Conseil Œcuménique des Eglises : un texte sur la mission

Le Comité central du Conseil œcuménique des Eglises a publié en 2012, et l’assemblée générale du COE à Busan en 2013 a approuvé, un texte sur la mission, ce qui est assez rare pour ce regroupement d’Eglises… Cette nouvelle affirmation du COE sur la mission et l’évangélisation renouvelle un texte plus ancien qui datait de 1982. On trouvera le texte du COE ci-dessous. Puis un commentaire de ce texte par Jean-François Minonzio, DDMU de Dijon.

 

COE                 Ensemble vers la Vie – COE

 

Fais-nous vivre de ton Esprit * : une dynamique missionnaire renouvelée

 

Parmi les échanges de dons qui font la richesse de la vie œcuménique, le regard venu de traditions  chrétiennes différentes, sur des déclarations  mutuelles ou des dialogues bilatéraux, est une pratique devenue courante et toujours stimulante (1). Voilà pourquoi un  laïc catholique, sans formation théologique particulière, mais simplement engagé sur le plan missionnaire et œcuménique dans son diocèse, s’autorise à la demande de membres du comité de rédaction de la revue Perspectives missionnaires, à partager quelques aspects de sa lecture personnelle de la déclaration, Ensemble pour la Vie : mission et évangélisation dans des contextes en évolution – nouvelle Affirmation du COE sur la mission et l’évangélisation.

Ce  document a été élaboré par la Commission de Mission et d’évangélisation du COE à partir de 2006, approuvé par le Comité central du COE le 5 septembre 2012, et présenté à la 10ème Assemblée mondiale  de Busan en septembre 2013. Il s’agit ici simplement d’exprimer, d’abord ce qui a été compris de ce texte, et de donner quelques réactions en exprimant, notamment ce qui semble rejoindre les préoccupations missionnaires catholiques, et ce qui semble devoir être développé.

En premier lieu, une présentation rapide des points saillants retenus à la lecture de la déclaration: Ensemble vers la Vie : le titre  est révélateur d’une conviction forte, sans cesse répétée : comprendre la  mission de Dieu (2), est entré au service de la plénitude de la Vie, en  paroles et en actes, auprès de tous les hommes et pour toute la Création.  Il s’agit de mettre en œuvre la Parole du Christ mentionnée, dans le premier et le dernier paragraphe : «  Moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie, et qu’il l’aient en abondance.» (Jn 10.10, texte TOB) par le pouvoir de l’Esprit Saint qui est Seigneur et qui donne la vie.

La déclaration est divisée en six parties :

  • une introduction et une conclusion dont le titre comprend le mot Vie: la première pose dix questions, et la seconde propose dix affirmations pour y répondre ;
  • quatre chapitres dont chacun des titres comprenant le mot  Esprit qui développent  quatre de ses  dons pour la  réalisation de la mission : souffle de vie, force de libération, vie de  l’Eglise,  dynamique de l’évangélisation.

La plénitude de Vie : c’est construire avec tous et pour tous le Royaume de Dieu, avant même toute annonce explicite de l’Evangile, car  « la bonne nouvelle  c’est justement que Dieu veut un monde fondé sur l’amour et la justice pour tous ». C’est donc une vision très globale du concept de mission, « une affirmation qui vise à être largement entendue », adressée à tous. Elle s’enracine  dans  le dessein de l’amour divin, la mission de Dieu, la Mission Dei,  tel qu’on peut le découvrir dans la lecture des Ecritures et le discerner dans les signes des temps.

A la source est proclamée la foi chrétienne au Dieu Trinitaire, «  créateur, rédempteur et sustentateur de toute vie » (§1) : Dieu Père, Créateur de la vie, Dieu Fils, envoyé parmi les hommes pour la restaurer dans sa plénitude, Esprit divin, présent dès l’origine dans le monde et dans l’histoire, manifesté en Jésus Christ, envoyé à l’Église pour l’animer. Poussée par le souffle de vie, de libération et d’amour, de l’Esprit, l’Eglise peut s’associer à  son œuvre divine de rédemption.

