Témoignage d’un curé français qui accueille des Prêtres Venus d’Ailleurs

Comme de nombreux prêtres français, le P. Philippe Baldacini, curé de la Cathédrale de St-Dié, dans le département des Vosges, accueille pour le soin de sa paroisse des Prêtres Venus d’ailleurs (PVA). Voici le témoignage de son expérience de « prêtre accueillant ». Et aussi les réflexions que cette pratique pastorale désormais largement répandue en France lui inspire.

 Accueil des prêtres venus d'ailleurs - Session Welcome Janvier 2016

 Alors que l’Eglise de France connaît une lente et inexorable crise des vocations sacerdotales, il est devenu d’usage dans les diocèses d’accueillir ou de faire appel à des prêtres étrangers venus principalement d’Afrique, mais pas seulement, d’Asie ou d’Amérique du Sud également. L’Eglise de France ayant au cours de l’histoire, et en particulier durant le 19° siècle, envoyé nombre de missionnaires dans ces régions du monde, elle accueille à son tour, aujourd’hui, ces prêtres comme un juste retour des choses. L’idée est intéressante et généreuse, elle présente un certain nombre de points positifs, tout en montrant également des limites qu’il ne faut pas occulter.

Curé de paroisse depuis 30 ans dans différents lieux, j’ai eu l’occasion de partager mon ministère avec plusieurs de ces prêtres : deux Africains (l’un de l’Afrique de l’Ouest, l’autre de l’Afrique centrale), un Vietnamien et un Polonais. La participation de chacun d’eux a eu une durée variable, d’un mois à cinq ans, mais pour la plupart une moyenne de deux ans. Années durant lesquelles j’ai partagé avec eux non seulement la mission presbytérale mais aussi la vie quotidienne d’un presbytère. A partir de cette expérience, je voudrais partager ici quelques réflexions.

La première est une double question : Quelles sont les motivations réelles des prêtres venus en mission pastorale en France ? Et qu’attendons-nous réellement d’eux ? Assurer du culte, « dire des messes » ?  Disons-le un peu brutalement, c’est ainsi que la plupart envisageait leur ministère. D’autres souhaitent s’insérer dans un projet pastoral précis d’une Eglise locale. Mais alors, quelle préparation leur assure-t-on ? Quelle formation leur donne-t-on avant de leur confier un ministère ? Pour avoir moi-même beaucoup voyagé à travers le monde, je peux assurer que l’on n’est pas prêtre de la même manière à Hanoï qu’on ne le sera à Niamey ou à La Rochelle !

nous déshabillons Paul pour habiller Pierre et nous ne réglons aucune question de fond

Je connais des prêtres étrangers que l’on a mis en responsabilité paroissiale dans la campagne française aussitôt arrivés de leur pays ! Imagine-t-on le choc des cultures ? Quel résultat peut-on attendre d’une telle manière de faire ? Le prêtre, désorienté, est malheureux et les communautés chrétiennes aussi ! Lui, prêtre étranger agit selon sa culture et la formation qu’il a reçue dans son pays, et qui pourrait le lui reprocher ? Et la communauté, non préparée à de tels changements, voit ses différents acteurs pastoraux se décourager et peu à peu s’éloigner. Je crois que nous ne tenons pas assez compte de nos différences culturelles, que nous considérons un peu trop rapidement comme des chances. Elles le sont sans doute, mais à condition de voir aussi les difficultés qu’elles soulèvent et il ne faut pas les minimiser. Quant aux motivations des prêtres étrangers venus en France, ou ailleurs en Europe, elles demandent à être précisées car le souhait de faire des études (ce qui est évoqué le plus souvent ) doit correspondre à une réalité, ce qui n’est pas toujours le cas, et en tout état de cause ne peut s’éterniser durant des années alors que l’âge du prêtre n’est plus, depuis longtemps, celui d’un étudiant !

Par ailleurs nous semblons croire que l’Afrique, l’Amérique du Sud ou l’Asie ont trop de vocations, ou du moins suffisamment, pour en faire bénéficier l’Europe. La vérité est toute autre, j’ai là encore pu le vérifier sur le terrain. Non seulement les prêtres là-bas ne sont pas en surnombre mais ils ont à couvrir des espaces géographiques considérables dans des conditions de circulation souvent très difficiles ce qui fait que nombre de communautés chrétiennes ne voient un prêtre que très épisodiquement au cours d’une année. Alors nous déshabillons Paul pour habiller Pierre et nous ne réglons aucune question de fond.

Une solution me semble intéressante, elle est expérimentée dans mon diocèse. Il s’agit d’inviter des jeunes séminaristes étrangers à venir se former en France, depuis le premier cycle du Grand Séminaire jusqu’à l’ordination. Six années de formation en échange de quoi le nouveau prêtre s’engage à rester quelques années au service du diocèse qui l’a accueilli. Puis il peut, s’il le désire, regagner son pays d’origine. Cela présente l’avantage de l’insérer dans un presbytérium et lui donne une bonne connaissance des réalités locales, ecclésiales et sociétales du pays d’accueil, sans le couper de son pays d’origine avec lequel il garde maints contacts

Je suis résolument pour un échange de prêtre sur une durée de quelques mois d’un pays à l’autre, mais non pour palier à un manque chez nous. En revanche, aller partager six mois de la vie d’une communauté chrétienne en Inde ou en Corée, en Ouganda ou au Sénégal et accueillir en retour un confrère de là-bas pour faire la même expérience, cela permettrait de s’ouvrir à d’autres cultures et de manifester la dimension universelle de l’Eglise dans le respect des traditions de chacun. Surtout, je crois que c’est à chaque Eglise locale de s’assumer, et de faire avec les forces dont elle dispose. Pour cela il faudrait accepter de voir l’Eglise modifier profondément sa pratique, envisager d’autres formes de ministère et peut-être ne plus limiter le ministère presbytéral au seul modèle de l’Eglise romaine (homme-célibataire). Mais c’est là un vaste sujet dont je n’ai pas la maîtrise !!

En conclusion je dirais que, si je reste dubitatif et très prudent quant aux résultats pastoraux de ces expériences de Prêtres Venus d’Ailleurs (PVA), j’ai été, au plan personnel, très heureux d’accueillir ces cinq prêtres étrangers avec qui j’ai partagé la charge curiale dans une ambiance plutôt fraternelle et sans que cela ne suscite jamais de conflits majeurs. Ils m’ont appris beaucoup de choses sur leurs pays et leur Eglise, ils m’ont aussi souvent fait part de leur étonnement, voire de leur incompréhension, devant les réalités qu’ils découvraient et qui viennent corroborer ce propos.

 

P .Ph Baldacini
Curé de la Cathédrale de St-Dié (Vosges)