Silence

Silence

Silence_(2016_film)

Affiche du film

Un film de Martin Scorsese, 2h40, avec Andrew Garfield, Adam Driver, Liam Neeson… Sortie en France le 8 février 2017.

Au départ, un fait historique : venus au Japon au début du XVIIe siècle pour y relancer l’évangélisation, des jésuites portugais apostasient. Le christianisme était devenu illégal au temps des shoguns triomphants qui voulaient assurer l’homogénéité politique et culturelle du pays. La répression anti-chrétienne fut terrible[i].

L’écrivain japonais catholique Endo Shuzaku (1923-1996) a transposé ces faits dans l’un de ses romans les plus célèbres : Silence, paru en 1966, a obtenu le prix Tanazaki (le Goncourt japonais)[ii].

Le cinéaste américain Martin Scorsese (né en 1942), tire du roman d’Endo le scenario d’un film qu’il tourne dans les années 2015-2016, lui qui en rêvait depuis plus de 20 ans. Depuis qu’il avait tourné La dernière tentation du Christ (1988).

Le cinéphile français regarde Silence en 2017. Il connait Scorsese ou non, il a lu Endo ou non, il connait ou non les faits historiques à la base des œuvres littéraires et cinématographiques.

Ce film est une œuvre d’art et est donc, comme tout chef d’œuvre, susceptible d’une pluralité de lectures. Endo romance à partir de faits historiques. Scorsese filme à partir d’un roman. Et moi, je regarde le tout au travers de ma subjectivité. Jeu de miroirs, lecture en abîme. Où est le fond ? Où est le message ? Où est la vérité de l’œuvre d’art ? En regardant le film, faut-il s’intéresser au mystérieux Sebastiao Rodrigues, prêtre apostat ? Ou à Endo Shuzaku : comme tous les romanciers, il ne parle jamais que de lui-même. Faut-il s’intéresser à Martin Scorsese, élevé dans le catholicisme de Little Italy à New-York, au point d’entrer au séminaire, il n’y restera qu’un an, et qui a beaucoup dérivé durant sa vie d’artiste ? Ou faut-il se dire : et toi, qui es-tu ?

Scorsese pense à tourner ce film depuis qu’il a eu la chance de découvrir le livre d’Endo, vers 1988 dit-il, juste après la sortie de La dernière tentation du Christ. Dans une interview avec un jésuite américain, Scorsese révèle que le roman parle de ses doutes à lui, de ses convictions, de ses combats avec la foi. Scorsese se définit lui-même comme un « practicing lapsed Catholic ». Lapsed Catholic : c’est un mot familier aux USA, on pourrait traduire par « catholique non pratiquant ». Mais Scorsese ajoute qu’il est practicing : j’aime l’Eglise, il faudrait plutôt écrire : l’église, le bâtiment où il se rend en dehors des offices. « Je me rends à l’église pour prier, avoir une conversation avec Dieu ». Justement, ce mot de « lapsed » renvoie aux Lapsi : ces chrétiens des premiers siècles qui avaient abjuré publiquement leur foi au moment des persécutions. Par peur, pour sauver leur vie, par faiblesse, par péché ? Les sanctions de l’Eglise étaient sévères. Le processus était long pour être réintégré dans la communauté chrétienne.

Le roman d’Endo, et le film de Scorsese aussi, soulève l’hypothèse d’une apostasie non par faiblesse, mais par amour du prochain. Pour faire cesser les exécutions et les tortures infligées aux chrétiens, le shogun demande au prêtre d’apostasier. Celui-ci le fait par amour : au moment de fouler aux pieds l’efumi (l’image représentant le Christ), ce qui est le signe de l’abjuration, le Christ lui parle : « pose le pied sur l’image, c’est d’accord, je comprends, je suis venu en ce monde pour partager la souffrance, pour être piétiné… alors marche ». La kénose du Christ expliquée en quelques phrases et images. L’abjuration par amour. Faut-il y voir l’humilité suprême de celui qui renonce au « prestige » du martyre pour sauver les chrétiens torturés du Japon ?