CoeLe second ancrage de la réflexion est une analyse des conditions nouvelles de notre époque : « les contextes en évolution ». Dominé par le développement technologique, la mondialisation et le règne de l’économie de marché, le monde contemporain vit une crise très profonde, qui se manifeste dans l’épuisement des ressources naturelles, le dérèglement climatique, et la marginalisation toujours plus grande des petits. D’autre part, en ce qui concerne la christianisation, on constate une sorte de retournement géographique : venue de l’0ccident, aujourd’hui fortement sécularisé, c’est maintenant dans les pays du Sud et de l’Est qu’elle manifeste des forces vives. Ce sont ces  mutations profondes du paysage économique et ecclésial du monde qui permettent de discerner les nouveaux enjeux de la mission.

La conséquence de  ce préambule théologique et de cette analyse  sociologique est un appel à la conversion  des priorités et des manières d’agir. Conversion des priorités, en donnant la première place aux pauvres, en plaçant au centre des préoccupations leur écoute et la recherche de la justice. Conversion du coeur, en cherchant moins à apporter d’abord  un message, qu’à se mettre au service des autres et à dialoguer dans un esprit de respect. Elargissement enfin des perspectives ecclésiales, en privilégiant le témoignage humble, dans une action oecuménique, et le respect des consciences dans le dialogue interreligieux, loin de toute domination culturelle ou tentation prosélyte.

Comment ai-je réagi, en « catholique de  base », à cette déclaration dont les grands traits, que je partage, viennent d’être présentés?

Elle m’a semblé, à première lecture, un texte pas toujours aisé à appréhender, complexe, foisonnant, abordant de très nombreux thèmes ; sa  cohérence ne m’a pas toujours été facile à saisir au premier abord ; cette peine à travailler la déclaration ne peut que rendre humble et modeste. La tonalité de ce document m’est apparue de nature essentiellement théologique et conceptuelle, parfois éloignée de ma sensibilité et de mes préoccupations qui sont plutôt de nature pastorale. Pourtant, sa mise en œuvre pratique devrait avoir des conséquences concrètes sur la vie de tous, et de la création : c’est, en quelque sorte, un programme d’action, sans en indiquer les modalités de mise en œuvre.

La première question que je me suis posée est la signification des mots  mission et évangélisation, qui sont les sujets mêmes de la déclaration.

Le terme « mission » recouvre plusieurs réalités, différentes dimensions. Le décret du concile Vatican II sur l’activité missionnaire de l’Eglise Ad Gentes du 7 décembre 1965 dit : « Par nature, l’Eglise durant son pèlerinage sur la terre, est missionnaire puisqu’elle tire son origine de la mission du Fils, et de la mission du Saint-Esprit, selon le dessein de Dieu le Père.» (§1) : ce texte comprend un seul chapitre exposant les principes doctrinaux (8 paragraphes), mais cinq chapitres sur les questions pastorales (31 paragraphes) ; le titre du décret est relatif à l’activité missionnaire de l’Eglise. De même, l’encyclique Redemporis Missio du Pape Jean-Paul II, du 7 décembre 1990, sur la valeur permanente du précepte missionnaire, ne développe que trois chapitres (16 paragraphes) relatifs aux aspects théologiques, (sur le Christ le Royaume de Dieu et « l’Esprit Saint, protagoniste de la mission », soit 16 paragraphes), mais cinq  sur la pastorale ordinaire de l’action missionnaire (79 paragraphes). Les textes du magistère catholique sont donc fondés sur la même théologie  de la mission, mais développent beaucoup les conséquences et implications pastorales. C’est pourquoi, jusqu’à nos jours, les fidèles sont plus sensibles aux modalités de l’action missionnaire, ainsi qu’aux hommes et aux institutions qui annoncent Jésus Christ et son Evangile à des peuples ou des groupes qui ne le connaissent pas ; c’est cette réalité que recouvre pour eux, le terme « mission » ; ils seront attentifs plus à leurs actes qu’à la motivation théologique qui est à la source de leur ministère. La déclaration aborde des dimensions différentes de « la mission » et lui donne un sens plus large : elle est « le débordement d’amour du Dieu Trine » (§19), son objet est d’affirmer la vie dans toute sa plénitude (§102), le texte insiste beaucoup sur le rôle primordial et le dynamisme de l’Esprit dont « la mission consiste à renouveler toute la création » (§105). Ces affirmations me semblent partagées par le magistère de l’Eglise catholique, mais pour les fidèles, l’important, c’est  l’envoi en mission ad gentes : « Allez donc : de toutes les nations faites des disciples en les baptisant, au nom du Père et du Fils su Saint Esprit » (Mt 28,19 TOB).

