Accueillir les migrants…

Fin aout 2013, un message du coordinateur du collectif saint Lois d’aide aux migrants nous informait qu’une famille albanaise qui venait de se voir refuser le statut de réfugié politique ne voulait pas repartir en Albanie où elle se sentait menacée de mort par l’application de la loi du kanun, « reprise du sang »,  vendetta qui a resurgit en Albanie encore plus violente après les années de dictature.

Hébergée quelques semaines dans un gîte rural grâce à la solidarité financière du collectif saint lois d’aide aux migrants, il fallait impérativement trouver un hébergement ; en accord avec notre supérieure générale, nous avons accueilli cette famille composée des parents et de trois enfants, âgés à ce moment là de 12 à 2 ans, dans une maison qui avait été la maison de l’aumônier et servait pour de l’accueil. Accueil, qui pensions-nous, ne dépasserait pas quelques mois. La famille M a été déclarée domiciliée à l’adresse du Secours Catholique, leur lieu d’habitation devant, au début, rester secret par peur d’une expulsion. Débuts difficile aussi pour les sœurs, il fallait accueillir l’angoisse de la famille et garder une certaine distance en envisageant une expulsion possible.

Très vite les enfants ont été scolarisés. Aussitôt après cet accueil une demande de titre de séjour a été déposée à la Préfecture pour vie privée et familiale, à titre exceptionnel pour motif humanitaire. Une réponse est venue sous forme d’un titre de séjour de trois mois, renouvelable, avec autorisation de travailler. Premier soulagement qui ne mettait pas la famille à l’abri d’une expulsion mais lui permettait de prendre espoir, le plus urgent était alors pour Lulan, le père de famille, de trouver du travail ; quel travail trouver lorsque l’on ne parle pas français et qu’on le comprend à peine (en Albanie, il travaillait dans une entreprise italienne de travaux publics). Commence alors une recherche des petits travaux possibles, l’ostréiculture a du mal à trouver du personnel, alors  un jour avec Lulan, j’ai fait le tour des ostréiculteurs les plus proches, puis de ceux du Calvados. Lulan a été embauché à l’essai pour un mois dans une entreprise ostréicole à 35 km de Saint Lo. Titulaire du permis de conduire, il a pu faire les trajets en voiture, le contrat de travail lui a été renouvelé depuis, chaque fois selon la durée du titre de séjour obtenu, avec une interruption durant les mois creux de l’été.

Après deux années vécues dans l’attente des renouvellements de titres de séjour qui étaient accordés pour 1, 3 ou 4 mois, après les difficultés pour obtenir des passeports, ( il leur a fallu aller 3 fois à Bruxelles) la famille M… a obtenu récemment un titre de séjour et devrait recevoir sa carte début novembre 2015.

Même si deux sœurs étaient plus particulièrement en contact avec eux, l’accompagnement de la famille M a été le fait de toute la communauté d’abord en les portant dans notre prière communautaire, la prière personnelle, chacune les recommandant à son saint privilégié. Nous partagions toutes ce qui faisait le quotidien de leur vie :  leur angoisse, leur peur de l’expulsion (il nous est arrivé de trouver les ainés en pleurs à l’idée d’un retour en Albanie), les tracas administratifs, les soucis divers….Petit à petit, ils ont pu se situer dans le temps et dans l’espace ; lorsque peu de temps après leur arrivée, nous leur avions souhaité bonne fête pour l’Aïd, ils nous avaient dit avoir perdu toute notion du calendrier ! Au début les relations passaient surtout par Renaldo l’ainé des enfants qui a vite appris le français et, aujourd’hui, est des meilleurs élèves de sa classe de troisième.

Accompagnement par la communauté, accompagnement par le collectif saint lois d’aide aux migrants. Nous ne nous sommes jamais senties seules dans cet accompagnement, il a aussi été le fait des membres du collectif, lequel se réunit chaque premier lundi du mois. Chacun selon ses capacités assurait un aspect de l’aide : lien avec les services de la Préfecture, scolarisation des enfants, questions de santé, apprentissage du français, les sœurs se situaient davantage dans l’écoute, le l’accompagnement journalier, du transport, en faisant office de courroie de transmission.

Dès le début, la famille M nous a par mille gestes montré sa gratitude, au début cela a été en nous donnant du pain fabriqué par Alkina, puis lorsque la situation financière s’est améliorée, cela a été les pizzas et les gâteaux. A maintes occasions, nous partageons  des goûters, des tasses de café…. Ils ont réussi à connaître nos dates d’anniversaire et de fête et nous font à ces occasions des cadeaux qui nous remplissent de confusion.  En juin pour mon anniversaire ils m’ont offert une croix, eux musulmans reconnaissent ainsi ce qui fait le cœur de nos existences, ils viennent de faire la même chose à l’occasion de l’anniversaire d’une autre sœur.

L’accompagnement de cette famille a été pour les sœurs l’occasion d’une ouverture sous de multiples angles : ouverture à un pays que nous ne connaissions pas, à sa culture, son histoire, à la loi ancestrale du kanun, ouverture aux migrants et à leur parcours si douloureux, attention à l’islam même si la famille M n’est pas pratiquante. La question religieuse a surtout été l’occasion de  conversations passionnées avec Renaldo, l’ainé, de surcroit en pleine adolescence (une occasion pour les sœurs de côtoyer de près un adolescent), il y a deux ans, revendiquant son identité de musulman, il scrutait toutes les étiquettes de conserves données par la banque alimentaire pour y desceller les traces de porc, puis l’an dernier il se déclarait ‘athée’ aujourd’hui je ne sais plus. Nous essayons aussi, dans notre rôle d’accompagnatrices, d’aider la famille à retrouver un juste équilibre dans la relation parents-enfants, les parents ayant longtemps eu besoin de Renaldo pour leur servir d’interprète, la relation parents-enfant en a été faussée. Il y aurait certainement encore beaucoup d’autres choses à partager sur ces deux années de vie en proximité durant lesquelles une réelle amitié s’est nouée.

Aujourd’hui, à la veille de recevoir son titre de séjour,  la famille M a fait une demande de logement social et s’apprête à quitter notre maison, non pas sans un serrement de cœur, mais disait récemment le plus jeune  des garçons : « il est normal que nous partions pour que vous puissiez accueillir d’autres demandeurs », nous tracerait-il là une route ? La réponse ne dépend pas que des sœurs de la communauté…

 

Pour la communauté de Saint Lo, le  25 octobre 2015
Sr Colette Bence

* Les prénoms ont changés.