant bien plus nombreuses : patience, douceur, joie, sens de l’humour, sens de la communauté…

 

Antoine Sondag,
le 10 avril 2018