La compréhension de la mission par les fidèles catholiques comme mission ad gentes, me semble très proche de la signification du second terme du titre de la déclaration : « l’évangélisation » (2). Ce thème qui fait l’objet d’un consensus entre nos Eglises, est particulièrement traité dans la cinquième partie (Esprit de Pentecôte : la bonne nouvelle pour tous) et dans les 8ème et 9ème affirmations (§ 109 et 110). L’évangélisation, c’est l’annonce à tous de la bonne nouvelle qu’est Evangile de Jésus-Christ, dans l’Esprit d’amour et d’humilité, en tous temps et en tous lieux ; le dialogue et la coopération pour la vie en sont des parties intégrantes. Un point de débat semble exister dans la démarche d’évangélisation, sur la préoccupation de favoriser la conversion au Christ qui pourrait être considérée comme une entrave à la liberté religieuse (3) par prosélytisme.

Par contre, il y a  accord complet sur les modalités du dialogue interreligieux, d’autant plus qu’un document du 28 juin 2011 a été adopté par le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, le COE, et l’Alliance évangélique mondiale : Le témoignage chrétien dans un monde multireligieux – recommandations de conduites (4).

Abordons quelques aspects qui me semblent pouvoir être  approfondis dans la déclaration.

Coe 2Le rôle des femmes dans l’activité missionnaire se réduit qu’à guère plus d’une ligne (§ 70), à propos des nouveaux ministères auprès des migrants. C’est bien court (5). Il ne faut pas oublier que ce sont les femmes qui donnent la vie. La Vie est en abondance est l’objet de la mission de Dieu.

Ce travail, très important, reste toutefois  assez conceptuel et abstrait, et ne se réfère que très rarement à des situations vécues pour étayer l’argumentation développée ;  rares sont les réalisations concrètes présentées, comme celle mentionnée au §72 « dans les pays du Nord, certaines Eglises se réunissent dans des bars, des cafés ou des salles de cinémas reconverties » ; aurait-il été possible d’être plus précis, dans ce cas? Je ne demande pas que l’on évoque l’expérience ou les exploits de saints ou de saintes missionnaires de nos Eglises qui sont nombreux, mais on pourrait appuyer les propositions sur des faits de vie, pouvant être tirés  des Actes des Apôtres, comme l’épopée missionnaire de Saint Paul.

Il me semble que la déclaration n’insiste pas sur l’envoi en mission dans l’Esprit, particulièrement celle des Apôtres par le Christ que l’on retrouve à plusieurs reprises dans les Evangiles (6), mais aussi celle de tous les chrétiens.

Enfin, peut-être aurait-il été souhaitable que les développements consacrés à l’action œcuménique missionnaire soient beaucoup plus énergiques et prospectifs  La démarche œcuménique est née en 1910 à l’occasion d’un congrès missionnaire. Notre engagement dans l’unité pour « se mettre au service de la mission de Dieu  qui recrée et réconcilie tout » (§102) doit être affirmé fermement pour travailler tous ensemble à la réalisation du Royaume de Dieu. Il est évoqué, les relations étroites avec l’Eglise catholique (§65) ; celle-ci a constamment affirmé sa détermination de travailler à l’unité des chrétiens dans l’activité missionnaire depuis le Concile Vatican II (7).

Ces quelques remarques ne doivent pas masquer le grand intérêt de la déclaration très, et peu être, trop riche, pour autant que j’aie pu le maîtriser. Je ne peux que partager beaucoup des thèmes abordés, surtout ceux que j’ai rappelés, en présentant les points importants retenus à la lecture du texte, dans la première partie de cet exposé, qui me semblent faire consensus.