Silence de M. Scorcese

« Silence » de M. Scorsese

Le missionnaire apostat Rodrigues et son maitre Ferreira, apostat avant lui, jugent du haut de leurs études théologiques de la pureté et de la qualité du christianisme des misérables paysans japonais. Avec beaucoup de sévérité, au point d’affirmer qu’ils ne sont pas vraiment chrétiens, qu’ils n’ont pas compris l’essentiel de la foi, que leur dévotion à Marie est suspecte ! Le film nous montre pourtant ces chrétiens japonais aller au martyre avec dignité et foi. Un missionnaire veut enseigner la pureté de la doctrine ! Et lui, n’a-t-il rien à apprendre ? De cette société japonaise qu’il compare à un marais où l’arbre du christianisme ne peut pousser ses racines, car il ne cesse de pourrir et d’être absorbé par ces terres spongieuses…

Ce grand film ouvre d’autres pistes. Le personnage de Kichijiro est un nouveau Judas qui livre les chrétiens pour 40 deniers. Y compris Rodrigues. Il se vautre dans sa médiocrité, manifestée quasi physiquement. Et il demande le pardon de ses péchés. Y compris au prêtre apostat, mais néanmoins prêtre qui peut lui donner l’absolution. Rédemption de Judas ?

Le Dieu invoqué dans ce film n’est pas le Dieu de la philosophie occidentale, éternel et tout puissant, mais bien plutôt une figure d’un Dieu qui souffre avec ceux qui souffrent. Figure maternelle de Dieu compatissant. Loin du Dieu Père du catéchisme, inaudible pour des oreilles japonaises selon nos jésuites experts en cultures comparées. Chez Endo, le Christ est mieux incarné et représenté par un fou (un fol en Christ, influence de Dostoïevski), par un faible, un lâche, un apostat peut-être ! On lira, pour illustrer cette christologie, La fille que j’ai abandonnée et Le fleuve sacré[iii].

Silence de M. Scorcese

« Silence » de M. Scorsese

Le silence de Dieu face à l’intolérable souffrance des chrétiens écrasés par l’impôt, puis par les tortures et exécutions, ce silence donne son titre au livre et au film. On aimerait d’ailleurs entendre un peu ce silence lors des controverses théologiques entre Rodrigues et son interprète japonais ou son shogun tortionnaire et théologien bavard qui prétend que le christianisme ne peut pas et ne doit pas s’enraciner au Japon.

L’apostat par amour peut-il être sauvé ? Il sera enterré selon le rite bouddhique, puisqu’il est devenu japonais, a pris une épouse japonaise… mais la main du cadavre serre fort une petite croix que les chrétiens cachés, les Kirishitan, soustrayaient aux inspecteurs du shogunat pour la vénérer dans le secret de leur famille ! La scène a été ajoutée par Scorsese, mais elle ne trahit pas le roman. Elle laisse entendre qu’il y a un salut pour les apostats, qu’il ne faut pas les juger trop vite… Ne pas désespérer de Rodrigues. Ni de Scorsese qui a dit que tourner ce film a été une grâce pour lui. Le voir, cela deviendra-t-il une grâce pour nous ?

Antoine Sondag
Février 2017

On pourra télécharger un dossier proposé par les jésuites autour de ce film :

Voir aussi un dossier d’une trentaine de pages, analyses, commentaires, réflexions autour de ce film.

Voir l’analyse du film par la revue Etudes, numéro de février 2017.

On lira avec intérêt les commentaires de ce film par Sr Nathalie Becquart sur son blog . Nathalie fait du film un parcours vocationnel, capable de nous inspirer aujourd’hui !

On pourra aussi voir l’analyse que fait F. Euvé du film, dans le regard du Jour du Seigneur.

 

[i] Documentation facilement abordable sur Wikipedia, les articles : Histoire du catholicisme au Japon ; Catholicisme au Japon…
[ii] Disponible en français en poche, collection Folio.
[iii] En poche, chez Folio.