Rappelons-en seulement les points forts : l’annonce de l’Evangile dans un esprit de service et de modestie, l’option préférentielle pour les pauvres qui nous évangélisent  « la mission depuis la périphérie, », la puissance de l’Esprit Saint qui renouvelle la création, [ce qui fait écho à la récente encyclique du Pape François, Laudato Si, sur la sauvegarde de la maison commune], et qui est la vie de l’Eglise.

J’ai pu appréhender une conception plus globale de la mission, en dépassant les activités missionnaires, pour mieux comprendre le rôle déterminant de la puissance de l’Esprit de Dieu qui donne la Vie, dans la mission et l’évangélisation.

Je crois pouvoir partager le contenu des dix affirmations de la conclusion d’Ensemble vers la Vie.

Maintenant prions et agissons tous ensemble à la réalisation Royaume de Dieu !

« Notre Le Christ Jésus a détruit la mort ; il a fait resplendir la vie par l’Evangile » (9).

Jean-François MINONZIO
à DIJON, le 13 juillet 2015

 

 

NOTES :

(*)  Dans le titre : « Fais-nous vivre de ton Esprit » est le refrain de la louange et de l’intercession de l’office des Laudes du mardi de la deuxième semaine (Liturgie des heures).

    1. Par exemple au cours du colloque universitaire interconfessionnel à Lyon, le 18 et 19 novembre 2014 à Lyon « La communion dans nos églises, la communion entre nos églises ».
    2. Quand on évoque la mission de Dieu, il est souvent employé la terminologie latine de Missio Dei, ce qui n’est pas le cas dans notre texte. « Si l’on essaie d’expliquer, le concept de Missio Dei : « la mission n’est pas d’abord une action de l’Eglise, mais un attribut de Dieu. Dieu qui est un dieu missionnaire. » David J. BOSCH : Dynamique de la mission chrétienne, histoire et avenir des modèles missionnaires. (traduction de 1995) p. 527. « L’Eglise est au service de la mission de Dieu, elle n’est pas le maître. » (Déclaration Ensemble vers la Vis § 62.
    3. Il y a une situation intermédiaire où des baptisés ont perdu le sens de la foi, on parle alors de « nouvelle évangélisation » ou « de mission » : Henri GODIN et Yvan DANIEL : La France, pays de mission ? (1943), réédité en 2014 par les éditions Karthala, collection signes des Temps ; La mission de France, 60 ans d’élan missionnaire, Documents Episcopat n°5/2014. 58 pages, mai 2014.
    4. La déclaration fait deux fois référence dans ses notes 19 et 21 à la Note doctrinale sur   certains aspects de l’Evangélisation du 17 décembre 2007 de la Congrégation pour la   doctrine de la Foi.
    5. La déclaration en donne un large extrait dans le § 90 ; Les recommandations de conduite sont trois fois référencées dans les notes 22, 24 et 27.
    6. Il suffit de lire le gros ouvrage d’Elisabeth DUFOURCQ : Les aventurières de Dieu Perrin, 2009, 784 p. qui raconte le rôle essentiel des religieuses dans l’activité missionnaire de l’Eglise depuis le XVIIème siècle, et la belle figure de Pauline JARICOT (1799-1862) fondatrice de l’œuvre de la Propagation de la foi.
    7. Notamment Mt. 10, 5 « Ces douze, Jésus les envoya en mission. » et 28,19 (déjà cité) et Mc 6,7 , et 16,15. Jean Paul II : Redemptoris missio n° 22 et 23 – L’envoi « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac1,8) : l’étymologie latine de mission , et grecque d’Apôtre signifient envoyer.
    8. Notamment : Décret conciliaire Ad Gentes (1965) §6 «,15,28,29 ; Encyclique Redemptoris missio (1995) §1,50 ; Note doctrinale sur aspects de l’évangélisation (2007) : § 12.
    9. Acclamation de l’Evangile du 13ème dimanche du temps ordinaire, année B, Mc 5, 21-43 ; viens imposer les mains à ma fille pour qu’elle vive.